Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Exil et santé mentale

Numéro 3 mai 2023 par Azzedine Hajji

mai 2023

À la suite de la pan­dé­mie de Covid-19, et des périodes de confi­ne­ment qu’elle a géné­rées, la pro­blé­ma­tique de la san­té men­tale a gagné une cer­taine visi­bi­li­té média­tique. Cet inté­rêt s’est notam­ment tra­duit au sein de La Revue nou­velle par un dos­sier thé­ma­tique publié en 2021 consa­cré à la san­té men­tale ain­si qu’un autre consa­cré à la san­té men­tale des per­sonnes LGBTQIA+ qui sera publié dans le pro­chain numé­ro. Jusqu’alors rela­ti­ve­ment peu trai­tée dans les débats média­tiques, cette ques­tion a très rapi­de­ment fait l’objet d’une atten­tion par­ti­cu­lière à côté des pré­oc­cu­pa­tions de san­té soma­tique et d’ordre socioé­co­no­mique. Au-delà de cette atten­tion média­tique, il convient cepen­dant de rele­ver l’importance tou­jours limi­tée accor­dée jusqu’à pré­sent à cette dimen­sion dans les dis­po­si­tifs de sécu­ri­té sociale, notam­ment à tra­vers un rem­bour­se­ment, certes en pro­gres­sion, mais encore très limi­té des soins psy­cho­so­ciaux. Or, les besoins sont criants : « 12 % de la popu­la­tion est très peu satis­faite de sa vie, 33 % éprouve des dif­fi­cul­tés psy­cho­lo­giques qui témoignent d’un cer­tain malêtre, et seule­ment 14 % jouit d’un niveau opti­mal d’énergie vitale ». Bien qu’il ne s’agisse pas de « psy­cho­lo­gi­ser » à outrance des dif­fi­cul­tés dont l’origine se trouve aus­si dans la vio­lence des rap­ports sociaux et éco­no­miques, pou­voir col­lec­ti­ve­ment béné­fi­cier de soins de san­té men­tale contri­bue assu­ré­ment au bie­nêtre géné­ral. La crise du Covid a ain­si davan­tage visi­bi­li­sé la fai­blesse struc­tu­relle de la prise en charge col­lec­tive des dif­fi­cul­tés psy­cho­so­ciales, ce qui implique que les indi­vi­dus doivent encore, le plus sou­vent, comp­ter sur leurs propres capa­ci­tés (notam­ment finan­cières) pour se pro­cu­rer les soins ad hoc. En matière de san­té men­tale, les inéga­li­tés sociales sont encore plus criantes.

Dossier

À la suite de la pan­dé­mie de Covid-19, et des périodes de confi­ne­ment qu’elle a géné­rées, la pro­blé­ma­tique de la san­té men­tale a gagné une cer­taine visi­bi­li­té média­tique. Cet inté­rêt s’est notam­ment tra­duit au sein de La Revue nou­velle par un dos­sier thé­ma­tique publié en 2021 consa­cré à la san­té men­tale1 ain­si qu’un autre consa­cré à la san­té men­tale des per­sonnes LGBTQIA+ qui sera publié dans le pro­chain numé­ro. Jusqu’alors rela­ti­ve­ment peu trai­tée dans les débats média­tiques, cette ques­tion a très rapi­de­ment fait l’objet d’une atten­tion par­ti­cu­lière à côté des pré­oc­cu­pa­tions de san­té soma­tique et d’ordre socioé­co­no­mique. Au-delà de cette atten­tion média­tique, il convient cepen­dant de rele­ver l’importance tou­jours limi­tée accor­dée jusqu’à pré­sent à cette dimen­sion dans les dis­po­si­tifs de sécu­ri­té sociale, notam­ment à tra­vers un rem­bour­se­ment, certes en pro­gres­sion, mais encore très limi­té des soins psy­cho­so­ciaux. Or, les besoins sont criants : « 12 % de la popu­la­tion est très peu satis­faite de sa vie, 33 % éprouve des dif­fi­cul­tés psy­cho­lo­giques qui témoignent d’un cer­tain malêtre, et seule­ment 14 % jouit d’un niveau opti­mal d’énergie vitale »2. Bien qu’il ne s’agisse pas de « psy­cho­lo­gi­ser » à outrance des dif­fi­cul­tés dont l’origine se trouve aus­si dans la vio­lence des rap­ports sociaux et éco­no­miques, pou­voir col­lec­ti­ve­ment béné­fi­cier de soins de san­té men­tale contri­bue assu­ré­ment au bie­nêtre géné­ral. La crise du Covid a ain­si davan­tage visi­bi­li­sé la fai­blesse struc­tu­relle de la prise en charge col­lec­tive des dif­fi­cul­tés psy­cho­so­ciales, ce qui implique que les indi­vi­dus doivent encore, le plus sou­vent, comp­ter sur leurs propres capa­ci­tés (notam­ment finan­cières) pour se pro­cu­rer les soins ad hoc. En matière de san­té men­tale, les inéga­li­tés sociales sont encore plus criantes3.

