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Experts médiatiques

Numéro 3 - 2017 par Baptiste Campion Caroline Van Wynsberghe

avril 2017

Les médias d’information ont fré­quem­ment recours à des « experts », c’est-à-dire des spé­cia­listes inter­viewés dans le but d’éclairer un fait d’actualité, notam­ment lorsque celui-ci est pré­sen­té comme com­plexe ou spé­cia­li­sé ou pour mettre en pers­pec­tive ce qui est pré­sen­té comme un fait de socié­té. Socio­logues, cli­ma­to­logues, cri­mi­no­logues, sis­mo­logues et autres poli­to­logues sont deve­nus des figures récur­rentes, presque […]

Dossier

Les médias d’information ont fré­quem­ment recours à des « experts », c’est-à-dire des spé­cia­listes inter­viewés dans le but d’éclairer un fait d’actualité, notam­ment lorsque celui-ci est pré­sen­té comme com­plexe ou spé­cia­li­sé ou pour mettre en pers­pec­tive ce qui est pré­sen­té comme un fait de socié­té. Socio­logues, cli­ma­to­logues, cri­mi­no­logues, sis­mo­logues et autres poli­to­logues sont deve­nus des figures récur­rentes, presque banales, des pla­teaux de télé­vi­sion et de la presse quo­ti­dienne ou heb­do­ma­daire. Tout dos­sier jour­na­lis­tique un tant soit peu étof­fé semble devoir don­ner la parole à au moins un « expert », et si pos­sible à deux, qui pour­ra alors don­ner des éclai­rages dif­fé­rents, voire oppo­sés, consti­tuant par là une infor­ma­tion bien « balan­cée » comme on dit dans la presse quitte à renon­cer à un décryp­tage équi­li­bré de l’évènement pour favo­ri­ser une lec­ture dicho­to­mique cen­sée être plus dynamique.

Dans ce dos­sier, celui que nous nom­me­rons « l’expert média­tique » occupe une place très par­ti­cu­lière et même cen­trale dans le dis­cours d’information. Obser­va­teur-com­men­ta­teur des évè­ne­ments rela­tés par le média, il n’a nor­ma­le­ment ni le même poids ni le même objec­tif que l’expert tra­di­tion­nel man­da­té par une auto­ri­té1. Acteur ni de l’actualité ni des médias2, on attend de lui qu’il occupe simul­ta­né­ment les posi­tions d’informateur (on veut lui faire dire ce qui est) — sinon de véri­table oracle (on lui demande de dire ce qui sera) —, d’autorité/de véri­té (il atteste, par­fois rien que par son sta­tut, que ce qu’il dit est vrai), de média­teur-inter­pré­ta­teur (il dit ce que nous pou­vons en pen­ser ou au moins valide-t-il la lec­ture du monde livrée par le média qui lui demande indif­fé­rem­ment son « sen­ti­ment » ou son « ana­lyse » sur un évè­ne­ment, comme si ces deux termes étaient interchangeables).

Dans le contexte contem­po­rain de méfiance (voire de défiance) impor­tante envers les médias d’information3, les inter­ven­tions de ces experts média­tiques sus­citent régu­liè­re­ment la cri­tique que ce soit dans les milieux syn­di­caux et asso­cia­tifs, poli­tiques et éco­no­miques, et au sein des uni­ver­si­tés elles-mêmes où offi­cient pour­tant nombre d’entre eux. Les prin­ci­pales cri­tiques qui leur sont adres­sées sont d’être tou­jours les mêmes (manque de diver­si­té), d’être par­tiaux ou en conflit d’intérêt (ils cumulent ce rôle d’observateur avec d’autres fonc­tions), et pour­quoi pas d’être peu ou pas com­pé­tents concer­nant les thé­ma­tiques sur les­quelles ils inter­viennent (ils se trom­pe­raient fré­quem­ment ou abu­se­raient de leur sta­tut « d’expert » pour inter­ve­nir sur des sujets aux­quels ils ne connaissent rien) ou encore d’être des « diseurs du futur » (Colo­no­mos, 2014) peu fiables (leurs pré­dic­tions se révèlent erro­nées ou leurs scé­na­rios trop approxi­ma­tifs4). Par ailleurs, les médias abu­se­raient du dis­po­si­tif en convo­quant des experts à contrem­ploi ou en les choi­sis­sant, quitte à défor­mer leurs pro­pos, entend-on par­fois, pour confor­ter leur point de vue ini­tial ou enfon­cer des portes ouvertes. Enfin, et sur­tout, à tra­vers les choix et dis­cours des inter­ve­nants, cer­tains dénoncent la dif­fu­sion de concep­tions nor­ma­tives de la socié­té sous cou­vert d’expertise comme le fait l’association Acri­med très à la pointe sur la ques­tion de l’information éco­no­mique. Ces experts média­tiques joue­raient le même rôle que les phi­lo­sophes et les médias dénon­cés par Nizan (1932) puis Hali­mi (1997), celui de « chiens de garde » de l’ordre éta­bli ou du néolibéralisme.

