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Gestion du risque versus politique de l’incertitude

Numéro 07/8 Juillet-Août 2009 par Padilla

juillet 2009

À rebours d’une vision clas­sique de la science et du poli­tique, dans nos socié­tés com­plexes, les risques ne peuvent se pré­dire comme la météo en cal­cu­lant la pro­ba­bi­li­té de leur sur­ve­nue. Les inter­ac­tions mul­tiples entre les acteurs engendrent l’in­cer­ti­tude. Les méca­nismes clas­siques de ges­tion du risque se révèlent inadé­quats et il faut une prise en charge poli­tique qui puisse faire preuve d’un pou­voir d’in­dé­ci­sion, mora­toire devant per­mettre l’ex­pé­ri­men­ta­tion de solu­tions inno­vantes et des pos­si­bi­li­tés d’au­to­no­mie col­lec­tive et individuelle.

L’une des moda­li­tés par excel­lence qui carac­té­rise les rap­ports contem­po­rains entre les ins­ti­tu­tions poli­tiques et les dis­ci­plines tech­nos­cien­ti­fiques — et scien­ti­fiques au sens large — est celle de la ges­tion du risque. Nous allons ici nous atta­cher à mettre en exergue la spé­ci­fi­ci­té et l’irréductibilité de la prise en charge poli­tique de l’incertitude par rap­port à la ges­tion du risque. Il s’agira ensuite de mettre en évi­dence que cette poli­ti­sa­tion du risque débouche sur une pro­blé­ma­ti­sa­tion du rap­port moyens-fins lorsque l’on aborde les enjeux rela­tifs à l’action collective.

Le concept de risque ren­voie à la maî­trise d’un aléa et donc à sa cal­cu­la­bi­li­té. « En situa­tion de risque, les états du monde pos­sibles sont connus, on peut leur affec­ter des pro­ba­bi­li­tés d’occurrence, et l’on peut alors déci­der ou non, jus­te­ment, de prendre le risque1. »

L’ensemble du champ social et des ins­ti­tu­tions publiques et pri­vées est tra­ver­sé par une vaste pano­plie de pra­tiques qui visent à rendre les aléas cal­cu­lables en leur assi­gnant une pro­ba­bi­li­té de sur­ve­nance. Sur la base de cette cal­cu­la­bi­li­té sont construits les dis­po­si­tifs de régu­la­tion tels que les dis­po­si­tifs de la sécu­ri­té sociale et, plus lar­ge­ment, toutes les formes d’assurance col­lec­tive, les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales, mais éga­le­ment les poli­tiques mises en œuvre dans le domaine médi­cal et péni­ten­tiaire par­mi bien d’autres.

Alors même que la ges­tion du risque se trouve au cœur des dis­po­si­tifs de régu­la­tion sociale et éco­no­mique, nos socié­tés font face à des situa­tions d’incertitude carac­té­ri­sées par le fait que ni les états du monde pos­sibles ni leurs pro­ba­bi­li­tés d’occurrence ne sont connus. En effet, les formes d’incertitude dont nous fai­sons de plus en plus l’expérience trouvent moins leur ori­gine dans des évé­ne­ments extrin­sèques à l’action humaine que dans des situa­tions géné­rées par l’action col­lec­tive pas­sée et pré­sente. C’est-à-dire, par les réseaux d’interdépendances qui habitent au cœur de nos sys­tèmes socio­tech­niques et dont les effets aus­si inat­ten­dus que sur­pre­nants ont été illus­trés jusqu’à la cari­ca­ture par l’expression « effet papillon » éla­bo­rée par les vul­ga­ri­sa­teurs de la théo­rie du chaos.

