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Foule sentimentale. L’utopie néolibérale

Numéro 2 - 2017 par John Pitseys ThiryGeraldine

mars 2017

Le néo­li­bé­ra­lisme ne peut pas être réduit à une simple idéo­lo­gie conser­va­trice. Pour com­prendre son pou­voir de séduc­tion, il faut ana­ly­ser sa dimen­sion uto­pique, qui le dis­tingue d’ailleurs du libé­ra­lisme classique.

Dossier

Can­ton­né aux cercles aca­dé­miques ou aux dénon­cia­tions mili­tantes, le débat sur le néo­li­bé­ra­lisme a rebon­di sur la scène média­tique lors du vif échange qui est sur­ve­nu au prin­temps 2016 entre Manuel­la Cadel­li, pré­si­dente de l’Association syn­di­cale des magis­trats, et Coren­tin de Salle, direc­teur scien­ti­fique du centre Jean Gol. La pre­mière per­çoit dans le néo­li­bé­ra­lisme une idéo­lo­gie conser­va­trice, tota­li­taire et déshu­ma­ni­sante où « l’économie a pro­pre­ment assu­jet­ti les gou­ver­ne­ments des pays démo­cra­tiques, mais aus­si chaque par­celle de notre réflexion1 ». Le second s’oppose à cette défi­ni­tion, qu’il consi­dère comme cari­ca­tu­rale. Pour De Salle, le néo­li­bé­ra­lisme serait un « concept fac­tice » créé de toutes pièces par les anti­li­bé­raux, concept auquel il nie toute sub­stance puisque « le néo­li­bé­ra­lisme n’existe pas2 ». Il n’y a qu’un libé­ra­lisme, le libé­ra­lisme clas­sique, dont Coren­tin de Salle entend rap­pe­ler à la fois l’efficacité et la dimen­sion libératrice.

Cha­cun des pro­ta­go­nistes a peut-être rai­son à sa manière. Le néo­li­bé­ra­lisme est un cou­rant éco­no­mique et poli­tique iden­ti­fiable, avec ses néces­si­tés propres et ses pro­blèmes spé­ci­fiques3. Il est tou­te­fois tout sauf évident qu’il pro­pose une idéo­lo­gie conser­va­trice et une concep­tion ins­tru­men­tale de l’organisation sociale, au contraire. Le néo­li­bé­ra­lisme repré­sente à la fois une uto­pie et un pro­jet ins­ti­tu­tion­nel ambi­tieux. Si cette carac­té­ri­sa­tion explique la séduc­tion qu’exerce le néo­li­bé­ra­lisme, elle en éclaire sous un autre jour les difficultés.

Qu’est-ce que le néolibéralisme ?

Renaud Maes le rap­pe­lait dans ces colonnes4, le néo­li­bé­ra­lisme ne désigne pas une école de pen­sée uni­fiée, mais la conver­gence de divers cou­rants enten­dant revi­ta­li­ser le libé­ra­lisme clas­sique contre les cri­tiques qui lui étaient adres­sées au début du siècle der­nier, quitte à refor­mu­ler cer­tains des prin­cipes fon­da­men­taux du libéralisme.

Le pari spen­cé­riste selon lequel le libre mar­ché reflète la capa­ci­té d’adaptation sociale des indi­vi­dus sus­cite alors de fortes objec­tions, de fait comme de prin­cipe. Assez rudi­men­taire, l’appareil théo­rique du spen­cé­risme laisse pen­ser qu’un libé­ra­lisme éco­no­mique signi­fi­ca­tif est com­pa­tible avec le fas­cisme poli­tique. Par ailleurs, le libé­ra­lisme clas­sique est cri­ti­qué pour son manque de réa­lisme. La « main invi­sible » du mar­ché appa­rait comme une fable invé­ri­fiable là où les théo­ries mar­xistes ou key­né­siennes du mar­ché se pré­sentent comme des pro­grammes éco­no­miques glo­baux, com­pre­nant à la fois un idéal nor­ma­tif, une cri­tique des ins­ti­tu­tions exis­tantes et des stra­té­gies d’organisation du mar­ché. C’est dans ce contexte que se tient le fameux col­loque Wal­ter Lipp­mann du 26 au 30 aout 1938 qui est aujourd’hui consi­dé­ré comme l’acte de nais­sance du néolibéralisme.

