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Numéro 11 Novembre 2010 par Jacques Dubois

novembre 2010

De la « grève du siècle ». je fus plus témoin qu’acteur. Je vivais alors d’un man­dat du Fonds natio­nal de la recherche scien­ti­fique qui me fai­sait tra­vailler à la mai­son dans un grand iso­le­ment. N’empêche, ces semaines dra­ma­tiques me bou­le­ver­sèrent et m’éclairèrent beau­coup sur la réa­li­té du monde social et sur la place que j’y occu­pais. Je […]

De la « grève du siècle ». je fus plus témoin qu’acteur. Je vivais alors d’un man­dat du Fonds natio­nal de la recherche scien­ti­fique qui me fai­sait tra­vailler à la mai­son dans un grand iso­le­ment. N’empêche, ces semaines dra­ma­tiques me bou­le­ver­sèrent et m’éclairèrent beau­coup sur la réa­li­té du monde social et sur la place que j’y occu­pais. Je ne puis cepen­dant les pen­ser aujourd’hui qu’en les ins­cri­vant dans la suc­ces­sion de mes ren­contres inter­mit­tentes avec la poli­tique. Ces ren­contres eurent ceci de curieux qu’elles se pro­dui­sirent de dix ans en dix ans, en début de décen­nie, me lais­sant tran­quille dans les inter­valles. Pour évo­quer ce par­cours, avec au centre la grève de 60 – 61, je me met­trai en scène plus qu’il ne fau­drait. Mais, après tout, La Revue nou­velle m’y pousse.

En pré­am­bule, mon père et la guerre. Il est pro­fes­seur de fran­çais. C’est un homme tout en géné­ro­si­té et qui est « de gauche » comme natu­rel­le­ment. Pen­dant l’Occupation, il par­ti­cipe à la Résis­tance sans prendre le maquis. Il cache des résis­tants chez nous, leur pro­cure de fausses cartes d’identité, fait cir­cu­ler tracts et jour­naux. Quand la guerre prend fin, il adhère au par­ti com­mu­niste et à Wal­lo­nie libre. Ce qui ne l’empêche pas d’éviter un mau­vais sort à notre voi­sin rexiste, mais non col­la­bo. En toutes ces choses, ma mère le freine. Elle a peur pour lui, pour nous. Mais elle a aus­si cinq frères, tous ensei­gnants, socia­listes et hes­bi­gnons. Dans l’après-guerre, entre eux et mon père, que de dis­cus­sions à pro­pos de l’Union sovié­tique et du com­mu­nisme ! Avec la guerre froide, elles deviennent même har­gneuses. Mon frère et moi écou­tons et apprenons.

1950 : la « Ques­tion royale ». Elle récon­ci­lie tout le monde dans le cercle fami­lial. Sur nos car­tables de lycéens, nous por­tons le maca­ron « Stop Baels ». L’été met la Wal­lo­nie en état d’émeute : atten­tats, pro­jet de marche sur Bruxelles, de gou­ver­ne­ment wal­lon auto­nome. Quatre morts à Grâce-Ber­leur en juillet, Julien Lahaut assas­si­né en aout. Quand j’entre à l’université, je sais bien de quel camp je suis et pour­quoi. Roma­niste, j’entre aux « étu­diants pro­gres­sistes» ; mon frère, cara­bin, aux « étu­diants socia­listes ». Curieu­se­ment, c’est lui qui assiste au Fes­ti­val de la jeu­nesse à Var­so­vie.… Mon père m’abonne aux Lettres fran­çaises. Fin des études et de ma pre­mière expé­rience politique.

1960. Mariage, enfants et ins­tal­la­tion dans le quar­tier de Droixhe, à Liège. La car­rière uni­ver­si­taire s’annonce dif­fi­cile. Le gou­ver­ne­ment chré­tien-libé­ral pré­pare une Loi unique qui braque toute la gauche. Se déclenche par étapes un puis­sant mou­ve­ment social, qui va para­ly­ser le pays puis, se foca­li­sant, prendre un carac­tère insur­rec­tion­nel dans les bas­sins wallons.

