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Féminisme, entre mémoire et avenir

Numéro 11 Novembre 2004 par Joëlle Kwaschin

novembre 2004

« Mais je ne suis pas fémi­niste », conclut-elle. Pour elle, tra­vailler, ouvrir un compte en banque à son nom, voter… va de soi. Faire une double jour­née, aus­si d’ailleurs. « Je ne suis pas fémi­niste », la for­mule est d’op­po­si­tion radi­cale, elle ne doit pas être tem­pé­rée, car le fémi­nisme véhi­cule de telles images d’af­fron­te­ments avec les hommes, d’ou­trances, […]

« Mais je ne suis pas fémi­niste », conclut-elle. Pour elle, tra­vailler, ouvrir un compte en banque à son nom, voter… va de soi. Faire une double jour­née, aus­si d’ailleurs. « Je ne suis pas fémi­niste », la for­mule est d’op­po­si­tion radi­cale, elle ne doit pas être tem­pé­rée, car le fémi­nisme véhi­cule de telles images d’af­fron­te­ments avec les hommes, d’ou­trances, de guerres por­tées jus­qu’à la cui­sine et au lit que l’on ne peut que s’ap­pro­prier ses acquis en pré­fé­rant ne rien savoir de la manière dont ils ont été conquis. Les ques­tions du fémi­nisme ne concernent que les fémi­nistes, et, anciennes com­bat­tantes, elles sont de moins en moins nom­breuses. En réa­li­té, il n’y a même plus de ques­tions. Le mou­ve­ment des femmes aurait eu une incon­tes­table uti­li­té : les avan­cées ont été nom­breuses, même s’il reste des dis­pa­ri­tés socioé­co­no­miques, cultu­relles, sym­bo­liques, et il appar­tien­drait désor­mais à l’histoire.

Si l’on s’en tient à l’é­cume des pro­pos de cer­taines — jeunes ou moins jeunes, l’âge ne fait rien à l’af­faire -, on passe à côté de la lame de fond qu’a repré­sen­tée le mou­ve­ment des femmes. « Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? », deman­dait, en 1975, la cinéaste Coline Ser­reau, avec ce foi­son­ne­ment d’i­ni­tia­tives joyeuses, grandes mani­fes­ta­tions pour la dépé­na­li­sa­tion de l’a­vor­te­ment, orga­ni­sa­tion de la jour­née des femmes le 11 novembre, mise sur pied de groupes de femmes dont les hommes étaient exclus, sou­tien à la grève des ouvrières de Salik, créa­tion des Cahiers du Grif, publi­ca­tion du Petit Livre rouge des femmes

Ce qu’elles vou­laient, elles l’ont pris. Elles ont pris la parole, l’ont libé­rée de la chape de la socié­té patriar­cale et démon­tré que l’i­né­ga­li­té entre les hommes et les femmes était socia­le­ment construite. La domi­na­tion des hommes sur les femmes ces­sait d’être « natu­relle », ancrée de toute éter­ni­té dans la nature : les dif­fé­rences bio­lo­giques ne légi­ti­maient pas l’op­pres­sion. « L’ar­dente pas­sion pour l’é­ga­li­té », dont parle Toc­que­ville, cette pas­sion consti­tu­tive de la moder­ni­té leur ouvrait le monde, leur don­nait droit d’y habi­ter au même titre que les hommes.
Le monde leur appar­te­nait, mais pour y faire quoi ? Dès les ori­gines, le mou­ve­ment des femmes s’est divi­sé, affron­té avec viru­lence par­fois sur les objec­tifs à atteindre et la manière d’y arri­ver. Des concep­tions diver­gentes de la dif­fé­rence des sexes sous-tendent et struc­turent ces débats. Les femmes doivent-elles s’as­si­mi­ler aux valeurs « uni­ver­selles », dont le suf­frage « uni­ver­sel », lui aus­si, les excluait sans état d’âme et sans que les hommes ne daignent recon­naitre que ces valeurs étaient en réa­li­té exclu­si­ve­ment les leurs ? Sont-elles por­teuses de valeurs spé­ci­fiques qu’elles devraient faire par­ta­ger aux hommes ou qui, au contraire, les tien­draient éloi­gnées de la poli­tique ? L’im­por­tance du mar­quage sexué est-elle vouée à un effa­ce­ment progressif ?

Ces phi­lo­so­phies appar­tiennent certes à la mémoire du mou­ve­ment, mais sur­tout elles conti­nuent à nour­rir les débats actuels : la pari­té n’a été accep­tée que pour autant que tous les par­tis « jouent loya­le­ment le jeu », c’est-à-dire que la loi leur impose à tous le même han­di­cap de faire figu­rer des femmes en ordre utile sur les listes élec­to­rales. La ques­tion du port du fou­lard donne lieu à des dis­cus­sions, qui peuvent prendre un tour extrê­me­ment violent, entre par­ti­sans de l’in­ter­dic­tion, défen­seurs, par­fois inat­ten­dus, de l’au­to­no­mie des femmes et ceux qui, davan­tage sou­cieux de l’hé­té­ro­gé­néi­té des moti­va­tions des musul­manes, pri­vi­lé­gient des solu­tions prag­ma­tiques pour n’ex­clure per­sonne. Le sta­tut des pros­ti­tuées, l’a­dop­tion par les couples homo­sexuels… inter­rogent nos repré­sen­ta­tions des iden­ti­tés et des rôles sexuels.
La trans­for­ma­tion cultu­relle est énorme, la nou­velle repré­sen­ta­tion des femmes affecte la socié­té dans son ensemble, modi­fie l’ordre du poli­tique en dépla­çant la ligne de démar­ca­tion entre le pri­vé et le public. Même si l’in­di­gna­tion, la révolte, la culpa­bi­li­té et le cha­grin, en un mot le deuil a ébran­lé cer­tains hommes, les fémi­nistes fai­saient et font tou­jours œuvre com­mune ; les ques­tions « fémi­nines » sont deve­nues les ques­tions de femmes et des hommes.

« Notre héri­tage, écri­vait René Char, n’est pré­cé­dé d’au­cun tes­ta­ment. » Et pour cause, l’in­ven­taire en est com­plexe, cha­cune et cha­cun doivent éta­blir le sien, déci­der de la manière de s’en faire héri­tier, s’ap­pro­prier des ques­tions qui touchent à la fois au col­lec­tif et à l’in­time. Mais per­sonne ne peut nier l’hé­ri­tage ; encore peut-on l’ac­cep­ter sous béné­fice d’in­ven­taire, tel est l’ob­jet de ce dos­sier : la spé­ci­fi­ci­té des remises en ques­tion des femmes est tra­mée dans le mou­ve­ment même de la moder­ni­té qui fait de nous ce que nous sommes. 

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie