Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Être choisi

Numéro 2 Février 2008 par Serge Garrous

février 2008

Met­tons qu’il s’ap­pe­lait Benoît. Au fond, pour lui et à mon sou­ve­nir, ça ne va pas tel­le­ment. Mais comme ça se passe il y a plus de vingt ans, « Benoît » va plus ou moins bien avec l’é­poque d’a­lors. J’ai déjà un peu par­lé de lui, ailleurs. J’y reviens parce que, ce qui est arri­vé à ce moment-là, ce […]

Met­tons qu’il s’ap­pe­lait Benoît. Au fond, pour lui et à mon sou­ve­nir, ça ne va pas tel­le­ment. Mais comme ça se passe il y a plus de vingt ans, « Benoît » va plus ou moins bien avec l’é­poque d’a­lors. J’ai déjà un peu par­lé de lui, ailleurs. J’y reviens parce que, ce qui est arri­vé à ce moment-là, ce qui a été dit, m’é­tour­dit davan­tage, chaque fois que j’y repense, par la pro­fon­deur sans fond que j’y per­çois. Cela fait des ronds dans la pen­sée, à la longue. Mais reve­nons à Benoît. C’é­tait un gosse comme les autres. Sept ou huit ans, au plus. L’ins­ti­tu­teur, géné­reux et habi­té par une foi péda­go­gique fron­tale, était de la trempe du vieux Céles­tin Frei­net (ça vous dit encore quelque chose ?). Un fré­né­tique comme on dit dans le lan­der­neau psy­cho-péda. L’ins­ti­tu­teur, donc, avait mon­té un ate­lier de typo­gra­phie dans la classe. Et les enfants, d’a­bord sol­li­ci­tés d’é­crire leur texte heb­do­ma­daire à la main, le sou­met­taient ensuite au maître qui, après lec­ture, déci­dait sou­ve­rai­ne­ment quels seraient les heu­reux gagnants, ayant per­mis­sion d’al­ler, dans le coin typo, mon­ter leur texte, droite-gauche, bas-de-casse et capi­tales, rien que du plomb (et un peu d’an­ti­moine), puis à l’im­pri­mer sur la presse arti­sa­nale. À date plus ou moins fixe, le recueil de toutes ces perles impri­mées — poèmes, comp­tines ou rela­tions d’é­vé­ne­ments de la vie enfan­tine — parais­sait et était ven­du pour quelques francs aux parents, fiers, sou­riants ou bête­ment hilares, c’é­tait selon, devant la pro­duc­tion lit­té­raire et gra­phique de leur écri­vain pré­coce. Benoît, lui, pei­nait à trou­ver l’ins­pi­ra­tion. Ses copains, plus doués que lui, peut-être, étaient déjà allés, cer­tains, plus d’une fois, vers la suprême consé­cra­tion, à savoir : être auto­ri­sés à s’im­pri­mer « pour du vrai ». Le tour de Benoît ne venait pas. Sa muse res­tait aux abon­nés absents. Et les jours pas­saient. On les ima­gine bien : déses­pé­ré­ment gris et ennuyeux. Alors que ceux des autres s’ins­cri­vaient en belles lettres, gara­mond ou bodo­ni, très noires sur très blanc. Une idée toute simple vint alors à Benoît, l’i­dée (mais était-ce bien une idée ?) d’é­crire sobre­ment ceci : « J’ai rien à dire, mais je vou­drais tel­le­ment être choi­si. » Dans l’heure, Benoît était pro­mu typo­graphe et son chef-d’œuvre d’oc­ca­sion pas­sait à la pos­té­ri­té, joint, dans le recueil tri­mes­triel, à une nou­velle livrai­son de maximes, say­nètes ou récits d’en­fance. L’un ou l’autre de ces cahiers dort sans doute encore aujourd’­hui dans un gre­nier de grands-parents qui aiment conser­ver ce type de tré­sor. Voi­là pour l’his­to­riette qui finit bien. Du vrai vécu. Un joli et fugi­tif bon­heur d’é­lève. Mi-Dois­neau, mi-Boubat.

Mais depuis lors, au fil des années, le sens obs­cur de cet aveu d’en­fant me tra­vaille. Être choi­si… Non pas avoir vu sa per­for­mance confron­tée à la hau­teur d’une exi­gence sup­po­sée, non pas éva­lué, ni recon­nu pour ce que l’on aurait fait — et qu’en cette occur­rence, Benoît n’a­vait d’ailleurs pas du tout accom­pli (« j’ai rien à dire ») -, non pas jugé sur l’œuvre, mais habi­té par une aspi­ra­tion éper­due, sans réso­lu­tion, motion pure de pas­sion intran­si­tive, simple et étrange conjonc­tion de la conscience, mal­heu­reuse de n’être qu’une pas­si­vi­té (n’a­voir rien à offrir pour « gagner le ciel ») et d’une visée « de patience dési­rante », dis­po­si­tion d’« attente contre toute attente », peut-être sans espé­rance de réponse dans cette vie.

