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Franta, le corps en partage

Numéro 6 — 2018 par Martine Monacelli

octobre 2018

Quelques mois après la galerie Everard Read à Londres, c’est le musée De Reede à Anvers, en collaboration avec la galerie Art Point International de Mol qui accueillera, du 7 décembre 2018 au 7 janvier 2019, l’exposition personnelle de l’un des artistes majeurs du XXe siècle, le peintre, dessinateur et sculpteur tchèque Frantičšek Mertl, dit Franta. Nous l’avons rencontré […]

Le Mois

Quelques mois après la galerie Everard Read à Londres, c’est le musée De Reede à Anvers, en collaboration avec la galerie Art Point International de Mol qui accueillera, du 7 décembre 2018 au 7 janvier 2019, l’exposition personnelle de l’un des artistes majeurs du XXe siècle, le peintre, dessinateur et sculpteur tchèque Frantičšek Mertl, dit Franta1.

Nous l’avons rencontré chez lui à Vence où, installé avec sa femme Jacqueline depuis 1958, il a mis un terme à ses voyages sur quatre continents. Au grand mur de l’atelier, Fuite, une toile légèrement abimée lors d’un précédent accrochage et qu’il doit restaurer avant son départ pour l’Angleterre. Plus loin, Éveil, un bronze encore brut, tout juste revenu de la fonderie auquel il veut donner une tonalité autre, susciter une interprétation nouvelle par l’application d’une patine aux reflets bleu glacé. Ma première visite fait suite à notre discussion, à l’occasion d’un vernissage privé, à propos de la traduction du titre qu’il envisageait pour son exposition londonienne. Nous pénétrons dans la maison. Tandis qu’il lève un à un les draps qui recouvrent les pièces que va présenter la galerie Bogéna à Saint-Paul-de-Vence, nous reparlons du titre Au plus près, qui lui tient tant à cœur : « Je ne serai jamais assez près de l’homme, je ne le comprends toujours pas ! » Et pourtant s’il est un artiste qui a tenté de percer le mystère de notre humanité c’est bien ce Morave de quatre-vingt-huit ans, toujours ingambe et soucieux de faire entendre au monde un désir jamais assouvi de conjurer la tragédie et la violence de la condition humaine et une quête du sens insaisissable de l’existence.

Franta est né en 1930 à Třebíč2 ; il adhère avec la foi de sa jeunesse à l’idéal communiste et participe à l’utopie collective qui promet une société plus égalitaire. Il travaille dans les mines, pose des rails, construit des écoles. Lorsqu’Hitler envahit la Tchécoslovaquie, son père s’engage en France, puis en Angleterre du côté des Alliés. Sa mère est arrêtée une première fois par la Gestapo. Elle fuit Prague avec les siens, mais traquée jusqu’au village où elle a trouvé refuge, elle est cette fois déportée au camp de Terezín. Franta est recueilli par son oncle. La guerre finie, son père rentre de Londres où il a survécu à l’«abomination » du Blitz, sa mère est relâchée, tous rêvent d’«un moment de respiration ». Mais le régime a « cadenassé le pays » : « On reproche à mon père de ne pas avoir combattu aux côtés de l’Armée rouge ! ». Franta a beau appartenir à ce « peuple de colombes » comme aiment à se définir les Tchèques, face à la dictature communiste qui s’installe, il étouffe, refuse d’«obéir » aux lois soviétiques. La perspective de l’homme nouveau s’estompe définitivement… Certains artistes s’installent « dans une situation confortable », mais lui a soif de liberté. Il ne « cèdera » pas. Dans les années 1950, il obtient la permission de poursuivre ses études d’art à Perugia (court intermède finalement « autorisé » après bien des démarches auprès du gouvernement). Là, il s’imprègne fortement du néoréalisme italien qui domine la peinture et le cinéma et s’engage dans le courant de la nouvelle figuration. Il y rencontre Jacqueline.

En 1958, il s’évade en traversant Berlin, connait les camps pour réfugiés. Il sait qu’il sera le peintre de la douleur et de l’exil. Désormais en Europe, il fréquente assidument les galeries d’art, à la recherche de sa propre « traduction picturale du monde ». Sa rencontre avec Picasso, dont il se sent proche, l’invite à prendre des libertés avec la forme humaine. Il trouve le geste qui va désormais caractériser son style, geste qui laboure nos émotions en profondeur comme lui pétrit la terre chamottée.

