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Floralies à Pyongyang

Numéro 11 Novembre 2010 par Bernard De Backer

novembre 2010

Selon la célèbre théo­rie de l’his­to­rien Ernst Kan­to­ro­wicz, dite des « deux corps du Roi », le sou­ve­rain médié­val pos­sède un corps ter­restre, tout en incar­nant le corps poli­tique, la com­mu­nau­té consti­tuée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expli­que­rait l’ex­cla­ma­tion pro­fé­rée à la mort du sou­ve­rain, « Le Roi est mort, vive le […]

Selon la célèbre théo­rie de l’his­to­rien Ernst Kan­to­ro­wicz, dite des « deux corps du Roi », le sou­ve­rain médié­val pos­sède un corps ter­restre, tout en incar­nant le corps poli­tique, la com­mu­nau­té consti­tuée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expli­que­rait l’ex­cla­ma­tion pro­fé­rée à la mort du sou­ve­rain, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». Le corps poli­tique du roi ne pou­vait en effet mou­rir. Les der­niers déve­lop­pe­ments de la dynas­tie com­mu­niste « auto­suf­fi­sante » de Corée du Nord — à savoir la dési­gna­tion de Kim Jong-un comme suc­ces­seur de son père Kim Jong-il et de son grand-père Kim Il-sung — peuvent peut-être trou­ver un bout d’ex­pli­ca­tion dans cette incar­na­tion phy­sique du pou­voir poli­tique et de la com­mu­nau­té humaine qu’il est cen­sé repré­sen­ter. Sauf qu’à défaut d’une loi de suc­ces­sion monar­chique et héré­di­taire, il appa­rait bien néces­saire d’an­ti­ci­per la défaillance finale du sou­ve­rain régnant pour ins­tal­ler le corps de son suc­ces­seur en posi­tion d’hé­ri­tier, selon des formes poli­ti­que­ment pré­sen­tables, mais bio­lo­gi­que­ment assu­rées. C’est ce que nous venons de vivre avec l’in­tro­ni­sa­tion de Kim Jong-un (en lieu et place de Kim Jong-nam, le fils ainé), mais éga­le­ment avec la mon­tée en grade de sa tante Kim Kyong-hui, belle-mère de la dynas­tie pro­mue géné­ral quatre étoiles.

On aurait bien tort de sous-esti­mer ou de railler cette dimen­sion orga­nique de la légi­ti­mi­té du lea­deur­ship de Pyon­gyang et, consé­cu­ti­ve­ment, de sa trans­mis­sion. Qui­conque a arpen­té la lit­té­ra­ture du régime et de ses exé­gètes ne peut qu’être frap­pé par l’om­ni­pré­sence de réfé­rences natu­ra­listes dans ses des­crip­tions et ses méta­phores, dans les­quelles les men­tions de la pure­té de la race coréenne et de la pré­va­lence des liens du sang ne consti­tuent pas la moindre des consé­quences. Pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de l’an­thro­po­logue Phi­lippe Des­co­la, la « phy­si­ca­li­té » des exis­tants semble avoir autant de poids que leur « inté­rio­ri­té » dans la consti­tu­tion des col­lec­tifs nord-coréens. Un sub­til mélange de cha­ma­no-pen­te­cô­tisme, de confu­cia­nisme et de maté­ria­lisme mar­xiste-léni­niste pous­sé à l’ex­trême paraît consti­tuer la toile de fond de la Wel­tan­schauung du côté de Pyon­gyang. Vision du monde dont les consé­quences dépassent très lar­ge­ment la ques­tion de la filia­tion dynas­tique des Kim. Que l’on en juge.

Dans la mytho­lo­gie his­to­rique coréenne, le pays aurait été fon­dé par Tan­gun vers trois mille ans avant notre ère. Le sou­ve­rain légen­daire serait le fruit de la copu­la­tion entre un ours trans­for­mé en prin­cesse et Hwa­nung, fils du Dieu de la créa­tion. L’u­nion inau­gu­rale aurait eu lieu sur le mont Paek­tu, mon­tagne sacrée de Corée par où tran­site le ki, flux d’éner­gie cos­mique en pro­ve­nance de Chine. Au début des années nonante, quelques années avant la famine qui rava­gea le pays et aurait fait plus de deux-mil­lions de morts1, le régime nord-coréen fit une décou­verte archéo­lo­gique de la plus haute impor­tance : le tom­beau de Tan­gun. Comme le rap­porte un jour­na­liste qui a visi­té les lieux en avril 2000, la bro­chure offi­cielle qui pré­sente le tom­beau recons­truit aux visi­teurs affirme que « grâce à la poli­tique cor­recte du Par­ti des tra­vailleurs de Corée […] il fut prou­vé que Tan­gun, notre père ances­tral, que l’on a pris pen­dant des mil­liers d’an­nées pour un être mythique, était un per­son­nage réel2 ». D’au­tres­grands géni­teurs furent éga­le­ment retrou­vés dans le sol de la Corée du Nord, four­nis­sant ain­si un sub­strat très phy­sique à l’i­den­ti­té natio­nale et une preuve incon­tes­table de la « poli­tique cor­recte du Par­ti des tra­vailleurs de Corée ».

Le moment inau­gu­ral de la lignée des trois Kim, à savoir l’an­née de la nais­sance de Kim Il-sung le 15 avril 1912, est deve­nu depuis 1997 la réfé­rence du nou­veau calen­drier. C’est, dès lors, en l’an 98 du « calen­drier Juché3 » que Kim Jong-un, issu de la même sublime semence, est intro­ni­sé comme suc­ces­seur de ses père et grand-père. Les­quels ne forment d’ailleurs qu’une seule et même per­sonne, le régime clai­ron­nant à qui veut l’en­tendre que « Kim Il-sung c’est Kim Jong-il et Kim Jong-il c’est Kim Il-sung4 ». Car, contrai­re­ment aux appa­rences, Kim Il-sung n’est pas mort. Il a d’ailleurs été pro­cla­mé « pré­sident éter­nel » en 1998. Son corps embau­mé est expo­sé dans un cer­cueil de verre que quelques pri­vi­lé­giés peuvent contem­pler après un rituel de puri­fi­ca­tion digne de la secte du Temple solaire. La pro­cla­ma­tion ana­ly­sée par Kan­to­ro­wicz devrait dès lors être for­mu­lée un peu dif­fé­rem­ment pour s’a­dap­ter aux réa­li­tés du pays de la Juché : « Le Grand Lea­deur n’est pas mort, vive le Grand Leadeur ! »

La Nature elle-même par­ti­cipe à l’onc­tion du pou­voir coréen, comme l’at­testent de nom­breux phé­no­mènes cos­miques et météo­ro­lo­giques réper­cu­tés par les médias offi­ciels (il n’y en a pas d’autres). Le Grand Lea­deur étant « le Soleil de la patrie », et son fils « le Soleil du XXIe siècle », il n’est guère éton­nant que ses dépla­ce­ments, sa nais­sance ou sa mort (appa­rente), soient accom­pa­gnés de quelque remue-ménage cos­mique : comète tra­ver­sant le ciel et appa­ri­tion d’un arc-en-ciel à la nais­sance de Kim Jong-il, ébroue­ments de mon­tagnes tuté­laires à la mort de Kim-Il-sung, brouillard mas­quant les mou­ve­ments du Cher Lea­deur aux abords du trente-hui­tième paral­lèle, éclair­cie mira­cu­leuse lui per­met­tant de mieux consul­ter une carte par temps cou­vert, colombes se posant sur ses épaules, etc.