Je me revois place Saint-Lam­bert le 14 décembre, alors que la grève d’avertissement ras­semble à Liège une foule énorme venue de par­tout. La place est noire de monde. On parle de 100.000 per­sonnes. André Renard est, avec d’autres, à la tri­bune dres­sée à l’Union coopé­ra­tive. Me frappe que, de là-haut, avant et pen­dant les dis­cours (dont le sien), s’il aper­çoit dans la mul­ti­tude tel délé­gué ou mili­tant qui l’interpelle, il lui donne aus­si­tôt la réplique, doigt poin­té. C’est clai­re­ment un homme cha­leu­reux, un peu bru­tal, dont le cha­risme vous gagne. Dénon­çant la Loi unique, il lance son double mot d’ordre : fédé­ra­lisme et réformes de struc­ture, qui ren­contre en moi quelque chose de fort. Une Wal­lo­nie qui se prend en charge et contrôle son éco­no­mie est la seule bonne réponse au fait que les puis­sances d’argent, Socié­té Géné­rale en tête, ont déser­té le terrain.

Fusent dans la foule les cris de « À Bruxelles ». Or, le len­de­main, c’était le mariage de Bau­douin et de Fabio­la. Ceux qui crient veulent frap­per le pou­voir à la tête : la monar­chie, le gou­ver­ne­ment de droite, les banques. En jan­vier, en pleine grève, ce slo­gan revien­dra, avec quelque chose de déses­pé­ré. Quelques mil­liers de gré­vistes hen­nuyers et lié­geois, aller ren­ver­ser le régime ? Ils se seraient fait mas­sa­crer, pour tout dire.

Mais l’image de Renard va encore se ren­for­cer de ceci : le 16 décembre se tient un comi­té natio­nal de la FGTB. Deux motions s’y affrontent : celle du cou­rant majo­ri­taire (Major, Smets, etc.) qui pro­pose une jour­née natio­nale de lutte ; celle d’André Renard qui appelle à la grève géné­rale en jan­vier. On se compte : pour la pre­mière motion, les cen­trales fla­mandes (sauf Gand et Anvers), Mous­cron, Tour­nai ; Bruxelles s’abstient ; pour la seconde : les régio­nales wal­lonnes. C’est la frac­ture ! Renard est auréo­lé de son échec puisqu’il a les Wal­lons avec lui.

À son pro­pos, ceci encore. À l’école moyenne du bou­le­vard Sau­cy, j’avais eu comme prof de fran­çais un maître qui nous fai­sait tra­vailler dur. Il comp­te­ra dans mon choix de car­rière (il me fera aus­si cadeau de sa vieille raquette lorsque je me met­trai au ten­nis). Or, ce Joseph Brus­son devint par la suite l’homme de confiance d’André Renard, écri­vant ses textes et dis­cours. J’admirais le pre­mier et je dus pro­je­ter cette admi­ra­tion sur le second. Bien des années après la grève et la mort de Renard, je ques­tion­nai mon ancien prof sur son grand homme et sur le fait que celui-ci rou­lait en Porsche et fré­quen­tait les chasses du comte de Lau­noit. Il me répon­dit que, face aux barons de la métal­lur­gie, Renard n’avait pas le choix : il lui fal­lait tenir son rang pour tenir tête.

Mais retour à décembre. En Wal­lo­nie, la grève démarre en plu­sieurs endroits et sans mot d’ordre clair à par­tir du 20. Jamais la FGTB ne don­ne­ra la consigne de grève géné­rale. Moins encore la CSC. La CGSP oui. Les ser­vices publics débrayent et para­lysent gros­so modo le pays. Les métal­lur­gistes des deux bas­sins, Liège et Char­le­roi, sont aux avant-postes. Mais, au fil des jours, la reprise du tra­vail se des­sine en divers endroits. Paral­lè­le­ment, l’action se dur­cit là où sont sui­vis les mots d’ordre de Renard et de ce qu’on appelle le Comi­té de coor­di­na­tion des Régio­nales wal­lonnes de la FGTB. À Liège et dans toute la pro­vince, cor­tèges et mee­tings se multiplient.

