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Fragile Eden

Numéro 4 Juin 2024 par Anne-Marie Polomé

juin 2024

Quel bon­heur ! L’étudiante que je suis pro­fite de quelques jours de vacances, seule avec ses grands-parents mater­nels. Par­rain Vital, ancien comp­table, et mar­raine Marie, femme au foyer exem­plaire, ont l’art d’embellir chaque ins­tant. Après le repas de midi, pour près d’une heure quand le temps le per­met, ils ins­tallent leurs fau­teuils en osier dehors, et […]

Italique

Quel bon­heur ! L’étudiante que je suis pro­fite de quelques jours de vacances, seule avec ses grands-parents mater­nels. Par­rain Vital, ancien comp­table, et mar­raine Marie, femme au foyer exem­plaire, ont l’art d’embellir chaque ins­tant. Après le repas de midi, pour près d’une heure quand le temps le per­met, ils ins­tallent leurs fau­teuils en osier dehors, et accueillent les pas­sants par un « bond­joû » sonore, un sou­rire et quelques mots. C’est ici que plongent mes racines : je suis née chez eux !

Le soir tombe. C’est l’heure douce où tout s’apaise. La porte de la cui­sine vient de se refer­mer, trans­for­mant la pièce en un cocon soyeux. Je feuillette des revues « Les Dames d’Autrefois »… enfin, si j’en crois le conte­nu. Mar­raine est à son affaire, sa réus­site est proche. Les cartes s’alignent avec aisance. Ses mains douces les ont déjà tant cares­sées qu’elles en sont toute pati­nées. Les visages des rois, dames, valets s’estompent et ne seront bien­tôt plus que des ombres. Par­rain s’occupe de ses timbres. C’est plus qu’une pas­sion, presque une rai­son d’être. Par­fois, il nous sur­prend par une plai­san­te­rie joyeuse et nos esprits se rejoignent le temps d’un rire. L’été s’étire et nous sou­rit. Je lis le jour­nal, tombe sur la nécro­lo­gie et par­cours l’âge des défunts. Sou­dain, mon cœur se serre, se tord, broyé comme par un étau. Impos­sible d’écarter ses mâchoires. Les larmes que je tente de rava­ler se pressent, impa­tientes, der­rière mes pau­pières. Et si c’était la der­nière fois ! Si tout allait s’arrêter pour ne plus jamais reve­nir ! Par­rain est âgé de quatre-vingt-sept ans et mar­raine approche des sep­tante-six ! Le temps ! Il faut l’arrêter ! Mais nul n’a jamais réus­si. Il file entre les doigts, et s’enfuit sans jamais reve­nir. Pen­dant un silen­cieux san­glot, je com­prends. C’est en cet ins­tant que tout se joue. Je dois le rete­nir d’une manière pré­cise et fidèle : dans ma mémoire.

Alors, sans bruit, presque sans bou­ger, je m’active. Je regarde, res­pire, touche des yeux, m’imprègne de tout ce que je peux. Je ne laisse rien se perdre. D’abord Vital et Marie dont les doux visages sont grif­fés de rides de bonne humeur que, devant le miroir, je pré­des­sine sur moi pour que, quand vien­dra l’âge, elles arrivent au bon endroit, comme chez eux. Puis les vieilles chaises à la paille toute piquante et les deux fau­teuils en osier avec leurs cous­sins que ma sœur a créés pour une fête et qui ont tant fait plai­sir que la vie en est res­tée tout illu­mi­née. Et aus­si la lampe à la lumière si pâlotte que tout semble irréel. Rien ne doit se perdre : ni le car­re­lage jaune des murs qui monte jusqu’à un mètre vingt, ni la pein­ture brune et cra­que­lée de la porte qu’on voit si rare­ment fer­mée, ni le calen­drier per­pé­tuel CARBO, preuve tan­gible de la vie éter­nelle, que par­rain met à jour chaque matin. Ne doivent sur­tout pas som­brer dans l’oubli, la toile cirée jau­nâtre qui dévoile sa trame et la radio en baké­lite, per­chée tout en haut, qui crie « Quitte ou double » chaque midi. Ce soir, j’ai envie de hur­ler : double, double la vie ! Encore ! La vie… C’est ce que mesure l’horloge, fiè­re­ment plan­tée au centre d’une grande armoire. Dans un tic-tac immuable, son balan­cier va des essuies, à gauche, aux fleurs séchées, futures tisanes, à droite. Tout près, entou­rée d’une main cou­rante sup­por­tant le chausse-pied et l’essuie de vais­selle, ron­ronne la vieille cui­si­nière à char­bon aux taques polies d’avoir tant ser­vi. Blot­ties à son flanc, les deux char­bon­nières, qu’on veille à bien char­ger, lui sont d’un grand secours. Aidée d’un petit Ciney œuvrant dans la salle voi­sine, elle a la lourde tâche de chauf­fer toute la mai­son. C’est elle aus­si qui met en valeur l’art culi­naire de mar­raine et qui, l’hiver, réchauffe les briques réfrac­taires qu’on emballe et glisse à ses pieds dans le lit gla­cé. Ne pas oublier les pla­cards, si curieux qu’ils ont cha­cun un œil dans deux pièces, côté cui­sine, côté salle à man­ger puis, don­nant sur la rue, la fenêtre étroite sous laquelle se blot­tit la table de tra­vail de parrain.

Je grave tout en moi. Avant, insou­ciante, je me lais­sais ber­cer par l’habitude. Main­te­nant, je me rends compte que ma pas­sion, ce qui me per­met de vibrer, ce sont mes grands-parents, leur amour qu’ils répandent sans comp­ter. C’est aus­si ce qu’ils appré­cient et font aimer : la famille et les autres, le tra­vail bien fait, l’humour et la joie et, écrin de tout cela, leur jar­din immense et grandiose.

Tout le sup­port tan­gible de cette pas­sion, infime pointe d’iceberg pour l’humanité, mais rai­son d’être pour moi, risque de dis­pa­raître à jamais. Quand ce soir-là par­rain amène la sta­tue de « Notre Dame des Affli­gés » et allume la bou­gie, je récite le cha­pe­let avec eux, habi­tée d’une fer­veur nouvelle.

Le matin sui­vant, je bon­dis du lit dès l’aube. Cela ne me res­semble pas ! Je dois pro­fi­ter de la belle jour­née qui s’annonce pour m’imprégner du jar­din qui s’étire à droite de la mai­son. Der­rière la rose­raie pro­té­geant une jarre de pierre débor­dante de pétu­nias roses, il s’ouvre en trois nefs où s’alignent tous les légumes de la région. Par-ci, par-là, poussent, sau­va­ge­ment, des plantes médi­ci­nales ou simples. Il se ter­mine par la grande prai­rie où s’élèvent une dizaine de plan­tu­reux ceri­siers, si lourds l’été qu’il faut main­te­nir leurs branches avec des gaules, et des pêchers aux petits fruits acides. À gauche, au-delà du pou­lailler, s’étire le ver­ger, un peu piquant par endroits, car les orties l’ont conquis. Les poules en sont les reines et sur­veillent jalou­se­ment les pom­miers, poi­riers, noyers et les deux peu­pliers signa­lés sur les cartes d’état-major ! À droite de la rose­raie, un vaste enclos per­met aux lapins de se croire libres. Quand on les approche, ils s’enfuient. Chaque jour, il faut ins­pec­ter le grillage, car ils ont un don cer­tain pour creu­ser des gale­ries. Ils n’ont qu’une idée en tête : cou­rir le grand che­min. Au centre de leur domaine se dresse le puits condam­né par le pro­grès. Der­rière la mai­son, enser­ré par un grillage, s’étend un grand parc aban­don­né à la nature. Là poussent pêle-mêle sureaux, néfliers et pom­miers sau­vages, domaine conquis aus­si par les poules. Il y en a bien cin­quante qu’il faut ren­trer tous les soirs. La plu­part sont des rousses, mêlées à quelques belles grises dédai­gneuses et fières : des Cou­cous de Malines. Quand quelqu’un ouvre la porte, elles se pré­ci­pitent en caque­tant à qui mieux mieux. Si ce n’est pas mar­raine qui appa­raît, elles s’arrêtent dans leur élan et s’écartent, jetant à l’intrus quelques côôôts mépri­sants. J’ai beau leur crier « petites, petites ! » et leur jeter une poi­gnée de graines, rien n’y fait.