Sou­vent asso­cié dans le débat public à la « main invi­sible », le néo­li­bé­ra­lisme s’oppose en réa­li­té au libé­ra­lisme clas­sique quant à l’idée que le mar­ché puisse être un espace natu­rel d’échanges « qu’il faut abso­lu­ment pré­ser­ver des règle­men­ta­tions abu­sives ou des volon­ta­rismes poli­tiques, afin que puissent jouer ses régu­la­tions spon­ta­nées5 ». Quelles que soient les cha­pelles qui le com­posent6, le néo­li­bé­ra­lisme part du constat que le mar­ché libre et non faus­sé n’est pas un état natu­rel. L’homme est un être social. En ce sens, pen­ser le néo­li­bé­ra­lisme « comme l’apologie de “l’état de nature” est une énor­mi­té théo­rique7 ». Qu’il s’agisse de réfor­mer la ratio­na­li­té éco­no­mique à l’aide de grilles d’analyse exté­rieures à l’économie — comme la socio­lo­gie, la psy­cho­lo­gie sociale ou les sta­tis­tiques — ou au contraire de faire valoir la per­ti­nence de la ratio­na­li­té éco­no­mique en dehors même de son champ d’application tra­di­tion­nel, le néo­li­bé­ra­lisme conçoit le mar­ché « comme un milieu de concur­rence, arti­fi­ciel, fra­gile, qu’il faut donc sou­te­nir, moins par des inter­ven­tions directes que par un cadre juri­dique et ins­ti­tu­tion­nel adé­quat, propre à le main­te­nir dans ses ver­tus, et une poli­tique dis­crète de cor­rec­tion des effets pos­sibles de cette libre concur­rence en termes de dis­tor­sion sociale8 ».

Contrai­re­ment à ce qu’affirme Cadel­li, le néo­li­bé­ra­lisme n’entend donc pas faire pièce au pou­voir du droit. Il se pro­pose de recréer, au besoin par le droit, les condi­tions d’un mar­ché par­fait. Bien davan­tage que le libé­ra­lisme clas­sique, le néo­li­bé­ra­lisme est une théo­rie de la régu­la­tion dont l’objectif est d’orienter socia­le­ment les com­por­te­ments humains afin de les dépol­luer des biais cog­ni­tifs, poli­tiques ou psy­cho­lo­giques affec­tant leur ratio­na­li­té économique.

Un projet technocratique ?

Com­ment est-il pos­sible de vou­loir créer un ordre éco­no­mique débar­ras­sé des effets per­vers des volon­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives ? À l’instar du mar­xisme clas­sique, le néo­li­bé­ra­lisme se pré­sente à la fois comme un pro­jet scien­ti­fique et comme un pro­jet éthique. Qu’il s’agisse des théo­ries ordo­li­bé­rales, des théo­ries du capi­tal humain ou de la concep­tion du mar­ché déve­lop­pée par l’école autri­chienne, les condi­tions pré­si­dant au fonc­tion­ne­ment ration­nel du mar­ché pré­sident éga­le­ment aux condi­tions éthiques de son développement.

Le néo­li­bé­ra­lisme entend donc faire valoir la per­ti­nence de la ratio­na­li­té éco­no­mique en dehors de son champ d’application tra­di­tion­nel. Le mar­ché devient par consé­quent une grille de com­pré­hen­sion qui peut s’étendre à l’ensemble des rela­tions humaines : exten­sion du domaine du mar­ché oblige, même l’amitié et le mariage peuvent se conce­voir comme autant de cal­culs d’investissements9.

Dans la socié­té néo­li­bé­rale, « cha­cun est appe­lé à deve­nir l’entrepreneur de lui-même, le ges­tion­naire de son exis­tence, et l’État doit apprendre à remo­dé­li­ser ses poli­tiques publiques […] à tra­vers le filtre du cal­cul éco­no­mique, et sub­sti­tuer à l’interrogation sur la jus­tice de son action celle de sa ren­ta­bi­li­té10 ». Si le libé­ra­lisme clas­sique entend ména­ger un espace propre au mar­ché et indé­pen­dant de la ratio­na­li­té poli­tique, le néo­li­bé­ra­lisme entend dif­fu­ser le mar­ché par­tout11. À ces fins, l’État néo­li­bé­ral n’agit pas for­cé­ment à par­tir de contraintes directes, mais en met­tant en place des méca­nismes inci­tant les acteurs à se com­por­ter de manière ration­nelle. Ces pro­ces­sus d’incitation reposent eux-mêmes sur l’idée que les com­por­te­ments humains peuvent être façon­nés en com­pre­nant les méca­nismes régis­sant leur anti­ci­pa­tion mimé­tique12. Dans ce cadre, le néo­li­bé­ra­lisme ne se pré­sente pas comme une idéo­lo­gie, mais comme une tech­nique, voire comme une pra­tique. Il ne pro­pose pas de pro­gramme poli­tique, mais des modèles de bon com­por­te­ment, qui sont cen­sés être à la fois le pro­duit et le levier du fonc­tion­ne­ment effi­cace du mar­ché : l’État néo­li­bé­ral est un État pilote, dont l’action vise tant à éva­luer qu’à valo­ri­ser des per­for­mances13.

