Féminisme espagnol. Que reste-t-il du mouvement des Indignés ?
Initialement rejeté par le mouvement des Indignés, car considéré depuis toujours comme une lutte secondaire et non universelle, le féminisme a fini par l’imprégner. Ses discours, idées et gestes quotidiens devinrent ainsi un axe transversal et essentiel du 15‑M, indispensable à sa compréhension. Tant et si bien qu’aujourd’hui, c’est au sein du féminisme espagnol que l’on retrouve le substrat sur lequel, en 2011, naquit le 15‑M. C’est d’ailleurs ce même féminisme qui, aujourd’hui, en contexte de crise, affronte la menace réactionnaire et fait barrage à une déferlante de politiques conservatrices.
Quelques illustrations peu féministes du mouvement des Indignés
Pour des raisons peut-être semblables à celles des personnes qui m’entouraient, je participai à la manifestation du 15 mai 2011 à Saint-Jacques-de-Compostelle : un ras-le-bol du bipartisme, de l’austéricide néolibéral et du démantèlement des services publics ; une indignation face à la manière de faire de la politique et face au gouffre qui la séparait des problèmes de la vie quotidienne ; une lassitude vis-à-vis de la précarité dans laquelle était plongée la majorité de la population, particulièrement les jeunes, les immigrés et les femmes. À un moment de la manifestation, plusieurs jeunes enfilèrent des cagoules et commencèrent à lancer des pétards, à bruler des distributeurs automatiques, à lancer des bombes fumigènes et à briser des vitrines. La police surgit de tous les côtés, en plein cœur de la vieille ville, et matraqua aveuglément les manifestants. Affolée et apeurée, la foule se mit à courir, et moi, la petite vingtaine et enceinte, j’étais prise au beau milieu de cette souricière imprévue. Heureusement, un copain me tira par le bras et je parvins à filer par une ruelle. Je rentrai chez moi en pestant et me promettant de ne plus prendre part à aucune manifestation parce que, là non plus, ni ma grossesse ni ma précarité en tant que jeune femme n’avaient été considérées. Les pétards, le tumulte causé par une poignée d’adolescents et les matraques de la police avaient relégué au second rang notre sécurité et la légitimité de nos revendications.
Après cet épisode, je suivis de près l’évolution des différents rassemblements organisés sur les places. Parfois, je m’en approchais, mon bébé à présent dans les bras, mais seulement pour écouter. Même si certaines connaissances m’invitaient à m’impliquer davantage, j’avoue que jamais je ne pus me permettre de camper sur une place, ni de peindre des pancartes ni de participer à la plupart des activités. Être activiste a un cout que je ne pouvais me permettre à l’époque. Je dois aussi reconnaitre que je n’étais pas une Indignée exemplaire, mais c’était réellement émouvant de voir cette vague de manifestations, de micros ouverts permettant aux gens de faire librement part de leurs expériences et de leurs revendications, dans un nouvel environnement enthousiasmant, horizontal et totalement hétérogène. Je voulais que mon fils s’éveille au monde dans cette ambiance.
Un jour, je ne pourrais dire comment, une des féministes bien connues proposa d’intégrer la perspective de genre dans certaines réflexions. Dans d’autres villes du pays, on scandait : « La révolution sera féministe ou ne sera pas » et, à Madrid, une pancarte portant ce cri de ralliement avait été accrochée sur la place de la Puerta del Sol, causant un vif émoi auprès de certains manifestants. Plus d’une fois, cette pancarte fut retirée et accrochée à nouveau, signe de la persistance d’une tension qui ne datait pas d’hier et qui n’était pas près de s’éteindre. Dans le même temps, il fut suggéré d’intégrer aux réflexions la question linguistique et identitaire, et d’utiliser le galicien comme langue de communication pour rendre sa place au multilinguisme reconnu par l’État espagnol.
Ces deux propositions provoquèrent un très grand malaise parmi les personnes présentes. Au milieu des huées, on pouvait entendre : « Voilà les enquiquineuses qui remettent ça » et « ce sont des combats particuliers et pas universels ». Je me rappelle qu’un très jeune garçon, mais très éloquent, monopolisa rapidement le débat. À ses yeux, ces deux propositions étaient des « combats secondaires ». Il accusa les intervenantes d’être un cheval de Troie, de semer la division, de dénaturer et de détourner le mouvement de la lutte principale avec des revendications à la fois superflues et trop radicales. Je n’en croyais pas mes oreilles, moi qui, depuis des années, étudiais les théories du genre et les théories féministes. J’avais sous les yeux l’union malheureuse du marxisme et du féminisme, union que décrivait déjà Heidi Hartman dans les années 19701. Se rejouaient là ces vieilles luttes intestines inhérentes aux mouvements de gauche, sous la dictature et la Transition démocratique, que certaines féministes historiques avaient fuies épouvantées et dont j’avais entendu parler2. À nouveau, je rentrai chez moi en pestant et me promettant de ne plus m’impliquer dans ce mouvement, car ce qui, dans mon échelle de valeurs, était fondamental, avait été qualifié de gênant, de secondaire, de truc de « bonne femme ». Un type classique de politique avait prévalu, où quelques jeunes hommes, loin d’être dans le besoin, lançaient des slogans sur le modèle du discours ouvrier, établissaient leurs priorités et s’imposaient face aux propositions des sorcières féministes. Tout cela l’avait emporté sur une autre forme de rapport au politique, sur l’empathie et les soins apportés à autrui, sur la vie même. J’ai regardé autour de moi et je me suis retrouvée plus seule que jamais : jeune, précarisée et avec un bébé dans les bras. Ce n’était pas un endroit pour moi.
Comment les féminismes imprégnèrent le mouvement 15‑M
Dix ans plus tard, je continue de penser que ce n’était pas un endroit pour moi, même si, avec le temps, ma vision des choses a changé. Heureusement, d’autres femmes trouvèrent leur place ; elles continuèrent à semer le discours féministe et à proposer d’autres façons de faire qui finirent par percer, telle une fine pluie. Après ces premiers moments de rejet, de huées, de pancartes arrachées et de roulement de mécanique de jeunes coqs, petit à petit et avec beaucoup de patience, la perspective de genre et la perspective féministe devinrent fondamentales, essentielles même. Ensemble, plusieurs générations de féministes ont réalisé un merveilleux travail d’éducation populaire en s’appuyant sur des arguments solides. Ce travail consista également à démasquer le machisme de gauche, à formuler des propositions, à imaginer des concepts et des relations, à lancer des débats permettant à chacun de s’exprimer, à parvenir à des accords, à mettre en évidence des intersections, des vulnérabilités et des précarités qui nous touchaient toutes et tous, et qui, depuis, se sont accentuées et se sont manifestées partout, en particulier dans le contexte de la pandémie de la Covid-19. Le féminisme est un mouvement sociopolitique divers, hétérogène et intersectionnel, qui existe depuis des siècles et qui est armé d’un corpus théorique critique très solide qui ne pouvait pas être laissé sur la touche ou relégué au second plan. Comme l’ont analysé différentes auteures, dont les écrits sont devenus des « lectures obligatoires » après l’essor du mouvement des Indignés, le soin à autrui non rémunéré entretient le système capitaliste, car le patriarcat et le néolibéralisme sont les deux faces d’une même pièce3. Cette perspective s’est révélée fondamentale pour comprendre les phénomènes qui nous indignaient, pour saisir comment s’engendraient les inégalités dont bénéficiait le système et pour comprendre comment nous pouvions nous sortir de cette impasse, si bien que la révolution ne pouvait être que féministe.
Les concepts tels que diversité, inclusion, précarité, vulnérabilité, intersectionnalité, interdépendance, affects, désessité4, identité, hétéropatriarcat, micromachisme, sororité, soutien, subsistance, intendance ainsi qu’une nouvelle centralité des soins imprégnèrent le mouvement des Indignés, non seulement au niveau des discours, mais aussi, concrètement, dans la vie de tous les jours. C’est ainsi que, par exemple, dans différents campements, peu à peu, on laissa de côté les pratiques habituelles de monopolisation du discours, on arrêta de lancer des slogans dans le but de se faire applaudir ou d’imposer des agendas. On abandonna aussi le recours au lexique belliqueux, les lancers de pétards et les accords décidés à la majorité, au profit d’une organisation plus équitable, dialogique, où les décisions se prenaient au consensus. Progressivement, les féministes commencèrent, non seulement à se soucier des concepts, des discours complexes ou purement théoriques, des agendas, mais aussi des infrastructures, de l’intendance, des cuisines, de l’alimentation, de la gestion équitable des ressources écologiques et économiques, de la subsistance, de la propreté et du traitement des déchets, de la sécurité des gens, du bienêtre physique et émotionnel, ainsi que des affects. Les féministes impliquées dans le 15‑M aidèrent à comprendre combien les soins portés à autrui, la reproduction et la subsistance sont certes importants, mais doivent surtout se trouver au centre de l’agenda politique et des mouvements sociaux. Dans ce contexte, il apparut rapidement que la division des tâches était genrée. Pendant que certaines étaient assignées aux tâches de soins — invisibles et sous-valorisées —, cuisinaient ou ramassaient les tapis de sol, d’autres s’éclipsaient pour s’accrocher au mégaphone, source de notoriété, de valorisation sociale et de médiatisation.