Cet énorme jar­din sym­bo­lise ma pas­sion, ce qui me ravit et, en même temps m’écrase, ce qui m’attire et par­fois me déchire ; bref, une obses­sion, une crainte de voir se tarir une source qui baigne mes ori­gines. Alors que je le croyais éter­nel, il s’en va, s’enfuit et bien­tôt, ne sera peut-être plus. Un jar­din, ça vit, ça bouge au gré des sai­sons et de la fan­tai­sie des hommes, ça change toujours !

Mémo­ri­ser un jar­din ! Je suis effa­rée par la tâche. Quels sont les témé­raires qui ont déjà ten­té cette gageure ? Les peintres ? Mais ils n’ont rete­nu que les formes et les tons. Les bota­nistes, peut-être, mais ils ne montrent que des rele­vés, des planches colo­rées et des noms en plu­sieurs langues. Les par­fu­meurs ? S’ils met­taient en fla­cons toutes les odeurs, on les trai­te­rait de fous. Et les mur­mures des feuillages ? Qui a pu en sau­ve­gar­der ? Les cinéastes sans doute ? Hélas leurs films sont tron­qués, fata­le­ment inodores et insipides.

Ma mémoire doit tout gar­der vivant : rete­nir la fleur qui embaume, les feuilles qui se déploient et deviennent salade ou chou, ou Dieu sait quoi encore. Je dois sau­ver la fraise si savou­reuse au petit matin, les bigar­reaux noirs gros et juteux qu’on ravit aux oiseaux et qui éclatent sous la dent, les cerises du nord aigre­lettes qu’on sus­pend par couple aux oreilles, les éton­nantes fram­boises qui hébergent par­fois un insecte en leur cœur, et aus­si les gro­seilles rouges, roses ou blanches qui, réduites en gelée, conservent pour l’hiver un rayon de soleil en bocal. Ne pas oublier les poires déli­cates, les pommes si variées qu’à la fin on s’y perd, les nèfles velues qu’on suce après les gelées, les baies noires du sureau qui rendent les lèvres mauves, et le jus suret de la rhu­barbe qui offre aus­si de grands cha­peaux… Je ne dois sur­tout pas lais­ser s’envoler la fleur jaune du bouillon blanc, la petite mauve légère comme un papillon, la fleur bleue de la bour­rache, la ver­veine qui pousse dans le che­min, le plu­met de l’angélique et toutes ces autres simples, tisanes en deve­nir, qui gar­de­ront san­té et bon­heur à par­rain et marraine.

Quel que soit le temps, mar­raine est au jar­din dès le matin. Au retour, elle tient sou­vent l’un ou l’autre tré­sor dans le coin rele­vé de son tablier. Elle bêche, plante, sème, arrache les indé­si­rables et par­fois les trans­plante, du moins celles qui ont un pou­voir cura­tif. Chaque jour la voit aus­si fau­cher un grand sac d’herbe de la grande prai­rie pour ses lapins. Je suis si fière d’elle ! Elle connaît tout sur les plantes et, par­fois, sait les nom­mer en trois langues, le latin, le fran­çais et le wal­lon. Pre­mière de classe, elle n’a été à l’école que jusqu’à douze ans mais s’est culti­vée, tout en aidant ses parents à la ferme.

Et par­rain, dans tout cela ? Sans être un fana­tique du jar­di­nage, il gagne sa soupe à la sueur de son front. Quand il fait sec et que le vent n’est pas trop rude, on peut le décou­vrir entre deux ran­gées de légumes, assis sur un pas­set, pro­té­gé par son cache-pous­sière gris, la tête enfon­cée dans un vieux cha­peau ver­di. Il sarcle méti­cu­leu­se­ment et emplit peu à peu un petit seau à l’émail écla­té. Quand devant lui tout est net, il recule son pas­set et conti­nue jusqu’au bout de la ran­gée. Il mène aus­si la chasse aux merles avides de cerises. Ses bruyants lan­cers de bou­chons se soldent certes par l’envol d’une kyrielle d’oiseaux moqueur, mais ils reviennent aussitôt.