De nom­breux auteurs appré­hendent le néo­li­bé­ra­lisme comme un sys­tème de gou­ver­nance de nature com­por­te­men­tale et tech­no­cra­tique14. Et, à vrai dire, l’influence crois­sante des tra­vaux de l’économie stan­dard sur les déci­deurs explique aisé­ment cette ana­lyse. L’économie stan­dard fait du mar­ché par­fai­te­ment concur­ren­tiel le meilleur moyen d’allouer des res­sources limi­tées, le cadre « per­met­tant à l’action ration­nelle des agents éco­no­miques de conduire à un état idéal d’équilibre15 ». Ce fai­sant, le mar­ché est la matrice pri­vi­lé­giée d’analyse et de réso­lu­tion de pro­blèmes de l’économie stan­dard, l’étalon idéal-typique de toute évaluation.

Cette pers­pec­tive repose sur une hypo­thèse anthro­po­lo­gique spé­ci­fique, où l’«agent », mû par une ratio­na­li­té exclu­si­ve­ment ins­tru­men­tale, est un cal­cu­la­teur plus ou moins com­plexe réagis­sant aux signaux que sont les prix et se com­por­tant tou­jours de sorte à maxi­mi­ser son uti­li­té. Les agents auraient en eux « une pré­dis­po­si­tion jamais inter­ro­gée et jamais expli­quée dans la théo­rie elle-même à par­ti­ci­per de façon muette et méca­ni­que­ment adap­ta­tive à une méca­nique sociale où les offres et les demandes s’équilibrent sur chaque mar­ché grâce à des ajus­te­ments conti­nus des prix et/ou des quan­ti­tés16 ». La mise en place tech­no­cra­tique des « bons » méca­nismes inci­ta­tifs (ceux qui s’adressent aux inté­rêts ins­tru­men­taux des agents) élu­de­rait dès lors les dimen­sions sym­bo­lique et poli­tique du lan­gage. Dans ce cadre, le néo­li­bé­ra­lisme nie­rait que les indi­vi­dus com­mu­niquent éga­le­ment afin de nour­rir leur propre réflexi­vi­té ou pour « faire socié­té » à tra­vers le débat démo­cra­tique, le par­tage d’une culture et la pro­duc­tion d’imaginaires sociaux17. Le néo­li­bé­ra­lisme ne véhi­cu­le­rait alors pas seule­ment une vision réduc­trice de la ratio­na­li­té humaine, mais il repré­sen­te­rait éga­le­ment un pro­jet conser­va­teur menant à l’effritement de tout pro­jet col­lec­tif, au déni de la dimen­sion sociale de la poli­tique, au scep­ti­cisme quant à la capa­ci­té de l’État d’organiser la vie col­lec­tive. Légi­ti­mant et natu­ra­li­sant l’idéologie de la classe domi­nante, le néo­li­bé­ra­lisme serait le garant du statuquo.

Le rose qu’on nous propose

Si sa dimen­sion com­por­te­men­tale et tech­no­cra­tique est dif­fi­ci­le­ment contes­table, conce­voir le néo­li­bé­ra­lisme comme un pro­jet conser­va­teur ou réac­tion­naire empêche d’explorer une par­tie des condi­tions de sa cri­tique. Le néo­li­bé­ra­lisme est un pro­jet pro­gres­siste18, qui se dis­tingue du libé­ra­lisme clas­sique par sa dimen­sion uto­pique. Quand elle émerge dans les années 1930, la pen­sée néo­li­bé­rale entend rompre le cli­vage qui oppose le libé­ra­lisme conser­va­teur, d’un côté, et le socia­lisme, de l’autre, et contes­ter le mono­pole que ce der­nier exerce alors sur la pro­duc­tion d’utopies poli­tiques et phi­lo­so­phiques. Le néo­li­bé­ra­lisme ne vise pas seule­ment à four­nir des outils de régu­la­tion de l’entreprise, de la bourse ou de toute autre forme d’activité déli­mi­tée. Il porte aus­si une ambi­tion de trans­for­ma­tion poli­tique glo­bale de la socié­té, dont la libé­ra­tion de l’individu est à la fois le vec­teur et l’objet. Le « there is no alter­na­tive » that­ché­rien n’est pas seule­ment un constat, mais un acte performatif.