Cepen­dant, si cet enjeu a davan­tage été mis en lumière, toutes les franges de la popu­la­tion n’ont pas fait l’objet de la même atten­tion. Par exemple, cer­taines com­po­santes de la jeu­nesse consi­dé­rées comme par­ti­cu­liè­re­ment impac­tées par la crise ont béné­fi­cié d’une cou­ver­ture média­tique impor­tante. Certes, la forte réduc­tion des contacts sociaux et l’impossibilité de voya­ger n’ont pas été sans consé­quence sur le moral de nom­breuses per­sonnes. Mais les groupes et les indi­vi­dus les plus dému­nis d’un point de vue maté­riel et social, ceux par exemple dont le loge­ment – si tant est qu’ils en aient un – était trop exi­gu, ne dis­po­saient même pas des res­sources maté­rielles mini­males pour résis­ter un tant soit peu aux effets les plus néfastes des confi­ne­ments. Toutes les caté­go­ries de la popu­la­tion n’en ont donc pas affron­té les affres à armes égales. Une caté­go­rie tout par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rable est celle des exilé·es, du fait d’une mul­ti­tude de fac­teurs : moindre connais­sance du contexte local à la suite d’une arri­vée récente en Bel­gique, fai­blesse en res­sources éco­no­miques, réseau social limi­té et, dans bien des cas, absence même de titre de séjour. L’accumulation de ces dif­fi­cul­tés ne date pas de la crise du Covid. Un cer­tain nombre d’organisations avaient déjà com­men­cé à sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion, les médias et les pou­voirs publics à l’importance de la san­té men­tale des per­sonnes exi­lées, comme par exemple l’Organisation mon­diale de la san­té4. Les dif­fi­cul­tés qu’elles ren­contrent s’enracinent dans les défi­ciences pro­fondes des struc­tures publiques, qui orga­nisent peu ou mal l’accueil et l’insertion des exilé·es pour en faire des citoyen·nes à part entière et égaux et égales en droits et en digni­té. La gra­vi­té et la récur­rence des « crises »5 suc­ces­sives de l’accueil des demandeur·euses d’asile – dont celle qui sévit actuel­le­ment – en est une bien triste illus­tra­tion. Mal­gré tout, cet accueil – y com­pris en matière de san­té men­tale – s’organise bon an mal an, notam­ment grâce à la bonne volon­té et aux ini­tia­tives d’acteurs asso­cia­tifs et de citoyen·nes engagé·es6. Para­doxa­le­ment, iels béné­fi­cient d’ailleurs d’un sou­tien cer­tain d’une par­tie des pou­voirs publics (géné­ra­le­ment régio­naux ou locaux).

Si les grandes dif­fi­cul­tés que les exilé·es peuvent vivre laissent à pen­ser que cer­taines pré­oc­cu­pa­tions les concer­nant sont plus urgentes (loge­ment, san­té soma­tique, mal­nu­tri­tion, situa­tion admi­nis­tra­tive, etc.), délais­ser ou remettre à plus tard la prise en charge des dif­fi­cul­tés psy­cho­so­ciales ne peut qu’avoir des réper­cus­sions néga­tives à plus long terme. D’autant plus que leur par­cours de migra­tion, avant et après leur arri­vée en Bel­gique, est sou­vent émaillé de vio­lences et trau­ma­tismes divers (par exemple les Subsaharien·nes subis­sant des vio­lences et tor­tures en Lybie, les survivant·es des nau­frages en mer Médi­ter­ra­née, les vio­lences poli­cières une fois arrivé·es en Europe, la pré­ca­ri­té maté­rielle, etc.).

Un dossier coconstruit en partenariat autour d’un webdocumentaire

Ce dos­sier thé­ma­tique entend ain­si décrire la manière dont la san­té men­tale des exilé·es – quels que soient les motifs de leur exil – est consi­dé­rée et prise en charge en Bel­gique. Il a été cocons­truit en par­te­na­riat avec l’asbl « Regards Croi­sés » qui porte un web­do­cu­men­taire inti­tu­lé « Le Jour­nal d’Ulysse » qui traite de cette ques­tion, et dont la réa­li­sa­tion est assu­rée notam­ment par Jacques Bor­zy­kows­ki7. Ce film met en avant com­ment un espace col­lec­tif de soins au sein du ser­vice de san­té men­tale « Ulysse » peut contri­buer à la réap­pro­pria­tion et la recons­truc­tion de soi chez des per­sonnes qui ont dû subir l’épreuve de l’exil. À cet égard, ce dos­sier thé­ma­tique se clô­ture par une inter­view du réa­li­sa­teur qui y décrit sa démarche spé­ci­fique de tra­vail. Dans son tra­vail, Jacques Bor­zy­kows­ki entend cap­ter et trans­mettre avec pudeur et sen­si­bi­li­té le vécu intime de per­sonnes ayant souf­fert de l’exil et les réa­li­tés sociales qu’il tra­duit. Sa démarche est ani­mée par une visée péda­go­gique qui entend tout à la fois sen­si­bi­li­ser les professionnel·les de la san­té men­tale à cette pro­blé­ma­tique, et à tra­vers elleux, tou­cher un public plus large en sus­ci­tant l’empathie. Mais avant d’arriver à la conclu­sion de ce dos­sier, Benoît Maje­rus nous pro­pose d’abord une mise en pers­pec­tive his­to­rique qui décrit la manière dont la pro­blé­ma­tique de la san­té men­tale des exilé·es à émer­ger en Bel­gique dans les années 1960, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le champ de la psy­chia­trie. On y découvre alors que, il y a plus de cin­quante ans déjà, des réseaux d’individus se sont inté­res­sés à cette ques­tion, dans le sillage notam­ment des mou­ve­ments cri­tiques à l’égard de l’institution psy­chia­trique. Dans le texte sui­vant, Oua­fa Bou­ghir ana­lyse les consé­quences désas­treuses du très mau­vais accueil et de la dif­fi­cul­té d’accès aux soins que réserve la Bel­gique à ses exilé·es, qu’iels soient en situa­tion irré­gu­lière ou demandeur·ses d’asile. Elle illustre en par­ti­cu­lier son pro­pos par le cas des réfugié·es ukrainien·nes qui, bien que fai­sant l’objet d’un dis­cours en appa­rence bien­veillant de la part des res­pon­sables poli­tiques, n’en sont pas moins vic­times des défi­ciences struc­tu­relles du sys­tème d’accueil belge. Ensuite, une inter­view en deux par­ties de Cihan Gunes et Alain Vanoe­te­ren, qui œuvrent tous·tes les deux au sein du ser­vice de san­té men­tale Ulysse, décrit les nom­breuses dif­fi­cul­tés que ren­contrent les exilé·es dans les dif­fé­rentes étapes de leur par­cours de migra­tion. Loin de mettre un point final à ce qui s’apparente sou­vent à un véri­table par­cours du com­bat­tant et de la com­bat­tante, leur arri­vée en Bel­gique – y com­pris la pro­cé­dure de demande d’asile pour cel­leux qui s’y lancent – est semée d’embuches qui engendrent des effets délé­tères sur leur san­té psy­chique. Au point par­fois de ravi­ver et ampli­fier les trau­ma­tismes dont iels ont cru défi­ni­ti­ve­ment s’échapper. Les ana­lyses qu’iels par­tagent montrent ain­si les dif­fi­cul­tés dans l’accompagnement de leurs usa­gers et usa­gères, sans réduire les obs­tacles ren­con­trés à leurs carac­té­ris­tiques indi­vi­duelles, mais en repla­çant les troubles men­taux et la pra­tique de soins dans le contexte social et poli­tique où ils prennent place.

Enfin, la rubrique Ita­lique pro­pose une série de textes poé­tiques rédi­gés par Pierre-Jean Fou­lon, dont l’inspiration lui pro­vient du vision­nage du web­do­cu­men­taire de Jacques Bor­zy­kows­ki et des impres­sions que cela lui a suscitées. 

À l’heure où la Bel­gique se voit condam­ner à des mil­liers de reprises pour non-res­pect de ses obli­ga­tions en matière de prise en charge des demandeur·euses d’asile8, où des mil­liers d’exilé·es sont livré·es à elleux-mêmes dans la rue ou dans des lieux d’occupation insa­lubres ou inadé­quats, se pré­oc­cu­per de la san­té men­tale des exilé·es n’est pas un luxe super­flu. Il est le reflet d’une socié­té qui, même en temps de crise, ne se résigne pas à se retran­cher sur elle-même en se regar­dant le nom­bril, mais entend faire du res­pect du bie­nêtre et de la digni­té de toutes et tous une bous­sole de sa rai­son d’être.

  1. |  « San­té men­tale : à prendre avec soin », coor­don­né par Mathieu De Backer, publié dans le n°2021/6 : https://cutt.ly/l7gBgRY. Il est à noter que les contri­bu­teurs et contri­bu­trices de ce dos­sier tra­vaillent sur la ques­tion depuis bien plus longtemps.
  2.  | Gisle L., Dries­kens S., Dema­rest S. & Van der Hey­den J., San­té men­tale. Enquête de san­té 2018. Bruxelles : Scien­sa­no, 2020, Numé­ro de rap­port : D/2020/14.440/3. P. 6. Dis­po­nible en ligne : https://cutt.ly/E7rsCfB
  3. | Sho­lo­kho­va S., Noi­rhomme C., Moris­sens A. & Ver­niest R., L’impact de la pan­dé­mie de COVID-19 sur le recours des enfants et ado­les­cents aux soins de san­té men­tale. MC-Infor­ma­tions, décembre, 2021 , n°286 : https://cutt.ly/P7rs5ep
  4. | Dans le sillage de son Plan d’action mon­dial pour pro­mou­voir la san­té des réfu­giés et des exi­lés 2019 – 2023 : https://cutt.ly/r7rxakC
  5. | Le terme n’est pro­ba­ble­ment pas le plus appro­prié tant leur répé­ti­tion et l’absence de prise en compte des erreurs du pas­sé laissent à pen­ser que ces poli­tiques sont déli­bé­ré­ment menées pour dis­sua­der les poten­tiels candidat·es réfugié·es de venir en Bel­gique, et ren­voyer l’image d’un pays peu accueillant à leur égard. De telles vel­léi­tés contre­viennent pour­tant aux enga­ge­ments inter­na­tio­naux de la Bel­gique à tra­vers la Conven­tion de Genève.
  6.  | Voir à ce pro­pos le dos­sier « Mobilisé·es avec ou sans papiers », coor­don­né par Corinne Tor­re­kens et Azze­dine Haj­ji, publié dans le n°2022/6 de La Revue nou­velle : https://cutt.ly/a7gBc95
  7. | Plus d’informations sur le site de l’asbl : https://regards-croises.be/
  8. | Gri­bo­mont H., « Crise de l’accueil », non-res­pect des déci­sions de Jus­tice par Feda­sil et mesures pro­vi­soires : de Bruxelles à Stras­bourg, 2023, Dis­po­nible en ligne : https://cutt.ly/q7iMnPG

Azzedine Hajji


Auteur

Azzedine Hajji est codirecteur de {La Revue nouvelle}, assistant-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’université libre de Bruxelles. Il a été auparavant professeur de mathématiques dans l’enseignement secondaire, et psychopédagogue en Haute École dans le cadre de la formation initiale d’enseignant·e·s du secondaire. Ses sujets de recherche portent principalement sur les questions d’éducation et de formation, en particulier les inégalités socio-scolaires dans leurs dimensions pédagogiques, didactiques et structurelles. Les questions de racialité et de colonialité constituent également un objet de réflexion et d’action qui le préoccupent depuis plus de quinze ans.