Lentement, mais surement, le machisme structurel refit surface dans les pratiques de la vie quotidienne du mouvement lui-même. Reproduisant les hiérarchies patriarcales et capitalistes, il est le résultat d’un long travail historique et culturel de socialisation différentielle des sexes, de mésestimation de ce qui relève du féminin et de captation de la valeur produite.
Dans ce cadre, une des étapes les plus importantes du processus de révélation du machisme à l’œuvre sur certains campements, fut de dénoncer les pratiques d’intimidation, de harcèlement sexuel et de violences machistes qui y prenaient place, de jour comme de nuit. Cette dénonciation souleva un tollé, déboucha sur de terribles discussions et sur la mise en doute de la véracité du récit des victimes. On accusa à nouveau les féministes de vouloir dynamiter le 15‑M, en abordant des questions d’ordre « personnel ». Cependant, dénoncer ces violences dans le cadre d’un mouvement d’indignation populaire qui critiquait la « vieille politique » et les hiérarchies, qui se disait horizontal et émancipateur, les attira en pleine lumière. En effet, si certaines violences néolibérales étaient évidentes, bien plus ardue était la tâche de démasquer la violence patriarcale et de faire admettre ses accointances avec les premières, tant elles se croisent, se nourrissent et s’alimentent mutuellement. C’est pourquoi, des espaces de travail non mixtes furent proposés dans certains endroits, où l’on déconstruisait les masculinités toxiques et violentes. Par ailleurs, des espaces surs pour les femmes virent le jour et des cordons de sécurité se multiplièrent, pour garantir la sécurité des personnes particulièrement vulnérables. Ces dispositifs m’encouragèrent à participer à nouveau aux manifestations. L’égalité, la sécurité, le soin à autrui et le bienêtre des personnes prenant part au 15‑M seraient désormais des prérequis indispensables.
À long terme, le remplacement du personnel en politique impliquait, comme le formulait déjà Kate Millet5 en 1969, une reformulation du concept même de « politique ». Ainsi, on s’éloignait de la Politique (avec majuscule) entendue classiquement comme représentative et limitée aux institutions traditionnelles que sont, par exemple, l’appareil d’État, le Parlement, le parti, le syndicat pour tendre vers une nouvelle politique, de l’infiniment petit, vers de nouvelles pratiques quotidiennes, incluant l’intime, les affects, les émotions, les amours et la relation à notre propre corps.
Un autre apport des plus importants des féminismes au mouvement des Indignés est précisément la diversification des féminismes, l’hétérogénéité et l’intersectionnalité, lesquelles permirent un progrès considérable : faire tomber le stigmate qui marquait « le féminisme ». Jusqu’alors, ce mot maudit désignait un mouvement social minoritaire. Cette perspective changeait radicalement dès lors que l’on passait d’une focalisation sur un sujet politique concret et singulier (la femme) à une majorité sociale plurielle (les femmes). Ce mouvement dépassa les limites habituelles du militantisme et des mouvements sociaux, souvent repliés sur eux-mêmes, en instillant un nouveau sens commun féministe dans une couche importante de la société. Les courants féministes s’attachent désormais à questionner le statuquo patriarcal qui s’emploie à féminiser, à sous-évaluer, à invisibiliser et à capturer le travail non rémunéré ; ce processus étant à l’origine de la marginalité, de la subordination, de l’oppression et de la précarité de larges pans de la population. Si l’absence de relève générationnelle faisait craindre au mouvement féministe pré-Indignés, un épuisement des revendications, des tactiques et des répertoires traditionnels, les féminismes nés lors du 15‑M parvinrent à susciter un large consensus social en mobilisant et en questionnant une majorité de citoyens. C’est ainsi que le féminisme devint mainstream en Espagne, en s’appuyant sur un mouvement large et créatif.
Quelles traces du 15‑M reste-t-il dans le féminisme contemporain ?