Les experts média­tiques sont donc deve­nus, à cause ou mal­gré eux, l’objet d’un enjeu démo­cra­tique impor­tant dans la socié­té dite de l’information. Les ques­tions qu’on se pose à leur sujet sont poten­tiel­le­ment nom­breuses. Qui sont-ils ? Com­ment sont-ils choi­sis ? Par qui et selon quels cri­tères ? Sont-ils com­pé­tents ? Consti­tuent-ils réel­le­ment les che­vaux de Troie des para­digmes domi­nants ? Com­ment mettre leur exper­tise au ser­vice de la démo­cra­tie ? Si ces ques­tions sont légi­times, elles n’appellent pas de réponses simples car la thé­ma­tique est com­plexe et néces­site une prise en compte des condi­tions ins­ti­tu­tion­nelles et pra­tiques dans les­quelles est construite la pra­tique de l’expertise médiatique.

Quelques années après un numé­ro de La Revue nou­velle consa­cré aux experts en démo­cra­tie (2012), l’objectif de ce dos­sier est de mettre en pers­pec­tive les ques­tions posées par cette pra­tique par­ti­cu­lière de l’expertise. Il ne s’agit pas d’identifier les « bons » ou les « mau­vais » experts ni d’opposer ceux qui seraient neutres aux autres plus enga­gés (et les deux existent) ou encore d’en faire la car­to­gra­phie com­plète. Il s’agit sim­ple­ment, sans néces­sai­re­ment être exhaus­tif et de manière for­cé­ment sub­jec­tive, de four­nir au lec­teur un cer­tain nombre de clefs, au départ de points de vue com­plé­men­taires pour com­prendre la struc­tu­ra­tion de l’espace public telle qu’elle découle (en par­tie) de cette pra­tique récur­rente. Pour ce faire, nous par­ti­rons des spé­ci­fi­ci­tés concrètes des champs média­tiques et scien­ti­fiques, des dif­fé­rences par­fois « cultu­relles » entre spé­cia­listes et jour­na­listes, ain­si que de la dimen­sion presque « maté­rielle » de ce qu’implique l’exercice. Loin d’une jus­ti­fi­ca­tion acri­tique de ces pra­tiques ou au contraire d’une vision qua­si-com­plo­tiste selon laquelle elles consti­tue­raient l’expression exclu­sive d’un micro­cosme strict, ce dos­sier met en pers­pec­tive les dimen­sions par­fois contra­dic­toires que l’expertise média­tique implique, per­met­tant d’expliquer, au moins en par­tie, la logique et les limites de l’exercice.

Dans la pre­mière contri­bu­tion, Bap­tiste Cam­pion recon­tex­tua­lise l’expertise média­tique par un bref rap­pel his­to­rique. On ne peut pas s’interroger sur le rôle des experts média­tiques sans s’interroger, d’une part, sur la fonc­tion d’expert elle-même et, d’autre part, sur la manière dont les pra­tiques média­tiques la trans­forment. L’objectif de l’auteur est d’identifier des ques­tions concrètes au départ des­quelles s’interroger sur la res­pon­sa­bi­li­té de la pra­tique de l’expertise média­tique, ques­tions utiles tant pour les médias que les experts ou le public ame­né à y por­ter un regard critique.

Dans son article, Anto­nio Soli­man­do nous pro­po­se­ra un point de vue depuis les cou­lisses. Pour­quoi et com­ment choi­sir tel expert plu­tôt qu’un autre ? Appor­tant un éclai­rage réa­liste (cynique?), il explique que la qua­li­té qui l’emporte n’est pas tant la com­pé­tence dans le domaine concer­né que la dis­po­ni­bi­li­té et la capa­ci­té à s’exprimer en toutes cir­cons­tances que ce soit lors d’une inter­view éclair ou d’un direct inter­mi­nable. L’expert est sol­li­ci­té pour appor­ter une cré­di­bi­li­té au quo­ti­dien ou sur des sujets poin­tus que le jour­na­liste ne peut mai­tri­ser tota­le­ment, ou encore lors de situa­tions plus sérieuses, pour par­ti­ci­per à la dra­ma­ti­sa­tion en tant qu’acteur. Enfin, il évo­que­ra encore la pro­blé­ma­tique des jour­na­listes-experts, mais aus­si la ten­dance au rem­pla­ce­ment des édi­to­ria­listes et éga­le­ment de l’espace voire de l’espace réser­vé aux infor­ma­tions par des polé­mistes, jour­na­listes invi­tés et payés pour polémiquer.

