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Gauche-droite, dépenser sans payer

Numéro 3 Mars 2004 par Théo Hachez

mars 2004

La carte des pos­sibles poli­tiques est aujourd’­hui limi­tée par l’ab­sence d’al­ter­na­tive glo­bale à une éco­no­mie de mar­ché qui coule en son milieu comme un long fleuve tran­quille. D’une rive à l’autre, deux camps s’a­ban­donnent à suivre le fil de l’eau. La gauche est favo­rable à une large redis­tri­bu­tion sociale qui cor­rige les inéga­li­tés creu­sées par le sys­tème éco­no­mique ; la […]

La carte des pos­sibles poli­tiques est aujourd’­hui limi­tée par l’ab­sence d’al­ter­na­tive glo­bale à une éco­no­mie de mar­ché qui coule en son milieu comme un long fleuve tran­quille. D’une rive à l’autre, deux camps s’a­ban­donnent à suivre le fil de l’eau. La gauche est favo­rable à une large redis­tri­bu­tion sociale qui cor­rige les inéga­li­tés creu­sées par le sys­tème éco­no­mique ; la droite affirme sa confiance dans la dis­tri­bu­tion qu’o­père un sys­tème qui récom­pense natu­rel­le­ment la créa­ti­vi­té, le risque, l’ef­fort… voire sanc­tionne leur défaut, et entend donc limi­ter régle­men­ta­tions et pré­lè­ve­ments publics qui per­turbent son cours. Les rivaux, l’un comme l’autre, pré­tendent ser­vir à leur façon le bien com­mun, la pros­pé­ri­té et la jus­tice sociale. 

Met­tons qu’au­cun sys­tème éco­no­mique n’est natu­rel ou par­fait au point de consti­tuer le seul repère nor­ma­tif effi­cace pour fon­der une socié­té. S’en remettre à ce seul choix d’un sys­tème éco­no­mique et pré­tendre lui aban­don­ner tous les autres choix sociaux, c’est une posi­tion qui ne peut nous être agréable. C’est un trompe-l’œil. D’au­tant que cette liber­té accor­dée au mar­ché conduit méca­ni­que­ment les acteurs éco­no­miques à en per­ver­tir le fonc­tion­ne­ment sup­po­sé. Met­tons encore que nous avons choi­si notre camp entre ces deux posi­tions théo­riques et que vou­loir nier l’exis­tence d’une ten­sion entre gauche et droite, telle que défi­nie plus haut, relève de l’angélisme.

Mais une fois cet anta­go­nisme recon­nu, quel sta­tut lui confé­rer ? La mon­tée du thème de la bipo­la­ri­sa­tion, sou­te­nue tan­tôt par des acteurs tan­tôt par des com­men­ta­teurs poli­tiques, sug­gère que le pay­sage des iden­ti­tés et des for­ma­tions poli­tiques devrait suivre de plus près la carte au point de réduire toute autre dif­fé­rence à l’a­nec­dote. Aujourd’­hui, plai­der pour un tel ali­gne­ment du ter­ri­toire au plan revient para­doxa­le­ment à rati­fier un consen­sus sur ce qui divise et doit donc être négo­cié : le volume de la redis­tri­bu­tion. Car la dif­fé­rence n’est au fond pas si abso­lue, puisque dans l’un et l’autre cas, il s’a­git d’un choix de valeurs à négo­cier avec le sys­tème éco­no­mique, fût-ce en lui lais­sant la bride sur cou. Au reste, les posi­tions sont rela­tives à un modèle natio­nal qu’elles ne peuvent qu’in­flé­chir à la marge : un peu moins de 50 % de la richesse consa­crée à la redis­tri­bu­tion (comme en France, en Alle­magne, ou en Bel­gique par exemple, un peu plus dans les pays nor­diques) et envi­ron 30 % aux Etats-Unis ou un peu plus en Grande-Bretagne.

Si l’an­ta­go­nisme reste lisible, il n’é­puise pas tout. Certes, il se tra­duit chez nous par une oppo­si­tion entre libé­raux (quand on l’est, on se dit plus volon­tiers « du centre ») et sociaux-démo­crates (quand on l’est, on se fait pho­to­gra­phier avec quelque vedette des som­mets alter­mon­dia­listes pour en cap­ter l’au­ra chi­mé­rique). Sur l’u­to­pie, la « droite » est sou­vent bat­tue, mais elle triomphe dans le réel : créa­tif et soli­daire, dit-on, avec un amont qui ne laisse aucun doute. Bref, en pri­vi­lé­giant un seul cur­seur de l’ac­tion publique, cette nomen­cla­ture binaire porte les germes, les méta­stases d’une pen­sée mani­chéenne qui occulte la diver­si­té des enjeux et des valeurs et écrase le temps dans l’ur­gence d’un arbi­trage. Les par­tis domi­nants et sup­po­sés anta­go­nistes trouvent leur compte, dans l’es­pèce de rente de situa­tion où une telle géo­gra­phie les place : toute concur­rence est rava­lée au second rang.