La mati­née s’achève et je m’essouffle. Impré­gnée de bruits et de par­fums, j’ai aus­si les yeux pleins d’images. La mai­son m’attend. Elle a deux portes d’entrée, deux numé­ros et est entou­rée de bâtisses qui, depuis long­temps, ont chan­gé d’emploi : la grange où res­tent quelques outils, jointe à l’écurie deve­nue garage fourre-tout depuis que le petit che­val s’est éteint ; en face, le four­nil recèle le char­bon et les peaux des lapins sacri­fiés à l’appétit des hommes. La porte de la por­che­rie est blo­quée depuis long­temps. Adolphe H., le der­nier de ses hôtes, fut réduit en rôtis, bou­dins et sau­cisses. Dans un local voi­sin, il reste un ancien WC fai­sant face à trois ran­gées de cla­piers où méditent les femelles engrossées.

La mai­son souffre tant des mor­sures du temps qu’elle gémit. Sise dans le Pays Noir, elle est désta­bi­li­sée par les gale­ries de mine et s’est enfon­cée en par­tie de quelques cen­ti­mètres. Dans le calme des nuits, on l’entend cra­quer. Elle résonne aus­si de bruits sourds cau­sés par les mineurs, paraît-il. De haut en bas, elle est étrange. Au rez-de-chaus­sée on dénombre quatre pièces et une petite arrière-cui­sine où se trouvent l’évier et le robi­net. La plus grande sert pour les fêtes. Une autre rajou­tée il y a bien long­temps pour des parents âgés de mes grands-parents, est très utile, car le nou­veau WC en occupe un angle. De plus, un énorme cylindre métal­lique y trône. C’est un four à pain chauf­fé au bois, avide de tartes, une des nom­breuses spé­cia­li­tés de mar­raine. Un fai­tout lui per­met d’y cui­si­ner par­fois des lapins ou des poules. Cette pièce est le centre vital de la demeure : c’est ici qu’on façonne le pain grâce au grand pétrin en bois, qu’on les­sive, qu’on met en conserve, que l’on prend des bains… Se laver est une vraie aven­ture. Il faut chauf­fer de l’eau dans la cas­se­role à sté­ri­li­ser posée sur une chauf­fe­rette à gaz, la ver­ser dans une petite bas­sine gal­va­ni­sée et y ajou­ter de l’eau froide jusqu’à la tem­pé­ra­ture conve­nable. Ce réci­pient rem­place l’encombrante bai­gnoire en zinc, moderne pour l’époque, qui avait suc­cé­dé au demi-ton­neau en bois cer­clé de fer.

L’étage pos­sède plu­sieurs niveaux. Une pièce embaume tout par­ti­cu­liè­re­ment : le bureau de par­rain où les simples sèchent sur du papier gris. L’été, les chambres irra­dient de ten­dresse, mais l’hiver, c’est une autre his­toire. Il y fait si froid, qu’une nuit de Noël, éten­due sur un mate­las pneu­ma­tique incom­pa­tible avec les chauffe-pieds, j’ai empi­lé sur moi tous les man­teaux d’une armoire pour m’endormir enfin dans un gros cocon… par­fu­mé à la naphtaline.

Le gre­nier est traître. Il est conseillé d’en lon­ger les murs. Il paraît qu’au moindre faux-pas, on tra­verse le plan­cher au risque d’y lais­ser la vie. Il ren­ferme des tré­sors dont les jouets de maman.

Cet après-midi, j’ai un grand pro­jet : créer un parc d’asperges. La terre est déjà net­toyée et aérée. À genoux, je la pétris à pleines mains puis plante les griffes. Toute mon espé­rance gît dans ces plan­tules ano­dines, liens fra­giles qui me relient à l’éternité. Je prie la nature de res­pec­ter mes vœux. Mes grands-parents sont encore en forme. Qu’ils la gardent ! Dans deux ans, je pour­rai récol­ter mes asperges et les leur offrir. Sou­dain, des larmes coulent, me baignent les joues, arrosent le sol et, oui, je sais…

Anne-Marie Polomé


Auteur

Docteure en sciences chimiques. Sa carrière académique se déroula où elle fut assistante et professeure de chimie aux futurs Ingénieurs de Gestion. Elle y donna également des cours d’été en chimie. Elle fait actuellement, comme flutiste, partie de la Philharmonie Concordia d’Ottignies-LLN. Elle publie sur Internet (Crescendo Magazine) la biographie de femmes compositrices des XVIIe, XIVe et XXe siècles.