Bap­tiste Cam­pion lui « répond », en quelque sorte, en posant les mêmes ques­tions du point de vue de l’expert et, spé­cia­le­ment de l’expert aca­dé­mique, se basant notam­ment sur les débats que sus­citent par­fois les sol­li­ci­ta­tions média­tiques dans les labo­ra­toires et café­té­rias. Comme il le montre dans sa contri­bu­tion, si le « ser­vice à la socié­té » fait plei­ne­ment par­tie de ses mis­sions, la pra­tique de l’expertise média­tique ne va pas pour autant de soi car elle place l’académique dans un fais­ceau de contraintes diverses et par­fois contra­dic­toires de nature à en décou­ra­ger beau­coup, expli­quant, au moins en par­tie, que ce sont sou­vent les mêmes spé­cia­listes que l’on retrouve dans les médias.

La réflexion sur le choix des experts est pro­lon­gée par Caro­line Van Wyns­ber­ghe qui l’aborde sous l’angle essen­tiel de la diver­si­té et de sa visi­bi­li­té. Le constat est sans appel, l’expert est géné­ra­le­ment un homme blanc, valide, d’au moins qua­rante ans, soit très loin de la réa­li­té démo­gra­phique de la socié­té. Sans for­cer aux quo­tas, des solu­tions existent. La plus récente, et la plus pro­met­teuse sans doute, est Exper­ta­lia, une base de don­nées qui met en contact expertes et experts issues de la diver­si­té et les jour­na­listes. Cepen­dant, pour appor­ter une réponse struc­tu­relle et amé­lio­rer la repré­sen­ta­tion de la diver­si­té, il y a lieu de prendre en compte cer­taines contraintes de dis­po­ni­bi­li­tés ou d’évaluer plus jus­te­ment les com­pé­tences de cha­cun et chacune.

Fai­sant suite aux constats croi­sés de B. Cam­pion et d’A. Soli­man­do sur les rap­ports ambi­va­lents entre sciences et médias, Nico­las Bay­gert envi­sage la trans­for­ma­tion pro­gres­sive de l’expertise en per­for­mance répon­dant aux besoins du spec­tacle média­tique et, plus spé­ci­fi­que­ment, télé­vi­suel. Les contraintes inhé­rentes aux codes média­tiques pous­se­raient avant tout à l’existence d’un « fast-thin­king », une pen­sée rapide fabri­quée par et pour sa repré­sen­ta­tion média­tique qui se carac­té­ri­se­rait notam­ment par un double mou­ve­ment de décro­chage et d’amplification de l’analyse au regard des faits qui la jus­ti­fient. Ce constat sévère rejoint l’analyse d’A. Soli­man­do, les meilleurs experts (média­tiques) étant alors ceux qui ali­mentent le mieux la machine, avec pour consé­quence l’émergence d’une nou­velle figure des médias : deve­nu chro­ni­queur, l’expert quitte alors cette posi­tion de sur­plomb que nous lui avions attri­buée plus avant.

Renaud Maes, enfin, clô­ture ce dos­sier par une contri­bu­tion réflexive. Il inter­roge de manière cri­tique la pos­ture de l’expert média­tique en réfé­rence au rap­port aux médias entre­te­nus par trois grands pen­seurs du XXe siècle : Theo­dor Ador­no, Frie­drich Hayek et Mar­shall McLu­han. La posi­tion ou les décla­ra­tions de cha­cun de ceux-ci donnent, sous-forme d’idéaux-types for­cé­ment réduc­teurs, mais de nature à mettre en exergue les limites de l’expertise média­tique, des repères invi­tant uni­ver­si­taires comme jour­na­listes à s’interroger, de manière réflexive et cri­tique, sur la por­tée de la convo­ca­tion de « l’expertise » dans le dis­cours médiatique.

  1. Même si une même per­sonne peut bien sûr cumu­ler les rôles d’experts public et média­tique, nous y reviendrons.
  2. Bien qu’il puisse le deve­nir via le sta­tut désor­mais répan­du de « chro­ni­queur » qui trans­forme l’expert média­tique spé­cia­li­sé en essayiste récurrent.
  3. Ain­si, l’an der­nier, deux enquêtes euro­péennes (EBU, 2016 ; Euro­ba­ro­me­ter, 2016) aux résul­tats conver­gents ont mon­tré que la moi­tié des Euro­péens envi­ron fai­saient confiance aux les médias (un tiers pour la Belgique).
  4. Nous ne cite­rons qu’une étude dans la mesure où elle est ancienne et sert encore aujourd’hui de réfé­rence pour beau­coup de cher­cheurs et mili­tants s’interrogeant sur les experts média­tiques et leur fia­bi­li­té : celle de Tet­lock (2005) qui a confron­té les pré­dic­tions d’experts média­tiques aux faits, pour en conclure de manière assez cruelle que la plu­part étaient fausses, y com­pris lorsqu’elles por­taient sur le domaine de com­pé­tence pré­cis de l’intervenant.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.

Caroline Van Wynsberghe


Auteur