Foin de lamentations !
Partout ils vont, se lamentant sur l’état du journalisme. Hier encore, dans tel média, ils ont croisé un reportage inepte, des affirmations fallacieuses, des raccourcis honteux. Et comme il est affligeant, le cynisme des politiques, qui font assaut de simplismes, brandissant partout un « bon sens » qui n’est qu’une des innombrables formes de la paresse intellectuelle […]
Partout ils vont, se lamentant sur l’état du journalisme. Hier encore, dans tel média, ils ont croisé un reportage inepte, des affirmations fallacieuses, des raccourcis honteux. Et comme il est affligeant, le cynisme des politiques, qui font assaut de simplismes, brandissant partout un « bon sens » qui n’est qu’une des innombrables formes de la paresse intellectuelle et du renoncement à toute pensée proprement politique. Qu’elle est regrettable, l’invasion des fake news et des complotismes et son cortège de moisissures argumentatives. Quand on a quelque éducation, on se sent prémuni, mais notre cœur saigne. Ô combien ! Et que dire du deuxième mandat de Trump ? Et de Meloni ? Et d’Orban ? Sans parler de Poutine, des migrants noyés par milliers, des condamnations de l’État belge pour traitements inhumains et dégradants, de l’abandon à la misère de milliers de chômeurs « de longue durée »… Ah, notre malheur est grand !
Ainsi vont aujourd’hui la plupart des gens éduqués, et de celles et ceux qu’on qualifie « d’intellectuels ». On entend par ce mot, semble-t-il, les personnes qui, en plus d’avoir quelque formation et quelque réflexivité, sont à même d’en faire usage pour tenter de penser le monde qui les entoure et produire des raisonnements susceptibles de soutenir nos choix collectifs. Ce ne sont pas forcément des experts patentés, pouvant apporter la preuve de longues recherches ou d’une expérience pratique de pointe, mais ils ne s’en laissent pas conter et sont dotés d’outils intellectuels suffisants pour se prémunir d’une large part des pièges argumentatifs que l’on nous agite à tout bout de champ sous le nez. Ils pourraient même contribuer à en prémunir leur prochain.
« Pourraient » parce qu’ils ne s’y emploient que rarement. Affligés, indignés, ils se demandent pourquoi il leur faut tant souffrir en cette époque de misère intellectuelle. Aussi vont-ils partout, pleurant un déclin auquel ils sont persuadés de ne pas prendre part et qu’ils pensent ne pouvoir combattre.
Car s’ils refusent de manger la triste soupe qu’on leur sert, ils n’en proposent pas souvent de meilleure. Ils ne sont pas des experts, comprenez-vous, d’autres le feront mieux ; elles n’ont pas l’autorité, la légitimité, ce n’est pas leur rôle… Bref, allez voir à côté : le risque est trop grand et certaines, plus entrainées, certains, plus aguerris, sont mieux à même de le prendre. En attendant, les chantres du fascisme, les sicaires du conservatisme en prennent, eux, des risques, pour que se réalise leur rêve régressif. En attendant, les militantes et militants, les gens de terrain, les acteurs et actrices de l’associatif encourent, des risques, face à la violence redoublée des réactionnaires et des fascistes. Et parmi elleux, si peu d’intellectuel·les !
Et tout le monde de prophétiser une apocalypse, un écroulement civilisationnel, un grand retour de la brutalité. Et les intellectuels de pleurnicher. Ils et elles savent qu’il ne suffira pas de s’indigner pour éviter la catastrophe, mais que faire d’autre ?
Agir ! Lutter ! Et pour un·e intellectuel·e, cela nécessite, à minima, de penser et de prendre la parole. Il ne faut pas en sous-estimer l’utilité car c’est d’abord dans l’ordre du discours que se construisent les fascismes qui viennent. Il est temps. Grand temps, même. Espérons qu’il ne soit pas trop tard !
Celles et ceux qui ont eu la chance et le luxe de pouvoir penser et qui ont celle de pouvoir s’exprimer doivent sortir de leur fauteuil et s’engager. En politique. Dans des projets associatifs. En écrivant. En militant. En prenant la parole. En s’affichant. En allant au contact de celles et ceux qui tireront le meilleur profit de leur soutien discursif et réflexif. Puisque les forces réactionnaires mènent une guerre culturelle et que vous êtes équipé·es pour y répondre, qu’attendez-vous ?
Il est plus que temps qu’ils et elles reconsidèrent leurs priorités. Tenez, chers universitaires, le monde a‑t-il besoin d’un article spécialisé de plus, publié dans une revue à comité de lecture (ledit comité étant souvent seul lecteur du texte), ou d’une mise en perspective, d’un rappel des fondamentaux, d’un retour aux faits ? À quoi vous servira cet article – et cette ligne dans votre CV – quand votre faculté de sociologie, d’histoire ou de droit aura été mise au pas ou tout simplement fermée ? Qu’est-ce qui fait courir le plus grand risque à notre société ? Que des considérations expertes sur un sujet de niche ne soient pas produites, ou que l’on mente de manière éhontée sur les éléments les plus fondamentaux de votre discipline, qu’il s’agisse de l’État de droit, de l’oppression subie par les minorités, de l’effet des politiques répressives sur les taux de délinquance, de l’histoire de nos démocraties ou de la pertinence des politiques économiques et budgétaires actuelles ? Que sert d’apporter des notes de bas de page dans un livre que d’autres promettent au bûcher ? Dans un monde en proie à la plus épouvantable des violences, dans une société où les défenseurs d’actions génocidaires ont un accès total aux médias, dans un temps où l’on peut impunément réclamer la peau des plus faibles, nous avons à rappeler ce qui nous oblige : nos valeurs humanistes, notre dignité et les sacrifices des générations passées.
Mais la tâche est encore bien plus vaste. Car il ne suffit pas de débunker, de corriger, de reprendre ou de rappeler. Les technofascistes et les populistes se nourrissent des correctifs pour mentir toujours plus, et pour se poser en adversaires du « petit milieu » qui les « empêche de dire la vérité ». Du reste, le débunkage est tellement chronophage qu’il risque d’absorber l’ensemble des forces disponibles. Il nous faut élaborer d’autres discours, d’autres projets, quitter notre attitude défensive et rendre envisageables d’autres possibles. Nous avons à penser un monde meilleur, à proposer des utopies qui puissent nous guider demain et à forger les discours cohérents, positifs et émancipateurs qui les soutiendront.
L’heure n’est plus à l’indignation. Elle est au combat et à l’engagement, à la construction du mouvement social. Et les intellectuels et intellectuelles doivent prendre leur part et descendre dans l’arène, ce à plus forte raison qu’ils et elles sont directement menacé·es. L’enjeu des croisés de la « guerre culturelle », c’est bien de mener une guerre contre la pensée ! A l’échelle de chacun, de chacune d’entre nous, à La Revue nouvelle, c’est ce que nous tentons de faire, mais il faut avouer que nous nous sentons souvent bien seul·es…