Actuellement, et bien qu’il reste encore un long chemin à parcourir, l’État espagnol accorde une attention particulière au féminisme. Il faut dire que celui-ci mobilise un nombre croissant de citoyens et marque les agendas politiques de manière transversale en intégrant des thèmes tels que l’écologie et l’antiracisme. Depuis le mouvement 15‑M, deux mobilisations concrètes ont attesté du grand consensus dont bénéficie le féminisme : la marche espagnole contre les violences machistes du 7 novembre 2015 et la grève féministe du 8 mars 2018. Nous pourrions ajouter la réaction sociale considérable contre le verdict prononcé dans l’affaire du viol collectif par « la meute6 », ou encore le soutien à Juana Rivas7, les campagnes #MeToo ou le procès de la procession de la « Chatte insoumise » (Coño Insumiso)8. Ce furent là des cas emblématiques qui mettaient en lumière les multiples facettes des violences machistes aux niveaux judiciaire, médiatique et structurel.
Lors de la marche espagnole du 7 novembre 2015, quelque 200.000 personnes provenant des quatre coins de l’Espagne descendirent dans les rues de Madrid, lors d’une journée qui fut qualifiée d’historique par divers médias nationaux et internationaux. Certaines des revendications évoquées ci-dessus apparurent dans les slogans et dans le manifeste (lu dans toutes les langues officielles et certaines non officielles). On y parlait du terrorisme, des violences machistes et patriarcales ou des féminicides, en les présentant non pas comme un problème vécu individuellement par des femmes ou se développant au niveau du couple, mais comme un phénomène structurel dépassant le niveau individuel et constituant pleinement une question d’État.
L’Espagne devint un exemple au niveau mondial le 8 mars 2018, lorsque fut convoquée une journée de grève féministe qui ne portait pas seulement sur un arrêt de travail et sur une mobilisation étudiante, mais aussi — et surtout — sur un arrêt des soins à autrui et de la consommation. Il s’agissait de montrer le caractère central des femmes dans toutes les sphères de la vie. Ce jour-là, des manifestations de masse rassemblèrent des centaines de milliers de personnes dans les rues espagnoles. La journée fut un franc succès. Parmi les slogans scandés, on pouvait entendre un appel à la diversité inhérente au féminisme, mais aussi la dénonciation des inégalités économiques et professionnelles, de la dévalorisation des soins, de l’invisibilisation de la violence quotidienne, de la justice patriarcale, de la faible présence féminine dans les programmes scolaires, de la précarité des femmes migrantes, racisées et rurales, de la LGBTQIphobie… Apparaissaient ainsi les différents axes qui traversent le mouvement féministe.
Bref, le mouvement des Indignés fut le substrat d’une quatrième vague féministe populaire, intersectionnelle, diversifiée et hétérogène, centrée sur un sujet politique qui n’est pas défini par des caractéristiques essentialistes ou substantialistes, mais plutôt par son adhésion au féminisme.Un sujet qui comprend le patriarcat comme un système reposant sur les violences systémiques, et qui propose d’accorder une importance centrale aux soins apportés à autrui, non seulement au niveau des discours, mais également à celui, concret, des actions. Cette quatrième vague ne surgit pas du néant, pas davantage qu’elle ne fut inventée lors des manifestations du 15‑M : elle est le fruit du travail inlassable des femmes d’hier. Par ailleurs, la filiation entre cette quatrième vague et certains mouvements féministes, tels que le féminisme autonome9 et le mouvement autonome10, le féminisme radical et le féminisme de gauche, a pour conséquence que certaines revendications classiques du féminisme institutionnel perdent largement leur pertinence, comme la lutte contre les plafonds de verre, la revendication de la mise en place de quotas ou la focalisation sur les réformes législatives pour servir la cause féministe. La nouvelle vague propose, pour ainsi dire, un féminisme adapté à pratiquement tous les publics : ni nécessairement blanc, ni cisgenre, ni de classe moyenne, ni académique, ni militant. En fait, il s’agit plutôt d’un féminisme dont l’agenda est si large qu’il a fait siennes certaines revendications anticoloniales, antiracistes, anticapitalistes, antispécistes, écologistes ou issues du mouvement LGBT ou du transféminisme. Il s’agit d’un féminisme qui ne fait pas appel aux institutions, ni à l’État, ni à la vieille politique partisane, mais qui cherche plutôt à transformer les pratiques quotidiennes. Cette nouvelle vague récupère et tente de revaloriser certains éléments dont nos mères ont cherché à se débarrasser (les soins apportés à autrui, les affects, le travail domestique, la sororité, le quotidien, etc.). Ces évolutions, comme il fallait s’y attendre, ont suscité, et suscitent toujours, de nombreux débats qui relèvent non seulement d’une question générationnelle, mais aussi de courants et de perspectives féministes différents.