Deux crises contem­po­raines nous per­mettent d’illustrer ce carac­tère de plus en plus intrin­sèque de l’incertitude dans nos socié­tés contem­po­raines : la crise de la vache folle et la crise finan­cière globale.

risque vs incertitude

Comme le met en évi­dence Pierre-Benoît Joly, « Il n’est pas si sûr que l’on prend au sérieux la méta­phore des “titres toxiques“ qui s’impose au cœur de la crise actuelle. Les inno­va­tions finan­cières — dont on s’est long­temps féli­ci­té ! — ont pro­duit un réseau dense d’interdépendances. Comme pour les prions à l’époque [de la vache folle] il est donc très dif­fi­cile d’identifier quelle sera l’étendue des dégâts pro­vo­qués par les créances dou­teuses. La com­plexi­té des pro­duits finan­ciers, à laquelle s’ajoutent des fortes asy­mé­tries d’information, rend illu­soire la néces­saire tra­ça­bi­li­té des flux ; l’efficacité des mesures de réduc­tion des risques s’en trouve limi­tée2 ».

L’efficacité de ces mesures de réduc­tion du risque est d’autant plus limi­tée que les pro­ba­bi­li­tés de sur­ve­nance des évé­ne­ments asso­ciées au cal­cul des risques en matière éco­no­mique ne sont pas connues d’avance comme peut l’être la pro­ba­bi­li­té de gagner au loto. Elles sont dépen­dantes des inter­ac­tions entre les agents éco­no­miques, y com­pris des pré­dic­tions et éva­lua­tions de ces agents. Tout se passe donc comme si le « météo­ro­logue » avait une influence sur la « météo » par ses com­por­te­ments et ses pré­vi­sions et ce, d’autant plus en période d’instabilité. C’est pré­ci­sé­ment ce que sou­ligne l’économiste Fré­dé­ric Lor­don dans un article remar­qué consa­cré à la crise finan­cière : «[la] carence de la finance mathé­ma­tique à mesu­rer les risques en temps de grande insta­bi­li­té n’est ni acci­den­telle ni remé­diable […] cette impos­si­bi­li­té tient au fait que les den­si­tés de pro­ba­bi­li­té qui entrent comme hypo­thèses dans les modèles dits de Value-at-Risk sont imma­nentes aux inter­ac­tions des agents… et sont par consé­quent radi­ca­le­ment indé­ter­mi­nées ex ante3. »

Cette indé­ter­mi­na­tion radi­cale ex ante ren­voie dès lors à un rap­port au pos­sible qui est irré­duc­tible aux moda­li­tés de ges­tion du risque au sens large. Ce rap­port au pos­sible exige une poli­ti­sa­tion de l’incertitude, c’est-à-dire une prise en charge poli­tique de l’incertitude en tant que com­po­sante intrin­sèque des socié­tés contemporaines.

Prise d’indécision

Comme le met en évi­dence l’ouvrage col­lec­tif Agir dans un monde incer­tain, essai sur la démo­cra­tie tech­nique4, la poli­ti­sa­tion de l’incertitude entraîne des bou­le­ver­se­ments de la concep­tion virile et héroïque de la poli­tique comme lieu des « déci­sions qui tranchent ». Les auteurs opposent à cette vision un pou­voir d’indécision qui per­met pen­dant un délai pro­vi­soire d’envisager plu­sieurs solu­tions pos­sibles et d’engager les acteurs sociaux concer­nés à pro­cé­der à des déver­rouillages des dis­po­si­tifs dans les­quels ils se trouvent pris, et donc à s’auto-transformer. « Cette indé­ci­sion n’a rien d’une fuite, elle cor­res­pond au contraire à une atti­tude res­pon­sable face à l’incertitude qui consiste à ne pas prendre trop rapi­de­ment des déci­sions défi­ni­tives et irré­ver­sibles que l’on pour­rait regret­ter par la suite. » Ces « prises d’indécision » sont donc à com­prendre comme des indé­ci­sions actives, où il s’agit « d’agir dans l’incertitude, de trou­ver des prin­cipes d’action qui per­mettent de faire face à des situa­tions sans espé­rer le secours de connais­sances scien­ti­fiques indis­cu­tables5 ».