J’i­ma­gine que la cure psy­cha­na­ly­tique pour­rait sans doute démê­ler ce qui, dans cette fixa­tion sur le choix, c’est-à-dire sur l’é­lec­tion gra­cieuse par autrui (auprès duquel l’at­ti­tude du requé­rant semble presque s’im­po­ser par son exi­gence, son obs­ti­na­tion butée et son qua­si-chan­tage), relè­ve­rait d’une sorte de mys­ti­cisme. Et l’on sait qu’il arrive que les gens de l’art penchent pour le ran­ger dans la caté­go­rie pos­sible de la per­ver­sion et de l’é­ros détour­né. À moins que cela ne puisse expri­mer — et tout à la fois mas­quer — un manque archaïque, un inex­tin­guible besoin qui court en des­sous de nos vies et qui des­si­ne­rait ce qu’elles auront à tout jamais d’in­com­plet. Et d’injuste.
J’en­tends déjà ceux qui me diront que j’en remets, que je « pousse un peu loin le bou­chon ». Le gen­til Benoît — déci­dé­ment ce pré­nom ne va pas au sou­ve­nir que j’ai de la situa­tion — vou­lait seule­ment faire comme les copains, éta­ler au rou­leau un peu d’encre noire, pâte odo­rante, bien gluante, sen­suelle, dire « beurk » quand on la presse hors du tube, peut-être même s’en mettre un tout petit peu sur le bout du nez, cham­bar­der comme un potache, faire se mar­rer les filles ? Mais voi­là, cela ne s’est pas pas­sé ain­si. Le manque, la pri­va­tion lui ont sug­gé­ré d’é­crire quelque chose de farou­che­ment autre. Et il n’a pas écrit qu’il aurait « vou­lu aller impri­mer comme les copains ». Il a écrit : « Je vou­drais tel­le­ment être choi­si ». On peut trou­ver la for­mule insi­gni­fiante (et elle l’est à cer­tains égards), mais elle me paraît s’ou­vrir par son insi­gni­fiance même, par sa bana­li­té tché­kho­vienne, sur une sorte de poé­ti­sa­tion obs­cure de son sens, « un plus oultre et qui attire », une façon iri­sée d’é­lar­gis­se­ment à l’in­fi­ni. On se sent comme auto­ri­sé à entendre la phrase hors de tout contexte, doré­na­vant douée d’un pou­voir béant de sug­ges­tion inat­ten­due, ins­tau­ra­tion mys­té­rieuse de quelque chose d’é­per­du­ment incon­so­lable. Vou­loir tel­le­ment être choisi…
J’ai le sen­ti­ment d’ap­pro­cher de ce que je veux dire autour et à par­tir des si simples mots de Benoît. Mais un détour m’im­pose encore une petite confi­dence de por­tée pro­blé­ma­tique et qui paraî­tra à nou­veau saugrenue.

Voi­ci. Je ne sais pas bien pour­quoi (mais je cherche encore aujourd’­hui !) la phrase du Benoît d’a­lors me fait pen­ser à la musique de Schu­bert. C’est comme ça. Encore une fois, plus ou moins dif­fi­ci­le­ment expli­cable. Quand j’en­clenche le CD et que j’é­coute, le vio­lon et le vio­lon­celle sont là, en train d’a­van­cer dans un frot­te­ment bat­tu, en un conti­nuo de cendre rauque, régu­lier, un osti­na­to comme un pas, pen­dant que le pia­no dit un chant déso­lé qui résume toute la men­di­ci­té du réel, « la détresse de tous ceux qui éprouvent la détresse », quelque chose de la vie elle-même qui demande répa­ra­tion de sa peine et exige élec­tion sou­ve­raine. Schu­bert et l’a­veu d’un enfant… La musique comme tra­duc­trice obs­ti­née du désir (« aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige » comme dit le poète de la nuit essen­tielle), ne serait-elle pas, à sa manière, par­fois, ici en tout cas, aveu d’en­fant. Et me vient alors la convic­tion que, si le chant schu­ber­tien nous est si intime, si nous y recon­nais­sons comme tel­le­ment nôtre, l’er­rance désar­mée des tendres et des simples, il nous est aus­si, par­ti­cu­liè­re­ment cher dans le même temps, par une manière d’as­pi­ra­tion obs­cure en lui, à être res­tau­ré dans l’im­men­si­té confuse d’un bon­heur affec­tueux et d’a­vant toute épreuve. « De nous » comme l’é­crit génia­le­ment Jacques Drillon, « qui ne sommes […] ni beaux ni laids, ni riches ni bien nés, […] de nous que la vie effraie, que le vent pousse à son gré, qui n’a­vons écrit ni L’é­thique ni L’of­frande musi­cale, de nous qui nous consu­mons len­te­ment en vains regrets, qui repous­sons à plus tard ce qui déjà hier était impos­sible, de nous, les êtres sans mémoire et sans force, sans gloire et sans orgueil, de nous qui regar­dons les autres avec cette crainte pro­fane qui fait les imbé­ciles et les super­sti­tieux, de nous, les vieillis avant l’âge, les men­teurs, les lâches, les pauvres en esprit, de nous, les tendres et les enfan­tins, à l’âme vaga­bonde, aux haines fra­giles, aux véné­ra­tions incer­taines, qui disons tout haut ce que d’autres n’osent pen­ser bas, et qui nous tai­sons quand il fau­drait séduire, de nous, les jaloux et les crain­tifs, de nous Schu­bert est le frère. »

Benoît, c’est déci­dé­ment un pré­nom qui ne va pas. J’au­rais dû dire Franz ! 

Serge Garrous


Auteur