Tout d’abord, cet hori­zon uto­pique est une condi­tion néces­saire au suc­cès du pro­gramme néo­li­bé­ral. Le néo­li­bé­ra­lisme ne doit pas seule­ment don­ner à l’individu de bonnes rai­sons de se sou­mettre aux trans­for­ma­tions ins­ti­tu­tion­nelles qu’il appelle de ses vœux. Il doit éga­le­ment don­ner de bonnes rai­sons de vou­loir ces trans­for­ma­tions ins­ti­tu­tion­nelles et de dési­rer qu’elles adviennent, qu’il s’agisse des rai­sons sub­stan­tielles moti­vant nos com­por­te­ments ou des archi­tec­tures de choix qui pré­sident à leur for­ma­tion : le néo­li­bé­ra­lisme se pré­sente à la fois comme une théo­rie morale et comme un mode de gou­ver­nance neutre per­met­tant de coor­don­ner nos com­por­te­ments quels que soient les modèles moraux ou les concep­tions de la jus­tice que nous défen­dons. Une part du suc­cès du néo­li­bé­ra­lisme réside dans le fait qu’il convainc une large frange de ses adver­saires poten­tiels que les théo­ries néo­li­bé­rales de la gou­ver­nance sont des tech­niques de coor­di­na­tion neutres et com­pa­tibles avec un agen­da social-démo­crate, éco­lo­giste ou conservateur.

À cet égard, la gou­ver­ne­men­ta­li­té néo­li­bé­rale mobi­lise bien d’autres lan­gages que celui du mar­ché afin de sus­ci­ter l’adhésion. La meilleure manière de dif­fu­ser la logique du mar­ché est de mon­trer que celle-ci est com­pa­tible avec d’autres logiques sociales et qu’elle contri­bue même à leur épa­nouis­se­ment. Ce n’est pas seule­ment en par­lant le lan­gage de l’intérêt qu’on per­met à l’acteur d’agir en fonc­tion du sien. C’est en mobi­li­sant le lan­gage du plai­sir, du confort, de l’expressivité, de l’esthétique. Qu’il s’agisse d’en appe­ler à un mar­ché de l’enseignement supé­rieur, à une ges­tion appro­priée de la libre cir­cu­la­tion des biens et des per­sonnes ou à la flui­di­fi­ca­tion du mar­ché du tra­vail, l’apprentissage social des com­por­te­ments adé­quats est d’autant mieux jus­ti­fié qu’il est cen­sé rendre libre et heureux.

Par ailleurs, le néo­li­bé­ra­lisme pro­pose un ima­gi­naire uto­pique à part entière, mobi­li­sé autour de deux para­doxes nor­ma­tifs. Pre­miè­re­ment, le néo­li­bé­ra­lisme fait la pro­messe d’institutionnaliser la dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion. La créa­tion sociale d’individus enfin libres d’être eux-mêmes requiert de sup­pri­mer les ins­ti­tu­tions para­si­taires à cet égard. Mais la sup­pres­sion de ces ins­ti­tu­tions et la créa­tion sociale de ces indi­vi­dus néces­sitent elle-même la créa­tion d’institutions spé­ci­fiques. En ce sens, le néo­li­bé­ra­lisme est un ins­ti­tu­tion­na­lisme : comme M. Fou­cault le sou­ligne, « le gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral a à inter­ve­nir sur la socié­té dans sa trame et dans son épais­seur. Il a, au fond […] à inter­ve­nir sur cette socié­té pour que les méca­nismes concur­ren­tiels, à chaque ins­tant et en chaque point de l’épaisseur sociale, puissent jouer le rôle de régu­la­teur19 ». Le néo­li­bé­ra­lisme réduit l’État par l’État. Il libère le mar­ché en lui adjoi­gnant des tuteurs com­por­te­men­taux. Il éduque l’individu à suivre sa pente natu­relle. Il lutte contre les bureau­cra­ties en s’appuyant sur des dis­po­si­tifs de type tech­no­cra­tique. Or, pour les néo­li­bé­raux, ces para­doxes ne sont pas pro­blé­ma­tiques, car la dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de l’institutionnel res­te­rait sou­hai­table même si elle s’avérait irréa­li­sable. Le pro­jet néo­li­bé­ral trace un hori­zon pour l’action dont la des­crip­tion ima­gi­naire doit elle-même contri­buer à trans­for­mer les condi­tions qui le rendent à prio­ri inatteignable.