Dans les deux appels à la grève précités, on peut entrevoir certains concepts, débats, réflexions et un nouveau rapport féministe au politique qui a pris forme lors du mouvement des Indignés. Au-delà, s’il y a une chose qui les caractérise c’est le fait que les deux mobilisations se sont déroulées de façon horizontale, en se basant sur les réseaux sociaux de plusieurs commissions, de groupes ad hoc et de personnes à titre individuel. Cette façon de faire a permis de se dissocier de toute organisation politique ou syndicale, de conserver une pleine autonomie et de prendre des décisions au consensus. Cela marque une rupture avec les normes habituelles de ce type de grèves et de manifestations, lorsqu’elles sont organisées par les syndicats, les partis, les associations ou des institutions, dotés d’une structure claire et hiérarchisée. Il s’agit donc d’un féminisme populaire, capable de mobiliser beaucoup de personnes, sachant s’organiser et utiliser les réseaux sociaux, et pouvant même compter sur le soutien de quelques célébrités. Un féminisme qui s’affiche sur des t‑shirts, qui a un vaste agenda et qui ne fait pas exclusivement appel à la sphère politique partisane, mais à une transformation profonde de la société. Ces caractéristiques sont à la fois une force et une faiblesse, car nous pourrions appliquer ici l’analyse classique de « la tyrannie du manque de structures », décrite par Jo Freeman11 dans les années 1970, au plus fort de la deuxième vague du féminisme. Freeman expliquait que les structures ponctuelles étaient utiles pour organiser une campagne qui requiert un travail de consensus et une horizontalité considérable. Hélas, ajoutait-il, ces structures sont éphémères et tendent à gaspiller leur énergie. Elles sont dénuées de tout agenda sur la base duquel débattre, elles n’ont pas un organisme clair à affronter, ni de figure à interpeler. De plus, ces structures interfèrent à peine dans la politique classique qui, elle, légifère et distribue des ressources. Quant aux débats internes aux réseaux sociaux, ils ont une profondeur et une portée limitées.
Enfin, on pourrait également dire que cette quatrième vague relève d’un féminisme autonome qui, s’il repose sur une assise large, présente des traits individualistes et plutôt flous. De plus, cette vague s’avère très utile au pouvoir ainsi qu’au marketing. Elle est, en effet, facilement appropriable et « patrimonialisable » par divers acteurs politiques qui, malgré leurs très lointains rapports avec le féminisme, peuvent adhérer à certaines des revendications spécifiques, enfiler un t‑shirt pour rejoindre un évènement public, comme le 8 mars, pour le quitter aussitôt. On pourrait même ajouter que, dans certains milieux, ne pas être féministe est devenu intolérable et inavouable. Pourtant, ce féminisme est aussi un mouvement de masse, puissant, incontrôlable, imprévisible, transversal et radicalement transformateur, qui n’est redevable d’aucune obédience, entreprise, parti ou institution. C’est pourquoi, il apparait déconcertant pour le patriarcat, difficile à comprendre, et à expliquer à partir de paradigmes classiques. En outre, depuis le 15‑M, ce féminisme est comme un poisson dans l’eau dans la politique municipale et les assemblées de quartier. C’est un féminisme du quotidien, de la microéconomie, de la consommation locale, de la soupe populaire et des conversations avec la voisine d’en face. Tout ceci a aidé à ne pas perdre pied et à garder espoir pendant la pandémie de la Covid-19, en tissant des réseaux de solidarité, de voisinage et de soutien mutuel qui doivent beaucoup à l’éthique des soins à autrui. En ces temps incertains de peur, d’angoisse et de rejet de l’autre, il reste à savoir si nous pourrons également freiner la puissante inexorable de l’extrême droite, notamment au sein des différents parlements. Cette extrême droite considère le féminisme comme un ennemi à abattre. Cela étant, l’expansion du féminisme que nous avons vécue et observée lors de la dernière décennie, des places jusqu’aux quartiers et des rues jusqu’aux institutions, révèle la puissance d’un mouvement vaste, pluriel et hospitalier, et sa capacité de persistance, d’imagination et de réinvention est invincible.
L’avenir sera féministe ou ne sera pas.
Adaptation française : ateliers de traduction encadrés par Manon Gillet et Cristal Huerdo Moreno, FTI-EII, UMONS.
- Hartmann H. I. (1979), « The unhappy marriage of Marxism and feminism : Towards a more progressive union », Capital & Class 3 (2), 1 – 33.