Des formes de vio­lence appa­raissent. Des bus en acti­vi­té sont ren­ver­sés ; une balle de la gen­dar­me­rie abat à la mi-jan­vier Jo Wous­sem, boxeur connu et sym­pa­thique qui mani­fes­tait avec ses cama­rades. La Grand-Poste est occu­pée par les fac­teurs gré­vistes et des gen­darmes en treillis mili­taire lui donnent l’assaut, lan­çant des bombes lacry­mo­gènes. Je me sou­viens d’un long défi­lé sur les bou­le­vards au cours duquel des mani­fes­tants pénètrent dans l’immeuble de La Meuse et sac­cagent du maté­riel. Popu­laire et popu­liste, le quo­ti­dien sor­ti­ra pour­tant le len­de­main, titrant avec une iro­nie cynique : « Nos lec­teurs mécon­tents ». Et puis il y aura l’assaut des gré­vistes contre la gare des Guille­mins, qui fera grand bruit. Le jour­nal Le Monde (com­ment nous arri­vait-il?) parle d’un « cli­mat insur­rec­tion­nel », alar­mant l’Europe.

Dans la ville règne un cli­mat de désordre : pou­belles qui s’amoncèlent, maga­sins qui ferment, gens qui vont et viennent fié­vreu­se­ment, gen­darmes qui patrouillent en groupe. Dans les rues, on vend La Gauche. J’essaye de me rap­pe­ler ce qui se disait autour de moi. Un oncle socia­liste me parle d’excès que les « hon­nêtes gens » ne peuvent approu­ver. Sait-il qu’il reprend les termes mêmes employés par le car­di­nal Van Roey pour stig­ma­ti­ser la grève ? On ne pou­vait igno­rer pour­tant qu’une immense souf­france sociale dou­blée de fureur s’exprimait dans le mou­ve­ment. Car ce n’était pas seule­ment contre la Loi unique que beau­coup se bat­taient. On com­pren­dra plus tard que le déses­poir, tel­le­ment tan­gible pen­dant ces semaines sombres (c’était un hiver sinistre), s’alimentait au sen­ti­ment que les classes diri­geantes avaient lâché les tra­vailleurs de Wal­lo­nie et que l’avenir de notre indus­trie était plus que com­pro­mis. Avec pour seul espoir une Wal­lo­nie plus autonome.

Mais, en atten­dant, il faut tenir et la grève s’épuise. L’état-major du mou­ve­ment (Renard, Genot, Yer­na, etc.) en vient à évo­quer l’«abandon de l’outil ». On lais­se­rait les hauts-four­neaux s’éteindre et s’abimer. Ter­rible pers­pec­tive évi­dem­ment. Mais on n’ira pas jusque-là. La grève finit tris­te­ment après cinq semaines. Tous ceux qui l’ont faite disent que dans la cama­ra­de­rie des piquets, manifs et occu­pa­tions ils ont eu l’impression de vivre vrai­ment. Et puis un réveil poli­tique s’est pro­duit, que repré­sentent les régio­nales wal­lonnes, une cer­taine oppo­si­tion à l’intérieur du PSB, des groupes qui se consti­tuent et s’animent.

Je ferai par­tie de deux d’entre eux pen­dant les deux années qui suivent : d’une part, la Ligue socia­liste de Droixhe, où le cou­rant entriste des trots­kistes est actif, et un groupe d’amis de l’université de Liège qui veut faire entendre la voix des intel­lec­tuels dans une réno­va­tion socia­liste pre­nant en compte la nou­velle donne éco­no­mique et poli­tique. Avec ce groupe, j’entre à la fédé­ra­tion de Liège du PSB. C’est pour décou­vrir que, dans cette assem­blée, se faire entendre relève de l’exploit. Et puis nous adhé­rons au Mou­ve­ment popu­laire wal­lon, d’André Renard. Mais ce der­nier meurt trop tôt et le grand élan est bri­sé, même si le MPW sur­vit et si ses membres conti­nuent à por­ter le fou­lard jaune au coq rouge en toute occa­sion. La décen­nie est close — pour moi au moins, et je retourne à mes chères études.

Mai 68, qui est à Liège 1969 et même 70. Souffle un grand vent de jeu­nesse et de rébel­lion sur le monde. Je suis plon­gé dans ma vie uni­ver­si­taire. Le Groupe µ dont je fais par­tie publie Rhé­to­rique géné­rale, pur pro­duit struc­tu­ra­liste. Je passe par ailleurs avec les miens quatre mois aux États-Unis. La poli­tique, qui semble me fuir, me retrouve au tour­nant. Au Min­ne­so­ta, je vis sur un cam­pus en grève (je porte un bras­sard « On strike ») pour cause de guerre au Viet­nam. Je ne puis réunir mes étu­diants qu’à la mai­son et ce sont autant de sit-in où l’on débat tout ensemble de rhé­to­rique et de révo­lu­tion. Au retour en Bel­gique, impres­sion de retom­ber dans un très vieux monde. Mais les étu­diants lié­geois me replongent dans le mou­ve­ment. Ils viennent au cours avec les ouvrages d’Althusser, de Mache­rey et de Pou­lant­zas ; j’apprends avec eux qu’on ne peut expli­quer la lit­té­ra­ture hors de ce qui la déter­mine exté­rieu­re­ment. Voi­là qui nour­ri­ra l’interlude qui suit, ani­mé à dis­tance par maintes occu­pa­tions d’usine.

1980. Sort à Bruxelles un ouvrage qui fait quelque bruit. Recueil d’articles dont Jacques Soj­cher est à l’initiative, La Bel­gique mal­gré tout sou­tient que le sort de l’écrivain belge est plus enviable qu’on ne le dit. C’est que ce der­nier prend la parole dans un pays qui n’a d’identité qu’en creux, sorte de mar­gi­na­li­té vivante qui laisse toute liber­té à la pen­sée et à l’imagination. Du côté wal­lon, cette atti­tude nous hérisse et ne recueille pas notre accord. C’est qu’à l’inverse nous sommes en recherche d’une iden­ti­té et d’une culture qui n’ont pas ces­sé d’être obli­té­rées par l’État uni­taire. Pour l’exprimer avec force, nous nous retrou­vons à quelques-uns (Andrien, Beau­carne, Fon­taine, Lou­vet, Qué­vit) et lan­çons, avec une cen­taine d’autres, le Mani­feste pour la culture wal­lonne (1983), exi­geant que, dans une Bel­gique enfin fédé­rée, la Wal­lo­nie puisse gérer sa culture. Par­tant de quoi un débat s’ouvrira, sans que le monde poli­tique y prenne vrai­ment part. Née de 50 et de 60, la reven­di­ca­tion wal­lonne se fait plus que jamais actuelle.

1990, enfin. De façon presque acci­den­telle, je suis enga­gé pour trois ans et à mi-temps au jour­nal La Wal­lo­nie ; je serai direc­teur de la rédac­tion, avec Carol Glu­za comme patron et Pierre Desaive en rédac­teur en chef. Que de fils viennent se ras­sem­bler pour moi dans cette aven­ture qui, même si elle n’a pas conduit au suc­cès (nous n’avons pas sau­vé ce jour­nal en per­di­tion), fut pas­sion­nante. La Wal­lo­nie qui, avant guerre, avait publié les articles de Vic­tor Serge et eut, après guerre, Gabriel Rin­glet comme chro­ni­queur, fut le jour­nal de Renard, de Brus­son et de la Fédé­ra­tion lié­geoise des métal­lur­gistes, glo­rieuse à sa manière. Au long du siècle, le quo­ti­dien fut l’organe d’un socia­lisme non offi­ciel et l’expression d’une convic­tion wal­lonne vive. En juillet 1991, nous eûmes à cou­vrir, en édi­tion spé­ciale, l’assassinat d’André Cools. Petit jour­nal que La Wal­lo­nie, mais, lorsque, le soir, j’entendais tour­ner les rota­tives, j’étais maitre du monde.

De Lahaut à Cools en pas­sant par Renard, quel par­cours et com­bien convul­sif ! On ne m’en vou­dra pas de l’avoir confon­du avec ma tra­jec­toire, qui a rebon­di de dix ans en dix ans. Mais il s’agissait pour moi de mettre bout à bout les seg­ments d’une sin­gu­lière filia­tion, per­son­nelle et col­lec­tive, dans laquelle vient se réfrac­ter le sens de la grande grève. 

Jacques Dubois


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