Deuxiè­me­ment, le néo­li­bé­ra­lisme affirme pou­voir assu­rer simul­ta­né­ment le bien-être de tous et la liber­té sans frein de cha­cun. De B. Man­de­ville à A. Smith, l’idée que la concur­rence entre les indi­vi­dus contri­bue à la pros­pé­ri­té et à la sta­bi­li­té de la socié­té est une vieille idée libé­rale. Le libé­ra­lisme clas­sique est fon­dé sur la pro­tec­tion de l’autonomie indi­vi­duelle sous toutes ses formes, la pro­mo­tion du plu­ra­lisme social et l’établissement d’un régime de droits indi­vi­duels. Ce fai­sant, com­ment pen­ser l’intérêt géné­ral à par­tir d’individus aux inté­rêts et aux tra­jec­toires de vie dif­fé­rents ? Com­ment assu­rer en tout cas la coha­bi­ta­tion entre ces indi­vi­dus ? Le libé­ra­lisme entend ori­gi­nai­re­ment arti­cu­ler la liber­té de cha­cun à l’intérêt de tous autour de la figure du contrat social. Plus tard, les libé­raux clas­siques puis les libé­raux uti­li­ta­riens ten­te­ront de trou­ver les termes d’un bien-être par­ta­gé en ima­gi­nant une sorte d’opérateur uni­ver­sel du bien-être ou de l’intérêt géné­ral : la main invi­sible du mar­ché pour les uns, l’utilité pour les autres. Pour J. Rawls, l’expérience hypo­thé­tique du voile d’ignorance doit mon­trer vers quels prin­cipes de jus­tice devraient conver­ger des indi­vi­dus pour­tant dif­fé­rents20. L’expérience pra­tique de la rai­son publique doit, quant à elle, mon­trer com­ment ces indi­vi­dus sont cen­sés conver­ger pra­ti­que­ment vers ces prin­cipes. Dans ce cadre, l’hypothèse selon laquelle un citoyen rai­son­nable pour­rait ne pas adhé­rer au libé­ra­lisme éga­li­taire est accueillie soit avec scep­ti­cisme — est-ce seule­ment pos­sible ? — soit avec un pater­na­lisme bien­veillant — on trou­ve­ra bien le moyen de le faire réflé­chir cor­rec­te­ment. Pour J. Rawls, le plu­ra­lisme ne consti­tue tou­te­fois que le point de départ d’une ana­lyse néo­li­bé­rale et non le point d’arrivée : « C’est ce que toute la théo­rie de la jus­tice comme équi­té va devoir ensuite conte­nir, en cher­chant un dis­po­si­tif qui per­met­trait, mal­gré ce plu­ra­lisme, d’unifier et d’ordonner la socié­té21 ».

Le néo­li­bé­ra­lisme va cepen­dant deux pas plus loin. D’une part, la com­pé­ti­tion entre les indi­vi­dus n’est pas seule­ment un fac­teur de la pros­pé­ri­té, mais sa condi­tion néces­saire et suf­fi­sante. D’autre part, le néo­li­bé­ra­lisme ne conçoit pas seule­ment la liber­té indi­vi­duelle comme la capa­ci­té de ne pas être sou­mis à la contrainte d’autrui, mais comme la capa­ci­té de s’affirmer comme son propre maitre. Le néo­li­bé­ra­lisme se pré­sente comme une idéo­lo­gie de l’affirmation de soi. Contrai­re­ment au libé­ra­lisme clas­sique, le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas une idéo­lo­gie de la coexis­tence sociale ou de l’auto-empêchement du pou­voir. Il est une idéo­lo­gie de la libé­ra­tion et du dépas­se­ment de la liber­té par elle-même. Comme le note M. Fou­cault, la fic­tion de l’homo œco­no­mi­cus repose sur le fait que « l’homo œco­no­mi­cus ne renonce jamais à son inté­rêt. On ne demande jamais à quelqu’un de renon­cer à son inté­rêt […] L’homo œco­no­mi­cus est un type d’homme qui s’inscrit dans une logique posi­tive de l’affirmation, de la non-renon­cia­tion22 ». Dans ce cadre, la libé­ra­tion de la liber­té se jus­ti­fie à double titre. Pre­miè­re­ment, elle consti­tue une exi­gence esthé­tique et morale. L’affirmation de soi est le reflet d’une exis­tence humaine d’autant plus authen­tique qu’elle est accom­plie et d’autant plus accom­plie qu’elle se révèle per­for­mante — les cri­tères de per­for­mance pou­vant varier par ailleurs. Deuxiè­me­ment, elle est la clef de voute du bien-être col­lec­tif. Le néo­li­bé­ra­lisme ne conçoit pas le monde comme un vaste jeu à somme nulle, mais comme un grand jeu joyeux et cruel où les dési­rs des uns ali­mentent les dési­rs des autres, et où les dési­rs de tous contri­buent à la pro­duc­tion collective.