- Dans ce contexte, en particulier dans les années 1970, la base des mouvements de gauche et progressistes considérait le féminisme comme une menace plutôt que comme un allié. La centralité du paradigme ouvrier et l’omniprésence de l’homme blanc, qualifié et travailleur, reléguaient les revendications des femmes au second plan, minimisant leur valeur et leur importance. Les femmes mettaient au centre de leur combat non seulement le travail productif, mais aussi le travail reproductif (presque jamais rémunéré), tout comme une série de valeurs, d’aspirations et d’émotions qui n’avaient pas leur place dans une rhétorique plus militante, centrée sur le combat, la masculinité et la conquête du pouvoir institutionnel. De cette manière, le projet politique féministe, intimement lié à la vie quotidienne, au corps à corps de la vie et aux soins à autrui, était considéré comme un combat de second plan, très dispensable, d’autant plus qu’il pouvait mettre en danger le véritable combat, l’urgente et non négociable lutte politique des hommes.
- Fedeciri S. (2013), Revolución en punto cero : trabajo doméstico, reproducción y luchas feministas, Madrid, Traficantes de sueños. Herrero Y. (2010), « Decrecimiento y mujeres. Cuidar : Una práctica política anticapitalista y antipatriarcal », dans Taibo Arias C. (coord.), Decrecimientos : sobre lo que hay que cambiar en la vida cotidiana, Madrid, Los libros de la Catarata, p. 17 – 30. Pérez Orozco A. (2014), Subversión feminista de la economía : sobre el conflicto capital-vida, Madrid, Traficantes de sueños.
- Mot-valise constitué de la fusion de « désir » et « nécessité » (N.d.T).
- Millet K. (1995), Política sexual, Madrid, Cátedra.
- Il s’agit d’un viol collectif perpétré et filmé par cinq hommes (qui se faisaient appeler « la meute » sur leur groupe WhatsApp) et qui eut lieu pendant les fêtes de San Fermin (Pampelune) en 2016. Au départ, les tribunaux ne virent aucun signe d’intimidation à l’égard de la victime et considérèrent l’acte comme un simple délit d’agression sexuelle. Ils jugèrent que la victime n’avait pas opposé de résistance, car elle se trouvait en état de choc. Le verdict souleva une immense vague d’indignation. Finalement, la Cour Suprême jugea qu’il y avait bien eu une intimidation grave avec usage de la violence. Le délit fut donc qualifié d’agression sexuelle, ce qui aboutit à une condamnation à des peines de prison. Ce cas mena par ailleurs à une réforme du chapitre du Code pénal relatif aux délits sexuels.
- Bataille judiciaire entre Juana Rivas et son conjoint. Mme Rivas avait déposé plainte contre son compagnon pour violence de genre, avait fui l’Italie pour venir se réfugier en Espagne avec ses enfants et avait refusé de les confier à leur père. Un mandat d’arrêt fut déposé contre la mère pour séquestration de mineurs. Pour lui venir en aide, une campagne #juanaestaenmicasa (Juana est chez moi) fut lancée. Au bout du compte, elle fut arrêtée, condamnée à une peine de prison et à une amende. Elle perdit également la garde de ses enfants. Aujourd’hui, ils sont toujours avec leur père.
- La « procession de l’archiconfrérie de la sainte chatte insoumise et du saint enterrement des droits sociaux et professionnels » fut une performance satirique organisée à Séville le 1er mai 2014 pour revendiquer les droits professionnels des femmes. Pendant cette procession on fit défiler une vulve en plastique de deux mètres, vêtue comme les vierges des processions de la Semaine sainte. L’association espagnole des avocats chrétiens porta plainte contre les activistes impliquées pour atteinte au sentiment religieux. Après une longue procédure judiciaire, les trois activistes furent acquittées, protégées par la liberté d’expression. Par la suite, d’autres performances du genre furent également poursuivies et condamnées.
- Il s’agit d’un féminisme de gauche, postmarxiste, anarchiste, anti-étatiste, anticapitaliste, antiraciste, indépendant des partis et horizontal. Silvia Federici est une des représentantes de ce courant.
- C’est un courant politique, culturel et social d’extrême gauche qui revendique la lutte pour l’autonomie face au capitalisme, à l’État et aux syndicats. On le retrouve en Espagne, mais aussi en Italie, en Allemagne et en France.
- Freeman J. (1972), « The Tyranny of Structurelessness », The Second Wave, 2 (1), 20.