Franta développe un naturalisme exacerbé visible dans les postures, les mises en scène, le raffinement comme l’exagération des masses. L’homme qu’il nous donne à contempler hypnotise. Il dérange autant qu’il bouleverse : souvent déraciné, en fuite, sans abri, supplicié, piégé, ligoté, assujetti, otage, victime du terrorisme, toujours nu, déformé, les bras implorants tendus vers le ciel, ventre et cuisses ouverts, chairs broyées par la machine, squelette pourrissant dans les charniers, cadavre dévoré, êtres interlopes… Du malaise ou de l’horreur que l’on pourrait un moment éprouver face à la brutalité ou à la barbarie de certaines scènes, jaillissent l’envie, l’espoir, d’un jour peut-être comprendre l’origine du mal. En dépit de la lumière crue que Franta projette sur des modèles la plupart du temps plongés dans une immense solitude, une grande poésie inonde ses toiles, égale à la douceur et la générosité qui émanent de sa personne. Pas de rancœur en effet chez Franta, pourtant victime directe du nazisme et du communisme, puis témoin de l’effondrement des valeurs morales du monde occidental. De la déception oui, profonde, et de la sidération, surtout lorsqu’il apprend, incrédule, les massacres répétés de Yougoslavie, du Rwanda, de Tchétchénie, particulièrement le génocide de Srebrenica en 1995. De l’humour beaucoup et toujours, lorsque mes questions se font plus pressantes : Franta s’amuse de ma gêne et rajoute goguenard qu’il a « l’habitude des interrogatoires de la STB[Police politique secrète de la Tchécoslovaquie communiste.]]!» ou lorsqu’il évoque l’époque où il était persona non grata dans son pays. Alors qu’il devait exposer à Prague avec plusieurs artistes français en 1985, le pays refuse de recevoir ce « traitre de la classe ouvrière » et lorsqu’un commissaire courageux finit par imposer son choix, le musée pose la toile à l’envers ! « Peut-être le point de départ de l’inspiration de Baselitz », avance-t-il en esquissant un sourire… Puis il y a les coups du sort, parfois heureux. À peine revenu d’un voyage commémoratif à Terezín, il reçoit une invitation à y exposer son travail en 1994 pour célébrer l’anniversaire de la libération du camp par les Soviétiques. L’opportunité est trop belle. Il peut enfin parler ? Il va parler ! Il travaille jour et nuit « comme un dingue ». Témoin est transformé pour l’occasion en un triptyque de sept mètres et demi de toile ! Il tient sa revanche.

Je prends à cet instant la mesure de son irrépressible amour de l’humanité, cette empathie rare qui lui vient de son ouverture sur ce monde que Franta écoute, observe, questionne, en permanence, depuis toujours : « La peinture est vraiment extraordinaire ». C’est un « langage indirect » qui permet une variété d’interprétations en fonction de sensibilités différentes, une « lecture libre », en révolte contre un parti qui ne tolérait « qu’une seule et unique interprétation ». Il rajoute : « Elle me permet de garder les yeux ouverts sur le monde ». Un pays en particulier a marqué à jamais son œuvre. Lorsqu’il découvre l’Afrique et la beauté sans artifice du corps noir, la relation simple, directe, primale et fondamentale de l’homme avec la nature, son respect des coutumes ancestrales, il retrouve la « saveur » du bonheur. Fasciné par la dichotomie entre le cerveau humain, capable de produire tant d’atrocités et « l’enveloppe humaine pleine d’émotion et d’énergie », il s’attache désormais à peindre ce corps qui capture et réfléchit la lumière (cette « Noire Clarté » chez Adam et Eve, 1982). Ce corps « originel », tendu comme un miroir, à la fois métaphore et manifeste du vitalisme exubérant qui habite toute l’œuvre, Franta va désormais l’exalter et le célébrer sans retenue, pudeur ni mesure : corps masculins aux muscles bandés et puissants, corps au travail, rondeurs féminines douces ou arrogantes, élégance et sensualité des lignes dans l’attente, l’éveil, l’étreinte et l’extase amoureux.

L’œuvre de Franta tente de circonscrire l’homme dans sa beauté et sa laideur, dans sa dualité, éternellement détestable et admirable ; tendre ou cruel, solitaire ou à l’écoute de l’autre, à l’agonie, vulnérable ou digne, il reste un conquérant : « Oui je peins l’homme dans des situations difficiles, mais je souhaite toujours qu’il en sorte et triomphe du malheur qui le frappe ». L’œuvre de Franta pousse un cri qui reste sans réponse, mais qui appelle à s’insurger encore et toujours contre l’intolérable. Elle boucle la boucle de l’existence, intemporelle, atemporelle, elle résistera aux modes comme jadis il a résisté au dogme soviétique et aux diktats de l’art abstrait.

Vence, juin-juillet 2018.

  1. L’exposition portera sur le travail des six dernières années.
  2. La ville a connu le drame de l’épuration des juifs et sa synagogue a échappé de justesse à la démolition grâce à son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.

Martine Monacelli


Auteur

professeure émérite des Universités, artiste plasticienne sous le nom de Louise Caroline et descendante de drapiers niçois. Elle travaille le tissu industriel encré, www.louise-caroline.weebly.com
La Revue Nouvelle
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