« Impossible is nothing »

Quelles que soient les dif­fi­cul­tés qu’elles ren­contrent par ailleurs, les cri­tiques mar­xistes, éco­lo­gistes ou démo­cra­tiques du libé­ra­lisme clas­sique se rejoignent sur un point : la manière dont celui-ci entend marier liber­té et bien-être col­lec­tif est au mieux illu­soire. Le pro­jet des néo­li­bé­raux est de reprendre cette conver­sa­tion. Le néo­li­bé­ra­lisme entend mon­trer que cette arti­cu­la­tion est pos­sible à condi­tion que les indi­vi­dus com­prennent qu’elle est sou­hai­table. Il s’agit alors pour le néo­li­bé­ra­lisme d’établir les condi­tions qui la rendent sou­hai­table et de déve­lop­per les dis­po­si­tifs qui en convain­cront les indi­vi­dus. Dans ce cadre, la dimen­sion à la fois para­doxale et uto­pique de l’imaginaire néo­li­bé­ral contri­bue à accroitre son pou­voir d’attraction. Quoi de plus effi­cace que d’orienter les volon­tés indi­vi­duelles en convain­quant les indi­vi­dus qu’ils en sont maitres ? Et com­ment contes­ter le pro­gramme néo­li­bé­ral dès lors qu’il se défi­nit lui-même comme un pro­jet per­for­ma­tif ? Dans une pers­pec­tive néo­li­bé­rale, une crise éco­no­mique n’est qu’un simple épi­sode plu­tôt qu’une mise en ques­tion des logiques de mar­ché exis­tantes. Les inéga­li­tés ne sont pas un pro­blème, du moins tant qu’elles ne com­pro­mettent pas les condi­tions géné­rales de la crois­sance : dans un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel bien conçu, elles contri­buent indi­rec­te­ment au bien-être com­mun. De manière géné­rale, le néo­li­bé­ra­lisme est par défi­ni­tion un sys­tème invé­ri­fiable. Comme tout sys­tème auto­ré­fé­ren­tiel, les pro­blèmes qu’il ren­contre sont d’abord le signe qu’il n’est pas cor­rec­te­ment appliqué.

Au cœur du dis­cours néo­li­bé­ral, éman­ci­pa­tion et nor­ma­li­sa­tion sont consub­stan­tiel­le­ment liées. Voir dans le néo­li­bé­ra­lisme une stra­té­gie sau­vage d’émancipation revien­drait à occul­ter sa puis­sante dimen­sion nor­ma­li­sa­trice. Et, à l’inverse, ce serait mécon­naitre l’aspiration éman­ci­pa­trice du néo­li­bé­ra­lisme que de le conce­voir comme une froide stra­té­gie de mar­chan­di­sa­tion et de nor­ma­li­sa­tion. Le néo­li­bé­ra­lisme entend « pas­ser d’un com­man­de­ment juri­di­co-admi­nis­tra­tif, soup­çon­né de rendre les indi­vi­dus pas­sifs et dépen­dants, à une logique éco­no­mique […] cen­sée rendre les sujets plus actifs, plus auto­nomes dans la recherche des meilleures solu­tions, plus res­pon­sables des résul­tats de leur tra­vail23 ». C’est bien là que réside l’utopie néo­li­bé­rale : faire adve­nir une socié­té de mar­ché per­met­tant à des modes de vie, des aspi­ra­tions et des valeurs hété­ro­gènes de se déployer simultanément.