Le bio­lo­gisme nord-coréen n’a pas que des aspects cocasses, on s’en doute. La qua­li­té d’un exis­tant étant liée à sa phy­si­ca­li­té, les carac­té­ris­tiques pro­di­gieuses du corps du Lea­deur, doté notam­ment d’un « cer­veau par­fait », ne sont pas sans rap­port avec une cer­taine absence de qua­li­tés chez les autres. Cet innéisme orga­nique a aus­si pour consé­quence qu’il est à peu près impos­sible, sauf en cas de méta­mor­phose rare­ment obser­vée, de remon­ter dans la chaine des êtres au som­met de laquelle trône la dynas­tie kimil­sun­gienne. La pure­té de la race coréenne en consti­tue un aspect non négli­geable. « Vive la Corée, nation eth­ni­que­ment homo­gène ! », pro­clame un slo­gan près du stade Kim Il-sung de Pyon­gyang. Le guide nord-coréen du jour­na­liste Phi­lippe Gran­ge­reau com­mente : « Les Coréens sont une race qui ne se mélange pas. Lorsque la Corée sera réuni­fiée, nous serons un peuple racia­le­ment pur de sep­tante-mil­lions d’ha­bi­tants. » Ce que vient confir­mer de manière bru­tale le témoi­gnage, rap­por­té par Pierre Rigou­lot5, d’une réfu­giée coréenne en Chine contrainte d’a­vor­ter lors de son retour au pays. Les gar­diens du camp de déten­tion lui auraient lan­cé ces insultes : « Vous por­tez du sperme chi­nois, du sperme d’un pays étranger ! »

À l’in­té­rieur même du pays, le bio­lo­gisme natio­nal a des effets redou­tables. Ceux qui manquent à la qua­li­té de la race coréenne, comme les han­di­ca­pés et les nains, sont impi­toya­ble­ment trai­tés. Les han­di­ca­pés sont chas­sés des villes, les nains sont appe­lés à dis­pa­raitre sur ordre de Kim Jong-il et envoyés dans des centres de regrou­pe­ment avec inter­dic­tion de pro­créer. La hié­rar­chi­sa­tion du corps social — uni orga­ni­que­ment à son « Cher Lea­deur », qui en consti­tue le cer­veau — est celle d’un sys­tème de castes qua­si héré­di­taires et endo­games6. Ce sys­tème aurait atteint son cli­max en 1967, lors­qu’il fut déci­dé de répar­tir les habi­tants en trois grandes castes (« cen­trale », « indé­cise » et « hos­tile ») sub­di­vi­sées en nom­breuses caté­go­ries. Cette clas­si­fi­ca­tion fon­dée sur l’o­ri­gine de classe et socio­his­to­rique des parents et ancêtres (Coréens d’o­ri­gine japo­naise, pri­son­niers de guerre sud-coréens, etc.), déter­mine notam­ment la nour­ri­ture, le type d’é­cole ou de soins aux­quels on a droit. Nombre d’élé­ments hos­tiles crou­pissent ou ago­nisent dans des zones de relé­ga­tion ou des camps de déten­tion de divers types : « centres de régé­né­ra­tion », « camps de tra­vaux for­cés », « zones de dépor­ta­tion », « zone de dic­ta­ture spé­ciale ». On peut ima­gi­ner quelles furent les par­ties du corps natio­nal qui furent prin­ci­pa­le­ment affec­tées par la famine des années nonante et à quelles autres furent des­ti­nés les vivres envoyés par l’aide internationale.

Ce bio­lo­gisme a cepen­dant une dimen­sion esthé­tique que connaissent cer­tains ama­teurs d’art flo­ral. La dynas­tie nord-coréenne a en effet appor­té son écot à la créa­tion de deux nou­velles varié­tés de fleurs : la Kimil­sun­gia et la Kim­jon­gi­lia7. La pre­mière est une orchi­dée à fleurs mauves, offerte par Soe­kar­no lors d’une visite de Kim Il-sung en Indo­né­sie en avril 1965. La seconde, un bégo­nia à fleurs rouges créé par un hor­ti­cul­teur japo­nais en 1988. Une expo­si­tion annuelle leur est exclu­si­ve­ment dédiée à Pyon­gyang. Des dizaines de stands répar­tis sur deux étages pré­sentent des com­po­si­tions flo­rales faites à par­tir des deux varié­tés. Elles ont été réa­li­sées par des « uni­tés de tra­vail » et repré­sentent des sym­boles natio­naux comme le dra­peau, des monu­ments, des dates fon­da­trices, etc. Le clou de l’ex­po­si­tion est la repré­sen­ta­tion d’une carte de la Corée réuni­fiée, de cou­leur mauve, faite exclu­si­ve­ment avec la varié­té Kimil­sun­gia. Une, homo­gène et rem­plie à ras bord de la matière kimil­sun­gienne, tel est le mor­tel fantasme.