C’est ce qui s’est pro­duit notam­ment en France avec les débats qui ont mené à l’adoption de la loi de 1991 sur les déchets nucléaires. Alors que la piste pri­vi­lé­giée par la puis­sante indus­trie du nucléaire était l’enfouissement sous terre, la publi­ci­té du débat autour de l’adoption de cette loi et le fait que le tra­vail par­le­men­taire s’est ouvert à des voix dis­si­dentes ont abou­ti à une loi qui, au lieu de tran­cher sur une solu­tion uni­voque, oblige plu­tôt les acteurs du nucléaire à accep­ter une phase d’expérimentation de quinze ans pen­dant laquelle des voies de recherche concur­rentes sont explo­rées, ce qui entraîne un effet de déver­rouillage par rap­port à la solu­tion tech­nique qui, pour l’industrie, sem­blait s’imposait de soi.

C’est éga­le­ment ce prin­cipe d’indécision qui se trouve au cœur des mora­toires que l’on tente d’imposer à la dis­sé­mi­na­tion des nou­velles tech­no­lo­gies comme les OGM ou les nanotechnologies.

Le pou­voir d’indécision en tant que corol­laire de la poli­ti­sa­tion de l’incertitude débouche éga­le­ment sur une pro­blé­ma­ti­sa­tion du rap­port moyens-fins lorsque l’on aborde les enjeux rela­tifs à l’action col­lec­tive. En effet, le pou­voir d’indécision ren­voie à une dimen­sion de l’action col­lec­tive qui est irré­duc­tible à la poie­sis, à savoir, à l’action en tant que moyen pour une fin exté­rieure à cette action, ain­si qu’à la praxis, c’est-à-dire, à l’action en tant que fin pour elle-même.

Pour reprendre une expres­sion éla­bo­rée par le phi­lo­sophe ita­lien Gior­gio Agam­ben à la suite de la concep­tion déve­lop­pée par Wal­ter Ben­ja­min dans son texte « Cri­tique de la vio­lence », sur la grève géné­rale pro­lé­ta­rienne6, le pou­voir d’indécision ren­voie, du moins par­tiel­le­ment, à des moyens sans fins. La sus­pen­sion ins­tau­rée par les prises d’indécision a moins pour effet d’aboutir d’emblée à un enca­dre­ment modi­fié de l’action, en sub­sti­tuant à des anciennes règles, de nou­velles règles inté­grant les inté­rêts de nou­veaux acteurs, qu’à déver­rouiller le champ social par l’ouverture de pos­si­bi­li­tés d’autotransformation des acteurs indi­vi­duels et collectifs.

implications pour l’action collective

Le pou­voir d’indécision comme réponse à l’incertitude ne va pas sans évo­quer le prin­cipe de pré­cau­tion. Or les prises d’indécision active ne concernent pas seule­ment des pro­blé­ma­tiques où l’on doit affron­ter à titre pros­pec­tif des dan­gers graves et irré­ver­sibles, mais poten­tiel­le­ment tout domaine où l’on fait face à de l’incertitude recon­nue, y com­pris rétros­pec­ti­ve­ment. Dans ses der­niers tra­vaux, Yan­nick Barthe s’intéresse notam­ment aux mobi­li­sa­tions des vété­rans des essais nucléaires menés dans le Saha­ra et en Poly­né­sie. « Il s’agit sou­vent d’appelés du contin­gent qui souffrent aujourd’hui de patho­lo­gies qu’ils estiment liées à leur par­ti­ci­pa­tion aux essais nucléaires. Or ce lien de cause à effet est incer­tain et dif­fi­cile à prou­ver scien­ti­fi­que­ment. On se trouve donc dans une situa­tion d’incertitude créée non pas par une menace future, mais par un dan­ger qui appar­tient au passé. »

Les prises d’indécision par­ti­cipent dès lors à la construc­tion de nou­veaux objets du droit qui ne va pas sans évo­quer d’autres dis­po­si­tifs juri­diques par les­quels le droit contem­po­rain inves­tit le vir­tuel. Par­mi ces dis­po­si­tifs juri­diques, il y a lieu notam­ment de citer les normes qui s’imposent en matière de lutte contre le ter­ro­risme et, de manière plus géné­rale, l’utilisation sys­té­ma­tique de l’outil mana­gé­rial de la ges­tion du risque par le droit contem­po­rain. De fait, ces dis­po­si­tifs juri­diques visent — et sanc­tionnent — de plus en plus les inten­tions des acteurs, bou­le­ver­sant de la sorte le par­tage juri­dique tra­di­tion­nel entre actes et intentions.