Le néo­li­bé­ra­lisme fait triom­pher l’individualisme de masse. On peut y per­ce­voir l’abdication de la démo­cra­tie face au mar­ché triom­phant. Mais, dans l’utopie néo­li­bé­rale, la mana­gé­ria­li­sa­tion de la socié­té illustre bien autre chose que le triomphe du mar­ché sur la démo­cra­tie : si les indi­vi­dus sont adé­qua­te­ment orien­tés, la pour­suite des inté­rêts indi­vi­duels contri­bue­ra au bien-être col­lec­tif tout en nour­ris­sant le bon­heur et la liber­té de cha­cun. Le néo­li­bé­ra­lisme ne consiste pas seule­ment à éco­no­mi­ser les sen­ti­ments moraux, mais il mora­lise et sen­ti­men­ta­lise le mar­ché, ces deux aspects étant intrin­sè­que­ment liés. « Sois toi-même, en étant comme les autres », voi­là l’injonction néo­li­bé­rale par excel­lence. L’individu néo­li­bé­ral est un hips­ter, pas un ban­quier. Il doit être ori­gi­nal sans être mar­gi­nal. Il est excen­trique, mais croit qu’un moule com­mun nous per­met de deve­nir nous-mêmes. Il trouve sa sin­gu­la­ri­té en adhé­rant aux gouts du plus grand nombre. Il lie l’agréable à l’utile. Il sou­haite chan­ger le monde et pense que celui-ci est très bien ainsi.

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Il n’est pos­sible de com­prendre la dimen­sion com­por­te­men­tale, ration­nelle et tech­no­cra­tique du néo­li­bé­ra­lisme que si l’on admet que son pro­jet est avant tout un pro­jet poli­tique et sym­bo­lique. Qui donc sou­haite être un simple rouage du sys­tème ? Com­bien d’entre nous seraient prêts à admettre que la loi du mar­ché est un bien intrin­sèque ? Enfin, qui donc affir­me­rait sans rire que la crois­sance éco­no­mique et tech­no­lo­gique défi­nit le bon­heur ? La plus scien­tiste des lit­té­ra­tures uto­piques repose sur un hori­zon qui la dépasse. Il en va de même avec le néo­li­bé­ra­lisme. Le cri­ti­quer pour son carac­tère inhu­main revient à nier ce qui fait sa séduc­tion et ses impasses à savoir ins­ti­tuer une socié­té débar­ras­sée de la socié­té elle-même, faire de l’individu nor­ma­li­sé l’architecte de sa propre exis­tence et orga­ni­ser les noces joyeuses de l’égoïsme et du bien com­mun. Pas de foule sen­ti­men­tale sans soif d’idéal.

