Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Fukushima : j’aurais dû…

Numéro 05/6 Mai-Juin 2011 par Gérard Lambert

juin 2011

Quand, dans les années sep­tante et quatre-vingt, nous étions quelques-uns à battre la cam­pagne et la val­lée pour nous oppo­ser à tous crins au déve­lop­pe­ment du nucléaire de puis­sance dans nos régions, nous ouvrions des dis­cus­sions pal­pi­tantes et pas­sion­nées, au risque d’utiliser des argu­ments forts. « Trop forts, donc insi­gni­fiants », disaient nos adver­saires, les défen­seurs de l’industrie du […]

Quand, dans les années sep­tante et quatre-vingt, nous étions quelques-uns à battre la cam­pagne et la val­lée pour nous oppo­ser à tous crins au déve­lop­pe­ment du nucléaire de puis­sance dans nos régions, nous ouvrions des dis­cus­sions pal­pi­tantes et pas­sion­nées, au risque d’utiliser des argu­ments forts. « Trop forts, donc insi­gni­fiants », disaient nos adver­saires, les défen­seurs de l’industrie du secteur.

Au moins avions-nous, à l’époque, non pas semé le trouble chez les auto­ri­tés scien­ti­fiques, poli­tiques et indus­trielles, mais pous­sé cha­cun dans des retran­che­ments inat­ten­dus. Des res­pon­sables de l’industrie m’ont rap­pe­lé, des décen­nies plus tard, que si la contes­ta­tion les avait embê­tés, elle les avait appe­lés à de sin­gu­liers devoirs de pré­voyance et de vigilance.

Il était un argu­ment que j’hésitais beau­coup à uti­li­ser, c’était le catas­tro­phisme, le risque majeur, les mil­liers de morts poten­tiels, la fusion d’un cœur de réac­teur. Et pour­tant, en nucléaire civil, le « majeur » s’est déjà pro­duit trois fois, aux États-Unis (Penn­syl­va­nie), en ex-URSS (Ukraine) et au Japon (Fuku­shi­ma). C’est beau­coup pour une occur­rence à la pro­ba­bi­li­té infi­ni­té­si­male. Par rap­port à Three Miles Island, « notre nucléaire » a affi­ché sa ges­tion « régu­lée », mieux contrô­lée que ne l’était l’économie de mar­ché amé­ri­caine. Par rap­port à Tcher­no­byl, « notre nucléaire » a affi­ché son sens de la ges­tion devant un régime sovié­tique com­plè­te­ment irres­pon­sable. Par rap­port à Fuku­shi­ma, « notre nucléaire » indique que l’Europe ne connait ni les trem­ble­ments de terre ni les tsunamis.

Rares sont les marques de res­pect pour les vic­times, toute dis­cus­sion se pré­ci­pi­tant qua­si auto­ma­ti­que­ment vers l’avenir de notre indus­trie et de notre confort. Comme si l’essentiel était là !

Le Japon est un pays régu­lé, res­pon­sable, civique et pré­voyant. Au-delà de l’entendement pour nos esprits occi­den­taux. Et pour­tant ! Pour­tant, les obser­va­tions faites il y a deux ans à l’exploitant Tep­co n’ont pas été sui­vies d’effet. Pour­tant, la résis­tance au trem­ble­ment de terre n’a pas été étu­diée en paral­lèle avec la résis­tance au tsu­na­mi. Pour­tant, aux yeux de toute la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale de pro­mo­tion du nucléaire (l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique, AIEA), tout le nucléaire japo­nais était acceptable.

Alors, devant le désastre, faut-il rap­pe­ler les com­bats pas­sés ? Nous y avons été ridi­cu­li­sés, ban­nis, taxés de rétro­grades, voire de dan­ge­reux pro­phètes de mal­heur. Com­ment se pré­sen­ter aujourd’hui ?

D’abord pré­sen­ter un regret, celui de ne pas avoir pour­sui­vi inlas­sa­ble­ment l’attitude de vigi­lance. Usés devant une telle puis­sance de déci­sion éco­no­mique et poli­tique, nous avons lais­sé le nucléaire prendre deux tiers de la place élec­trique. Les consom­ma­tions ont conti­nué d’augmenter, natu­ra­li­sant par là un gigan­tesque parc de cen­trales. Le nucléaire est même entré dans le débat car­bone, pré­sen­té comme le meilleur moyen de ne pas tou­cher trop le cli­mat avec les émis­sions de CO². L’indécence a rejoint le cynisme.

Ensuite reprendre le col­lier pour faire avan­cer deux poli­tiques : consom­mer moins et pro­duire autrement.

Inter­dire toute expor­ta­tion de tech­no­lo­gie ato­mique, sauf pour coopé­rer au démantèlement.

Mais encore impo­ser au sec­teur de mettre tout son argent d’aujourd’hui et de demain (ses pro­fits, ses réserves et ses pro­vi­sions), à peine de confis­ca­tion, dans une poli­tique de résorp­tion des dégâts pas­sés, pré­sents et poten­tiels, de déman­tè­le­ment et de neu­tra­li­sa­tion (impro­bable) des déchets.

Le pro­blème majeur réside dans la méca­nique des pro­fits confis­qués (la rente) qui pousse les entre­prises élec­triques majeures et les équi­pe­men­tiers nucléaires à pour­suivre sur la même voie, à impo­ser leurs solu­tions, là où le pou­voir poli­tique a capi­tu­lé. Il est déter­mi­nant, cet aspect éco­no­mique, devant lequel les aspects huma­ni­taires sont priés de s’effacer. Il est pathé­tique, cet aspect poli­tique, quand il offre un dis­cours qui n’est qu’une pâle copie de la rhé­to­rique du pro­grès par l’atome.

Nous avons per­du, nous les anti­nu­cléaires d’hier. Nous sommes balayés, nous les vigiles réveillés par le désastre. Les morts, les sacri­fiés, les can­cé­reux en puis­sance, les mal­for­més de demain, les déses­pé­rés de Fuku­shi­ma se moquent de nos états d’âme. À nous de les prendre en compte dans notre réso­lu­tion à être sim­ple­ment humains dans l’analyse des grands enjeux, à chan­ger l’énergie pour amé­lio­rer le monde.

Gérard Lambert


Auteur