Rien de nouveau

Aus­si bien l’af­fi­chage de cette diver­gence au sein même d’une majo­ri­té gou­ver­ne­men­tale para­doxa­le­ment com­po­site ne doit pas éton­ner. Il ne fait que radi­ca­li­ser une per­ver­sion, dans un pays où le consen­sus gou­ver­ne­men­tal se résout depuis la nuit des temps dans des dégra­dés conjonc­tu­rels de la même for­mule : moins de pré­lè­ve­ments et plus de redis­tri­bu­tion. Aujourd’­hui, c’est en même temps, réformes fis­cales, allè­ge­ments des charges des employeurs, amnis­tie fis­cale, dimi­nu­tion des taxes régio­nales d’une part ; aug­men­ta­tion du bud­get des soins de san­té, relè­ve­ment des pen­sions des indé­pen­dants, cou­ver­ture uni­ver­selle de leurs petits risques en assu­rance mala­die. Sans doute aujourd’­hui, cette ges­tion est-elle plus que jamais pathé­tique dans sa myo­pie. L’ef­fet cer­tain de l’al­lon­ge­ment de la vie dans une socié­té elle-même vieillis­sante pèse­ra lour­de­ment à court et moyen terme sur les dépenses, alors même qu’on s’empresse de char­ger la barque sans contre­par­tie et qu’on creuse des trous par­tout. La per­ver­si­té du gou­ver­ne­ment actuel va jus­qu’à endos­ser, pour encais­ser tout de suite quelques menues mon­naies, la dette sociale d’une entre­prise pri­vée (Bel­ga­com).

Jamais de fausses notes dans cette eupho­rie. Pour­tant comme le pré­sent le plus immé­diat ne suf­fit pas à ava­ler cette contra­dic­tion d’ar­bi­trage tout entière, on l’ac­cré­dite par des plans plu­ri­an­nuels assor­tis d’a­comptes sur des pro­messes à réa­li­ser après les pro­chaines élec­tions. On paie­ra demain avec la crois­sance retrou­vée. La confiance dans cet aval mira­cu­leux du sys­tème éco­no­mique, à « gauche » comme à « droite » est le vrai point d’ac­cord. Or, on le voit bien, faute d’in­ves­tir dans l’é­du­ca­tion, la recherche ou dans des infra­struc­tures qui peuvent faire levier sur le conte­nu de la crois­sance et amé­lio­rer la qua­li­té de la vie, on se rend otages d’illu­sions. En se dis­pu­tant entre Zaven­tem, Liège et Char­le­roi quelques mil­liers d’emplois sous-qua­li­fiés assor­tis de nui­sances inte­nables : les ministres (se) dépensent, toutes ten­dances confon­dues, pour faire des aéro­ports une manière d’eldorado. 

Bref, si quelque chose sub­siste du « modèle social euro­péen » et d’une cer­taine qua­li­té de vie qu’on lui recon­nait encore aujourd’­hui, on ne le devra pas à un ali­gne­ment sur nos « ges­tion­naires bipo­laires », mais en pré­ser­vant et en déve­lop­pant, en amont et à tra­vers la repré­sen­ta­tion poli­tique, une diver­si­té de valeurs et de liens sociaux qui per­ver­tissent leurs petits cal­culs irres­pon­sables et sans hori­zon. « Je n’aime pas payer », confiait récem­ment à la presse un récal­ci­trant fis­cal, trans­fuge de son par­ti et pro­ta­go­niste de cette bipo­la­ri­sa­tion tant van­tée, après qu’un ministre-pré­sident, moins auto­sa­tis­fait, eut été for­cé de démis­sion­ner pour avoir fait droit à la même répu­gnance. L’un et l’autre spé­culent, à plus ou moins court terme, sur la sym­pa­thie voire l’in­dul­gence de leurs conci­toyens, alors qu’ils ont fon­dé leur car­rière sur les contri­bu­tions de ces der­niers. Et tan­dis qu’un ministre socia­liste nous vante à grands frais, dans un spot radio, les cadeaux (fis­caux) que nous offri­raient la Région wal­lonne, deux ministres fédé­raux, tout aus­si socia­listes mais fla­mands et co-signa­taires d’une tri­bune alar­miste sur la ques­tion démo­gra­phique, sou­lignent l’ur­gence de rele­ver le taux d’emploi, mais se refusent à envi­sa­ger le dépla­ce­ment d’une part des charges qui pèsent sur lui en déve­lop­pant des alter­na­tives fis­cales par une coti­sa­tion sociale géné­ra­li­sée ou une taxe sur le CO2. 

Cette déma­go­gie qui com­mence à inquié­ter tant les syn­di­cats que les éco­no­mistes les plus prag­ma­tiques n’est pas nou­velle en Bel­gique où, comme en témoigne le niveau de la dette publique, l’ha­bi­tude est depuis long­temps prise de payer le pré­sent sur le dos d’un futur dés­in­ves­ti. On mesure le che­min à faire puisque selon Jean-Luc Dehaene le rôle du poli­tique se limite à répondre au jour le jour aux pro­blèmes quand ils sur­gissent. Ou à jouer la musique que les élec­teurs veulent entendre (Steve Ste­vaert). Ou à s’oc­cu­per des « vrais pro­blèmes » comme Joëlle Mil­quet qui s’empresse de ne jamais les nom­mer, lais­sant les citoyens se com­plaire dans une approche nom­bri­lique de bout de lor­gnette. La suc­ces­sion des plom­biers et des disques-jockeys, les séduc­tions d’un mar­ke­ting poli­tique hâtif consti­tuent clai­re­ment une menace pour la démo­cra­tie et pour le lien social. Elles appellent une mise à plat publique urgente : c’est à par­tir d’elle seule­ment que les offres de pro­jet poli­tique pour­ront être dépar­ta­gés. Bref, la bipo­la­ri­sa­tion telle qu’elle est agi­tée par les com­men­ta­teurs et par les par­tis domi­nants pour jus­ti­fier une sorte de rente de situa­tion ou tel ou tel trans­fuge, n’é­claire en rien le débat poli­tique puis­qu’elle ne place per­sonne face à ses responsabilités. 

Théo Hachez


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