  1. M. Cadel­li, « Le néo­li­bé­ra­lisme est un fas­cisme », Le Soir, 2 mars 2016.
  2. C. de Salle, « Le néo­li­bé­ra­lisme n’existe pas », Le Soir, 3 mars 2016.
  3. P. Bour­dieu, « Le néo­li­bé­ra­lisme, uto­pie (en voie de réa­li­sa­tion) d’une exploi­ta­tion sans limites », Cri­tique éco­no­mique, 2002, p. 165 – 172 ; M. Fou­cault (2004), Nais­sance de la bio­po­li­tique. Cours au col­lège de France (1978 – 1979), Paris, Gal­li­mard-Seuil, 2004 ; P. Dar­dot et Chr. Laval, « La nature du néo­li­bé­ra­lisme : un enjeu théo­rique et poli­tique pour la gauche », Mou­ve­ments, 2007, vol. 2, n° 50, p. 110. On note­ra tou­te­fois que, comme l’ont mon­tré Boas et Gans-Morse (2011), une grande par­tie de la lit­té­ra­ture en sciences sociales (69% des 148 articles étu­diés par les auteurs) trai­tant du néo­li­bé­ra­lisme ne prend pas la peine de défi­nir ce concept. T. Boas, J. Gans-Morse, « Neo­li­be­ra­lism : From New Libe­ral Phi­lo­so­phy to Anti-Libe­ral Slo­gan », Stu­dies in Com­pa­ra­tive Inter­na­tio­nal Deve­lop­ment, vol. 44, n° 2, 2009, p. 142.
  4. R. Maes, « La route de la ser­vi­tude intel­lec­tuelle »), blog e‑Mois de La Revue nou­velle.
  5. F. Gros, D. Loren­zi­ni, A. Revel, A. Sfor­zi­ni, « Intro­duc­tion », Rai­sons poli­tiques, 2013/4, n° 52, p. 9.
  6. Par­mi dif­fé­rentes clas­si­fi­ca­tions pos­sibles, Sébas­tien Caré dis­tingue quatre « cha­pelles du néo­li­bé­ra­lisme » : l’école de Fri­bourg (ordo­li­bé­ra­lisme alle­mand), l’école de Chi­ca­go (dite aus­si néo­clas­sique), l’école de Vienne et l’école de Paris. S. Caré, « La dérive des conti­nents néo­li­bé­raux. Essai de typo­lo­gie dyna­mique », Revue de phi­lo­so­phie éco­no­mique, vol. 17, 2016, p. 21 – 55.
  7. P. Dar­dot et Chr. Laval, 2007, op. cit., p. 110.
  8. F. Gros et al., op. cit., 2013, p. 9.
  9. Cette vision, culti­vée et dif­fu­sée par les théo­ri­ciens du choix social (nom­breux par­mi les éco­no­mistes néo­clas­siques), est bien illus­trée par un article de Robert Cher­ry (1998), dans lequel le mariage est conçu comme un mar­ché, dont le prix dépend de l’offre et de la demande. Iro­ni­que­ment, ce réduc­tion­nisme éco­no­mique où le mariage est réduit à une ana­lyse couts-béné­fices, entend ser­vir une thèse pro­gres­siste, puisque l’article (publié dans Femi­nist Eco­no­mics) veut démon­trer l’existence de pri­vi­lèges patriar­caux qui pré­sident au mariage, au détri­ment des femmes. On sai­sit bien ici que la ratio­na­li­té ins­tru­men­tale qui tra­verse la pen­sée néo­li­bé­rale n’a pas néces­sai­re­ment pour fina­li­té le contrôle et peut même por­ter un objec­tif éman­ci­pa­teur (fût-ce au prix d’un très dis­cu­table réduc­tion­nisme éco­no­mi­ciste). R. Cher­ry, « Ratio­nal choice and the price of mar­riage », Femi­nist Eco­no­mics, 1998, vol. 4, n° 1, p. 27 – 49.
  10. F. Gros et al., op. cit., p. 10.
  11. G. de Lagas­ne­rie, La der­nière leçon de Michel Fou­cault. Sur le néo­li­bé­ra­lisme, la théo­rie et la poli­tique, Paris, Fayard, 2012.
  12. A. Des­ro­sièrs, « Est-il bon, est-il méchant ? Le rôle du nombre dans le gou­ver­ne­ment de la cité néo­li­bé­rale », com­mu­ni­ca­tion au sémi­naire L’informazione pri­ma dell’informazione. Conos­cen­za e scelte pub­bliche, uni­ver­si­té de Milan Bicoc­ca, 27 mai 2010, p. 6.
  13. R. Salais, « La don­née n’est pas un don­né. Pour une ana­lyse de l’évaluation chif­frée de la per­for­mance », Revue fran­çaise d’administrations publiques 2010/3, n° 135, p. 505.
  14. Bour­dieu per­çoit ain­si dans la théo­rie éco­no­mique le levier opé­ra­tion­nel de la réa­li­sa­tion de l’utopie néo­li­bé­rale. P. Bour­dieu, « Le néo­li­bé­ra­lisme, uto­pie (en voie de réa­li­sa­tion) d’une exploi­ta­tion sans limites », op. cit. Voir éga­le­ment Chr. Arsn­per­ger, « Com­ment pen­ser les fon­de­ments anthro­po­lo­giques de l’économie ? », D. Bourg, A. Kauf­mann, D. Méda, L’âge de la tran­si­tion. En route pour la recon­ver­sion éco­lo­gique, Paris, Les petits matins, 2016, p. 139 – 146.
  15. P. Dar­dot et Chr. Laval, op. cit., p. 39.
  16. Chr. Arns­per­ger, 2016, op. cit., p. 140.
  17. Ibi­dem.
  18. G. de Lagas­ne­rie, 2012, op. cit. et G. de Lagas­ne­rie, « Néo­li­bé­ra­lisme, théo­rie poli­tique et pen­sée cri­tique », Rai­sons poli­tiques, 2013/4 (n° 52), p. 63 – 76.
  19. M. Fou­cault, Nais­sance de la bio­po­li­tique. Cours au col­lège de France (1978 – 1979), op. cit., p. 150.
  20. Sur ce point, John Rawls consi­dère par ailleurs que les rela­tions sociales ne sont pas seule­ment mues par des rela­tions de com­pé­ti­tion, mais aus­si des rela­tions de collaboration.
  21. G. de Lagas­ne­rie, op. cit., 2012, p. 67 – 68.
  22. G. de Lagas­ne­rie, op. cit., 2012, p. 71.
  23. P. Dar­dot et Chr. Laval, op. cit., 2010, p. 45.

John Pitseys


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John Pitseys est licencié en droit et en philosophie, docteur en philosophie à l’UCLouvain (Chaire Hoover d’éthique économique et sociale), député au Parlement bruxellois et sénateur, chef du groupe Ecolo au Parlement régional bruxellois

ThiryGeraldine


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