Cepen­dant, à l’encontre d’un bon nombre de ces dis­po­si­tifs essen­tiel­le­ment consti­tués dans un objec­tif de contrôle social, le rap­port — y com­pris juri­dique — au vir­tuel décou­lant poten­tiel­le­ment des prises d’indécision peut et doit être d’emblée posé dans une pers­pec­tive de rup­ture avec les hié­rar­chies poli­tiques et épis­té­miques ins­ti­tués et, par là, dans une pers­pec­tive d’acquis de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’autonomie indi­vi­duelle et col­lec­tive. Les prises d’indécision consti­tuent dans cette pers­pec­tive des injonc­tions à déve­lop­per des formes de vie auto­nome en tant que moda­li­tés irré­duc­tibles par rap­port à la sphère pri­vée et mar­chande d’une part, et par rap­port à la sphère publi­co-éta­tique de l’autre.

La poli­ti­sa­tion de l’incertitude entraîne éga­le­ment une pro­blé­ma­ti­sa­tion des rap­ports entre savoir et pou­voir. Elle sus­cite notam­ment une remise en ques­tion des moda­li­tés d’interaction entre l’expertise scien­ti­fique et la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle. Il est en effet moins aisé de se réfu­gier der­rière les avis auto­ri­sés des experts pour appuyer la déci­sion poli­tique lorsque l’on doit faire face à des situa­tions d’incertitude aiguë. De ce fait, les oppo­si­tions tra­di­tion­nelles entre spé­cia­listes et pro­fanes se trouvent désta­bi­li­sées. Se pose dans ce cadre la ques­tion des capa­ci­tés d’écoute « des voix de Cas­sandre » qui alertent l’opinion publique sur des dan­gers qui guettent sans qu’elles ne trouvent d’écho avant qu’il ne soit sou­vent trop tard.

Se pose éga­le­ment la ques­tion des moda­li­tés des débats publics hybrides autour des pro­blé­ma­tiques que l’on a trop ten­dance à lais­ser au mono­pole des experts. Les capa­ci­tés qu’auront nos socié­tés à construire des dis­po­si­tifs d’interaction ambi­tieux entre « experts » et « pro­fanes » autour de la pro­li­fé­ra­tion des ques­tions socio­tech­niques sur la base d’un rap­port de non-subor­di­na­tion sont et seront à cet égard révé­la­trices de la prise en charge de l’incertitude en tant que rap­port au pos­sible irré­duc­tible à la ges­tion du risque.

  1. « Le poli­tique et l’incertain », entre­tien avec Yan­nick Barthe, Vacarme, n° 41. Du même auteur, Le pou­voir d’indécision. La mise en poli­tique des déchets nucléaires, éd. Eco­no­mi­ca, coll. « Études poli­tiques », 2006.
  2. « Des paral­lèles avec la crise de la vache folle », publié dans le dos­sier « Crise je t’écris », Libé­ra­tion du mer­cre­di 8 octobre 2008.
  3. Fré­dé­ric Lor­don, « Quatre prin­cipes et neuf pro­po­si­tions pour en finir avec les crises finan­cières », Manières de Voir n° 102 dans le dos­sier « Le krach du libéralisme ».
  4. M. Cal­lon, P. Las­coumes et Y. Barthe, Agir dans un monde incer­tain, essai sur la démo­cra­tie tech­nique, Seuil, 2001.
  5. Y. Barthe, « Le poli­tique et l’incertain », op. cit.
  6. Pour Wal­ter Ben­ja­min, la grève géné­rale pro­lé­ta­rienne ne cherche pas à impo­ser des fins exté­rieures au tra­vail et à l’action de grève. Elle cherche moins à pro­vo­quer un chan­ge­ment radi­cal qu’à l’accomplir.

Padilla


Auteur

Franscico Padilla est conseiller politique d'[Ecolo->http://www.ecolo.be] en Affaires européennes et internationales.