  1. Sur une popu­la­tion éva­luée à 23 mil­lions. La famine se déve­lop­pa après la chute du mur de Ber­lin et la fin de l’URSS, modi­fiant les termes de l’é­change avec les « pays frères », dans le contexte d’une agri­cul­ture entiè­re­ment col­lec­ti­vi­sée et peu pro­duc­tive. Si elle connut un som­met vers 1995, la famine res­ta lar­vée pen­dant de nom­breuses années. L’é­va­lua­tion du nombre de vic­times, directes (mortes de faim) et indi­rectes (mala­die, mal­nu­tri­tion…), est très dif­fi­cile à faire dans un pays aus­si fer­mé que la Corée du Nord. Selon les der­nières infor­ma­tions (2010) du Pro­gramme ali­men­taire mon­dial, « le manque chro­nique de nour­ri­ture a un impact dra­ma­tique sur la san­té et le bien-être de la population ».
  2. Phi­lippe Gran­ge­reau, Au pays du Grand Men­songe. Voyage en Corée du Nord, Payot, 2003.
  3. Le « Juché » est une théo­rie poli­tique déve­lop­pée sous Kim Il-sung par Hwang Jang-yop et qui fonde offi­ciel­le­ment le régime. Elle se veut une nou­velle idéo­lo­gie révo­lu­tion­naire dans le pro­lon­ge­ment du mar­xisme-léni­nisme, cen­trée notam­ment sur l’au­to­suf­fi­sance. Hwang Jang-yop, décé­dé le 10 octobre 2010 à Séoul, était un des plus célèbres trans­fuges du régime nord-coréen. La réclu­sion volon­taire n’est pas un phé­no­mène nou­veau dans cette par­tie du monde, la Corée étant déjà qua­li­fiée de « Royaume ermite » par les Occi­den­taux au XIXe siècle. Comme en a témoi­gné Hwang Jang-yop, la théo­rie du Juché fait réfé­rence à la Corée pré­mo­derne du Choson.
  4. Selon Le Monde du 10 juillet 2010, une pre­mière ten­ta­tive de clo­nage humain aurait eu lieu dans un labo­ra­toire secret nord-coréen (Kim­ca­hek). Kim Jong-il a démen­ti qu’il s’a­gis­sait de son clone, contrai­re­ment à ce qu’an­non­çaient les com­mu­ni­qués aux pre­miers jours de l’expérience.
  5. Dans Corée du Nord, État voyou, Buchet Chas­tel, 2003.
  6. Sys­tème qui a pré­va­lu dans la Corée pré­mo­derne, dont plus de trente pour-cent de la popu­la­tion était com­po­sée d’es­claves. Cette com­pa­rai­son est faite dans le récit de Bar­ba­ra Demick, Nothing to Envy. Real Lives in North Korea, Spie­gel & Grau, 2010 (vient de paraître en fran­çais sous le titre Vies ordi­naires en Corée du Nord). L’au­teur a ren­con­tré de nom­breux réfu­giés en pro­ve­nance de la ville de Chong­jin (nord-est de la Corée du Nord) et recons­ti­tué leur par­cours dans le contexte de l’his­toire du pays depuis la seconde guerre mon­diale jus­qu’au début 2010.
  7. Un docu­men­taire por­tant le nom de Kim­jon­gi­lia (2009) relate les témoi­gnages de réfu­giés nord-coréens. Il a été pro­je­té au Fes­ti­val des liber­tés (Bruxelles) le 22 octobre 2010. Rap­pe­lons qu’un par­ti poli­tique, le Par­ti du tra­vail de Bel­gique (PTB), a sou­te­nu le régime de Pyon­gyang jus­qu’à il y a peu. Sa secré­taire géné­rale de l’é­poque, Nadine Rosa-Ros­so, adres­sa un vibrant mes­sage de féli­ci­ta­tions à Kim Jong-il, le 10 octobre 1999 ain­si qu’une pen­sée « aux col­lec­ti­vi­tés qui, en Corée, ont dû et doivent endu­rer de plein fouet les cala­mi­tés naturelles ».

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur