Skip to main content
Lancer la vidéo

États nerveux. Sur la démocratie à l’âge des émotions

Numéro 8 – 2020 par Wiliam Davies Tobias Haberkorn

décembre 2020

Les distinctions que propose le libéralisme classique entre guerre et paix et entre corps et esprit sont devenues obsolètes et les marchés ont intégré l’importance prise par l’instinct dans nos actions. Mais les institutions politiques des démocraties libérales courent loin derrière cette musique. Pour William Davies, essayiste britannique, professeur d’économie politique à l’université de Londres (Goldsmiths College), dans cet âge des émotions, l’heure est venue pour des politiques de l’empathie. Une contribution précieuse à plus d’un titre, y compris pour décoder la « guerre contre le coronavirus » ou encore les tensions autour de l’élection présidentielle américaine. Propos recueillis par Tobias Haberkorn.

Article

Tobias Haberkorn : Le titre de votre livre, Nervous States (États nerveux), fait allusion à la nervosité de notre époque. La politique et les médias, le travail et la vie privée, tout s’est accéléré du fait de la technologie. Le monde est-il devenu trop rapide pour que nos démocraties libérales puissent simplement fonctionner ?

William Davies : L’accélération est à coup sûr un aspect central de notre vie politique et économique. L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Nervous States, c’est que je voulais comprendre ce que cela fait aux institutions de nos démocraties libérales. Avant tout, cela veut dire que nos espaces de délibération et de critique, qui ont toujours été au cœur du libéralisme politique, en viennent à apparaitre lents et ringards. La science moderne, qui a été l’étendard du progrès pendant quatre siècles, marche à un rythme qui est de plus en plus en décalage par rapport au flux continu des médias numériques et aux attentes de réactions et de décisions instantanées. Les populistes foncent dans la brèche pour promettre des actions immédiates alors que les institutions libérales n’ont, elles, à proposer que des actions médiées par du droit, de la représentation politique, des comités de lecture, etc. À l’âge des plateformes, toutes ces médiations sont vécues comme intolérablement lentes et autoréférenciellesÂ

En second lieu, je pense que notre sens de l’authenticité et de l’honnêteté des actions s’est déplacé du domaine de la raison (avec tous les problèmes et toutes les exclusives qui allaient de pair) vers celui de la neurologie et des réponses automatiques. À l’heure de Twitter, nous ne jugeons plus les politiciens à l’aune de leurs arguments, de leurs discours et de leurs décisions politiques, mais à l’aune de leur non-verbal et de leurs réactions instantanées face à des évènements imprévus en live. Comme tout contenu culturel, la politique est de plus en plus évaluée en temps réel, en termes de clics, d’audimat et de likes. Que ce soit dans la politique, les médias ou la culture, les personnalités publiques sont sommées d’agir comme des acteurs en scène ou des champions sportifs, dont la crédibilité se joue dans une espèce de spontanéité soigneusement millimétrée. Or, les formes d’autorité traditionnellement associées au libéralisme politique n’ont pas été forgées pour avoir de tels effets instantanés sur leurs audiences.

Paix, prospérité et démocratie

T. H.: Dans votre ouvrage, vous décrivez comment l’ordre libéral s’appuie sur deux distinctions qui sont à la fois philosophiques et politiques : entre corps et esprit et entre guerre et paix. Comment ces deux distinctions se sont-elles avérées fondatrices pour le libéralisme et qu’est-ce qui vous fait penser que cet édifice ne tient plus debout ?

W. D.: Du point de vue de l’histoire intellectuelle, le libéralisme classique suppose que les êtres humains ont une capacité à penser de façon autonome, rationnelle et raisonnable, qui leur est propre et en dernier ressort octroyée par Dieu. C’est une idée que Descartes a formulée dans son épistémologie au XVIIe siècle et sur laquelle Hobbes a basé sa conception du libéralisme politique. Hormis la remarquable exception des situations de guerre, le corps, avec ses passions, ses émotions et sa morbidité, est maintenu en dehors du politique. C’est pourquoi le recours à la violence physique incombe exclusivement à la puissance publique. Et c’est là, en réalité, un premier acte de représentation politique : l’État garantit quelque chose qui est dans l’intérêt de tous, à savoir la possibilité de vivre dans la paix et la prospérité. Pratiquement, cela veut dire que le libéralisme politique débute avec le Traité de Westphalie en 1648. Les puissances européennes se répartissent des territoires sur lesquels elles entendent assurer une cohabitation pacifiée.

T. H.: Pour vous, paix et prospérité sont le cœur de l’idée politique que le libéralisme s’est toujours fait du bien commun, mais il n’en serait rien pour les institutions démocratiques elles-mêmes ?

W. D.: Oui. Une vérité discrète des populismes actuels est qu’il n’y a rien de spécialement démocratique dans l’État libéral. La société a d’autres manières que la démocratie pour être représentée. Les statistiques et le savoir des experts offrent des images de la société. La puissance publique représente les intérêts de la population en mettant en place un État de droit. Tous ces mécanismes ne sont pas démocratiques au sens de donner une voix à chacun. Mais ils constituent de la représentation en ce qu’ils circonscrivent la masse complexe et chaotique des millions de gens qui vivent ensemble dans une nation et qu’ils agissent en leur nom. Les politiques qui s’ensuivent peuvent tout à fait ne pas être particulièrement justes ou égalitaires. Mais par rapport à l’idée d’un gouvernement, elles sont néanmoins une avancée libérale : les monarques médiévaux n’agissaient au nom d’absolument personne si ce n’est eux-mêmes. Dire qu’ils étaient mandatés pour faire ce qu’ils faisaient n’aurait eu aucun sens.

T. H.: Ces dernières décennies, les rhétoriques et les politiques guerrières ont envahi des pans de plus en plus larges de la vie civile : la guerre contre le terrorisme, la guerre contre la drogue, la cyber-guerre, la guerre commerciale. Et on pourrait tout aussi bien parler de guerre pour le climat et de fortifications guerrières contre l’immigration.

W. D.: Il vaut la peine de relever que la stricte distinction entre la guerre et la paix ne s’est jamais appliquée que dans le centre du projet libéral européen. Dans les colonies, il n’y avait de différence ni légale ni pratique entre la guerre et la paix. La manière dont ces territoires furent envahis et gouvernés, la manière dont l’ordre y était exercé, tout cela s’est fait à l’aide d’un recours constant à la violence militaire et à des techniques de combat et de contrôle de type martial. Cependant, dans son idéal même, le libéralisme politique s’efforçait de cloisonner le pouvoir militaire et le pouvoir civil. Il promouvait une force de police civile, un droit civil et le progrès des droits individuels. Et c’est dans les situations de guerre que ces préconisations pouvaient être mises sur le côté.

Banalisation du guerrier

T. H.: Pensez-vous que la globalisation a évolué d’un état de compétition économique relativement pacifiée vers une situation de guerre généralisée quasi planétaire ?

W. D.: Je crois qu’il est possible d’identifier quelques symptômes de la manière dont la distinction entre guerre et paix n’est plus assurée dans les démocraties libérales occidentales. D’une part, il est commun de constater que le langage militaire s’est banalisé en politique. On parle désormais de « guerre de l’attention » en rapport avec les messages complotistes. Vous avez relevé de tels exemples de rhétorique guerrière dans ce qui constituait jadis des champs ordinaires la politique. Et d’un autre côté, la guerre effective est devenue de moins en moins tangible et distinguable.

On peut en voir une manifestation dans la montée de la « guerre de l’information » qui tente de déstabiliser les écosystèmes informationnels, cette guerre que l’État russe serait en train de pratiquer un peu partout dans le monde. L’armée américaine est, elle, engagée dans des formes d’intervention et de combat, par exemple via des drones, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la manière classique de faire la guerre.

T. H.: Vous revenez beaucoup sur la manière dont l’expertise et les savoirs sont produits et validés. Peut-on dire que des régimes de vérité différents se déploient en temps de guerre et en temps de paix ?

W. D.: Dans une situation de guerre, rien ne reste fixe très longtemps. Vous devez être sur vos gardes en permanence, vous devez développer des modes très raffinés de détection des changements et des menaces, vous devez vous méfier de tout. En temps de guerre, vous n’avez pas le temps de mener des études dépassionnées et objectives comme celles qu’on mène en laboratoire ou dans une société en paix. Quand les choses s’accélèrent, comme c’est le cas avec le capitalisme financier contemporain, ce qui devient crucial, ce sont les suppositions à chaud et les impressions instantanées, et une société apparemment en paix revêt graduellement certains traits guerriers. Et je crois que c’est l’évolution qu’est en train de connaitre une grande partie du capitalisme globalisé. Dans Nervous States, j’essaie de trouver des explications à cela en particulier par l’infiltration des technologies de l’information dans tous nos fonctionnements sociaux depuis la fin du siècle dernier, mais aussi par la figure entrepreneuriale combattive et quasi militaire issue de la pensée néolibérale autrichienne.

T. H.: Pour reprendre le vocabulaire que vous utilisez dans ce livre, il convient d’agir sur la base de sentiments plutôt que sur la base de faits.

W. D.: Sur la base des sensations, certainement. Nous voyons nos sensations comme traduisant nos émotions, comme quand on dit « Je me sens heureux ». Mais dans un sens différent, le mot sensation décrit comment on perçoit le monde, comment on perçoit la température d’un objet ou s’il s’agit de quelque chose qui se mange. Les sensations comme les émotions sont des capacités cognitives absolument indispensables, elles font partie intégrante du fonctionnement d’un système nerveux. Ces vingt-cinq dernières années, c’est devenu quelque chose de très insidieux dans la culture intellectuelle et politique, en particulier dans le monde des affaires, d’établir que raison et émotions ne sont pas des réalités séparées. L’une des contributions scientifiques les plus importantes en ce sens a sans doute été celle du neuroscientifique Antonio Damasio dans son ouvrage L’erreur de Descartes en 1994, où il mobilise un tas d’évidences scientifiques pour montrer que les gens qui ne sont pas capables de ressentir les choses ne peuvent pas non plus raisonner. Les secteurs du marketing, du nudging et du changement des comportements ont été très réceptifs à de telles conclusions. Nos systèmes démocratiques, eux, courent derrière cette musique.

Court-circuit de la rationalité politique

T. H.: Diriez-vous que le monde des affaires opère sur la base d’hypothèses plus réalistes sur l’être humain que celles sur lesquelles s’appuient les institutions démocratiques ?

W. D.: Ce que je dirais, c’est que certaines visées de la pensée néolibérale collent particulièrement bien à un monde conduit par les émotions volatiles, l’instabilité et le changement constant. Dans les écrits de Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, mais aussi dans ceux de Joseph Schumpeter (que l’on ne considère pas en général comme un néolibéral), la rhétorique de l’entreprenariat est truffée de métaphores militaires. L’entrepreneur est un adepte de la disruption courageux et héroïque qui agit dans un univers d’incertitudes en faisant confiance à son instinct, à son « nez ». C’est très similaire aux mots avec lesquels Clausewitz, au début du XIXe siècle, couvrait d’éloges Napoléon, le présentant comme quelqu’un qui ne perd pas de temps, qui n’attend pas que les évidences lui arrivent et qui prend vraiment le contrôle de la situation. La manière dont les stratégies d’entreprise sont enseignées aujourd’hui dans les business schools s’appuie autant sur l’essor d’Apple dans les années 1990 ou sur l’écroulement de Kodak que sur des textes comme L’art de la guerre de Sun Tzu, le De la guerre de Clausewitz et les ouvrages des années 1940 du stratège militaire britannique Liddell Hart.

Notre univers politique, de son côté, s’en tient à l’idée que les gens agissent en règle générale sur la base de délibérations raisonnables et de calculs d’optimisation de leurs intérêts économiques. Et c’est sans doute parce que nos institutions plongent leurs racines dans un temps où les médias, l’économie et la vie politique tournaient à un rythme beaucoup plus lent. Le concept d’intérêt lui-même est le prototype d’une idée moderne classique issue du libéralisme du XVIIe siècle, avec cette notion de ce qui est bon pour soi que chacun aurait en tête et en fonction de laquelle le marché va vous faire agir d’une manière ou d’une autre. Alors que ce qu’on voit vraiment sur les marchés, c’est avant tout une situation d’incertitude.

T. H.: Le numérique suscite de l’accélération et de l’incertitude, ainsi que des formes de contrôle plus aigu.

W. D.: C’est ce qu’on voit dans la manière dont notre système financier s’est spectaculairement accéléré à la fin des années 1980 avec la numérisation des bourses. Depuis, les marchés financiers sont considérés comme évoluant à une vitesse tout simplement impossible à appréhender pour n’importe quel courtier individuel, sans parler des régulateurs, et des technologies sophistiquées ont été requises pour maintenir un semblant de « contrôle » des places de marché. Le tout au numérique de la vie sociale et politique, que nous associons à l’essor des réseaux sociaux au XXIe siècle, nous amène à un degré de turbulence similaire. La réactivité en temps réel est centrale pour tout leadeurship politique… Et je ne veux pas être romantique par rapport à la démocratie libérale, ou sous-entendre qu’avant, tout se passait de façon complètement rationnelle et intelligente. Mais il me semble évident que l’accélération numérique contredit fortement la possibilité des pauses où la réflexion critique pouvait se déployer jusqu’à il y a peu.

Toute-puissance du besoin de contrôle

T. H.: Vous décrivez ainsi le smartphone comme un instrument quasi militaire qui permet toutes sortes d’actions de contrôle sur nos vies.

W. D.: La promesse psychologique de ces téléphones n’est pas tant l’accès à des contenus qu’un espace, l’écran, qui vous est totalement obéissant, ce qui se transpose dans l’illusion que le monde perçu à travers l’écran va vous être tout aussi soumis. Tout effort pour comprendre la dépendance aux smartphones, j’en suis convaincu, doit prendre en compte le fait qu’ils relèvent plus de technologies du contrôle que de technologies de l’information. Bien sûr ils vous livrent tout un tas d’informations, mais ce qu’ils vous proposent, c’est d’abord de la navigation et du contrôle, la capacité à vous faire obéir par un monde hyperkinétique et brouillé. Le livre met en tension une vision du monde qui tente d’en donner une représentation — la vision classique de la modernité, celle du XVIIe siècle, dont est emblématique un objet comme la carte — et une vision du monde qui consiste à en prendre le contrôle, ce qui relève au fond d’un idéal militaire. Aujourd’hui, on n’a bien souvent aucune idée d’où on va tant qu’on n’a pas introduit une destination dans le GPS de notre téléphone et qu’on n’en suit pas les instructions. Ce rapport au monde basé sur la navigation est quelque chose qui trouve son origine dans les technologies guerrières et dans le besoin d’assujettir le monde à son contrôle.

T. H.: La notion de contrôle est intéressante. Des expressions comme « avoir le contrôle » ou avoir une situation « sous contrôle » semblent s’être banalisées au même rythme que la précarité socioéconomique.

W. D.: Ce sont encore des expressions militaires, qui renvoient à des situations de danger et de conflit. Un chef militaire est là pour contrôler ses troupes et idéalement son adversaire. Il a une situation à maitriser en temps réel. Si je contrôle mon corps, mon système nerveux fait ce que je lui ordonne de faire. Si je contrôle mon armée, mes ordres arrivent jusqu’à la ligne de front et donnent les résultats escomptés. Perdre le contrôle veut dire que vous envoyez des ordres, mais que la situation n’y répond plus. Il se peut que vous soyez piégé, complètement à la merci de votre patron au boulot ou au volant d’une voiture qui ne répond plus. La perte de contrôle est une crainte que les gens nourrissent par rapport à leur vie professionnelle, par rapport à leur vie psychologique menacée par l’invalidité ou la maladie et se prolonge par une crainte quasi existentielle à l’idée que la société n’est plus sous le contrôle de personne. Toutes ces craintes entrent en résonance et rendent attirante, pour être très schématique, la promesse qu’une espèce de dictateur militaire apparaisse et reprenne le contrôle.

T. H.: L’un des chapitres les plus impressionnants de votre livre est celui où vous parlez de traumatismes et d’automutilations. Vous expliquez que pour les gens qui connaissent un stress post-traumatique, s’entailler, par exemple, peut être une manière de recommencer à ressentir son corps, d’en reprendre le contrôle par la douleur. Ne pourrait-on pas faire un parallèle intéressant avec le Brexit et son ambition de « reprendre le contrôle »1 ? Et avec le fait que la ligne dure des pro-Brexit ayant pris le contrôle de la politique, elle inflige des souffrances supplémentaires à la population du point de vue économique.

W. D.: Je n’ai pas voulu tirer trop loin l’analogie du livre, mais je crois que vous avez raison. Je me suis intéressé à l’histoire de l’automutilation parce qu’elle pouvait aider à comprendre certains aspects de la politique qui sont complètement incompréhensibles du point de vue d’un paradigme rationaliste. Jusqu’aux années 1960 et 1970, on interprétait les comportements d’automutilation comme des appels à l’aide, des actes de communication à l’attention de ceux dont vous pourriez attendre de l’aide. On bascule ensuite dans une lecture en termes d’actes d’autorégulation affective. Cela fait partie des comportements autodestructeurs, comme la toxicomanie ou le simple fait de prendre un verre le soir, qui sont aussi des moyens de reprendre le contrôle sur soi et sur ses sentiments. Pour beaucoup de monde, la peur ultime est la perte de contrôle et c’est effectivement en situation de stress post-traumatique qu’elle se manifeste de la façon la plus spectaculaire et la plus physique. Par exemple, vous pouvez avoir deux accidents de la route similaires, avec des blessures et des niveaux de douleur identiques, mais celui qui va produire les syndromes de stress post-traumatique les plus lourds est celui dont il aura été le plus difficile de s’éloigner immédiatement. C’est ce sentiment de vulnérabilité totale aux circonstances, d’être complètement à la merci de la situation, qui produit une énorme sensation de perte de contrôle. Une grande partie de l’attrait d’un slogan comme « Take back control » est venu de mécanismes de ce genre dans notre psyché.

Après le récit libéral

T. H.: La vitesse et la nécessité de répondre avec ses tripes, ne s’agit-il pas de situations qui ébranlent la distinction entre le corps et l’esprit ? Un autre phénomène dont vous parlez dans votre livre est la douleur et les problèmes de santé, à propos desquels il est compliqué de faire la part entre les effets sur le corps et les effets sur l’esprit.

W. D.: Tout à fait. Nous connaissons tous ces distinctions qui ont été au cœur des démocraties libérales occidentales de ces dernières décennies, et qui sont en quelque sorte des héritages du néolibéralisme : entre les centres métropolitains et les périphéries rurales, entre les diplômés du supérieur et les autres, etc. Mais la manière dont ces divisions sont corrélées avec la santé, la souffrance ou l’âge, quant à eux, c’est quelque chose qui attire moins l’attention. Le clivage autour du Brexit, c’était d’abord un clivage par rapport à l’âge. En France, les cartes du vote Le Pen se superposent avec celles de l’état de santé et de l’espérance de vie. Ces paramètres de succès des partis populistes montrent l’obsolescence des hypothèses libérales convenues sur la manière dont la politique est censée fonctionner : les gens devraient vouloir le statuquo politique tant qu’ils ont la perspective de s’en sortir un peu mieux sur le plan économique. Sur le plan psychologique, et même surtout sur le plan existentiel, nous devons bien comprendre qu’il existe un désir de contrôle et d’autorité qui fasse sens, deux réalités qui semblent manquer dans les sociétés capitalistes existantes. Faute de quoi le système libéral en est arrivé à être vu comme un système qui n’est plus en situation de contrôle, où plus personne n’assume l’autorité, où plus personne ne rend vraiment la justice.

T. H.: Votre sentiment, pourrait-on dire, est qu’un contrat moral de base a été rompu entre la société et ses membres individuels, un sentiment qui est désormais devenu dominant dans la population blanche d’Amérique et de Grande Bretagne.

W. D.: Je crois, en effet, que quelque chose de ce type s’est mis à prendre de la consistance à partir des années 1990. Mais c’est depuis la crise financière que c’est devenu palpable dans les attitudes politiques et dans les comportements électoraux. L’une des questions qui m’inquiètent dans le livre est de savoir, si le récit libéral à propos de l’être humain ne tient plus, par quoi il est en train de se faire remplacer. Les libéraux croient que les êtres humains ont des intérêts et que même si eux-mêmes ne reconnaissent pas pleinement ces intérêts, ils s’en trouvent mieux dès lors que quelqu’un les représente en fonction d’une certaine logique économique et mathématique où chaque année on s’enrichit un peu et on allonge un peu son espérance de vie. Or, je crois qu’il faut se donner une tout autre vision de la subjectivité humaine, celle d’une subjectivité incorporée qui tourne autour de quelque chose qui échappe complètement aux économistes conventionnels, à savoir le fait que les sentiments de perte et les souvenirs des souffrances sont plus prégnants et plus décisifs politiquement que les sentiments de plaisir et les perspectives de gains. Freud était bien conscient de ces aspects de la psychologie humaine, structurée par nos pertes, nos douleurs, nos sentiments de dénigrement et d’humiliation, toutes des expériences qui nous marquent bien plus longtemps que nos victoires, nos succès et nos réussites.

Sous l’empire des blessures narcissiques

T. H.: Mais ne pensez-vous pas que la rhétorique de la grandeur et du contrôle retrouvé est largement basée sur des illusions à propos d’un âge d’or qui n’a jamais existé ?

W. D.: Oui peut-être. Mais je crois que sans vous coltiner ces aspects de la psychologie humaine, vous n’êtes pas en mesure de comprendre des phénomènes comme le nationalisme. Souvent, le creuset du nationalisme, ce sont des expériences de défaite plutôt que de triomphe. La rhétorique du Brexit mobilise surtout la manière dont la Grande Bretagne est soi-disant humiliée par l’Europe, la manière dont elle a perdu sa grandeur et devrait la reconquérir. Trump clame que les États-Unis ont été humiliés par des pays comme le Mexique et la Chine. Tout cela relève de ressorts psychologiques très puissants. Je crois que l’une des choses auxquelles je voulais en venir en écrivant sur le corps est la manière dont ces sentiments de perte de contrôle et de dignité sont autant des symptômes de conditions physiologiques que de conditions psychologiques. Il s’agit, pour utiliser des termes à la Heidegger, de notre être au monde, qui est une condition vécue dans un corps. C’est tout sauf une explication rationnelle du style « Est-ce que c’était mieux ou moins bien avant ? ». Les mesures économiques rationnelles montrent en général que les choses vont mieux qu’avant, mais cela ne rend pas compte des pertes d’autorité ou de contrôle qu’a subies notre être au monde.

T. H.: Dans Nervous States, vous relevez la crise des opioïdes et le déclin de l’espérance de vie aux États-Unis. Ces phénomènes de déchéance somatique ont touché la population rurale blanche plus que toute autre, un groupe dont se sont délités le statut social et la richesse économique, et qui soutient très largement Donald Trump. À côté de cela, les communautés afro-américaines ont connu des conditions de vie bien plus dures depuis des siècles. Avoir subi l’esclavage et ensuite la ségrégation raciale a suscité des identités marquées par l’humiliation aussi. Mais sans nécessairement les amener à adopter des opinions politiques extrémistes ou autoritaires. Le plus souvent, ce sont même des espérances progressistes qu’elles se sont données, aussi difficiles à atteindre fussent-elles.

W. D.: C’est là un point tout à fait intéressant. Il me semble qu’on doit à cet égard prendre en compte la multiplicité des horizons temporels. Vu d’Europe, les gens s’intéressent d’abord à la manière dont le nationalisme et le populisme sont corrélés au désarroi économique. L’une des études que je cite dans le livre montre que cela doit être compris comme un phénomène dynamique. Les grandes concentrations de supporteurs du populisme nationaliste ne se trouvent pas dans les endroits où le chômage est le plus élevé, mais dans ceux où il s’est accru le plus rapidement. Donc là où les pertes de statut sont plutôt rapides, où on se souvient du meilleur statut qu’on avait il y a peu. Mike Davis avait écrit un superbe article dans la revue Jacobin2 peu après l’élection de Trump où il montrait que, n’eût été un groupe de contés dans trois États, c’est Hillary Clinton qui aurait été élue présidente. Davis examine les contés en question, dans le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin, qui ont basculé d’Obama à Trump en 2016, et il relève que tous avaient connu une fermeture d’usine de grande ampleur justement pendant la campagne électorale.

Pour une raison politique empathique

T. H.: En concluriez-vous qu’un déclin économique modéré aurait plus d’impacts politiques qu’une situation de misère durable ?

W. D.: C’est certes une manière dont on pourrait interpréter de telles données. Mais les questions de souffrance, de maladie et de mortalité occupent de toute façon le devant de la scène dans l’univers politique contemporain. Et pas seulement aux États-Unis. En Grande Bretagne aussi l’espérance de vie a tendance à diminuer. Et pour ce qui concerne les moins âgés, l’activisme politique est devenu de nature plus existentielle, regardez des mouvements comme Black Lives Matter ou Extinction Rebellion. La politique est retournée vers les questions de vie et de mort et cela porte un coup au cœur du projet libéral Hobbesien selon lequel, hormis si la guerre a été déclarée, la politique n’a pas à dépendre des préoccupations d’ordre moral. En deux décennies aux États-Unis, le nombre de morts d’overdose aux opiacés a dépassé le nombre de morts de la guerre du Viêt Nam. Le capitalisme engendre des problèmes qui se répercutent sur les corps des gens et sur leur mortalité, et cela c’est quelque chose que les sciences sociales rationalistes comme l’économie et la psychologie comportementale ne sont pas équipées pour saisir. Et c’est bien pour cela que nous avons besoin d’une approche de la subjectivité qui soit plus imprégnée de psychanalyse.

T. H.: Vers la fin du livre, vous rappelez les distinctions initiales et vous dites qu’il n’y a pas de retour possible vers un monde idéalisé de paix civile et de discours politiques désincarnés, purement cérébraux. La politique doit prendre le corps en compte, elle doit s’attaquer aux peurs viscérales, encore seraient-elles irrationnelles. Ce dont nous avons besoin, c’est de politiques de l’empathie, capables de réinstituer de la confiance. La manière dont les leadeurs autoritaires s’y prennent consiste à tirer des lignes claires entre ceux à qui ils veulent donner de l’empathie et ceux à qui ils ne veulent pas en donner, entre ceux dont ils vont protéger les privilèges et ceux qu’ils veulent maintenir à l’écart en fermant les frontières, en affaiblissant les statuts des migrants, en criminalisant les missions humanitaires en Méditerranée, etc. Vous voyez une manière dont les libéraux peuvent contrer de telles stratégies ?

W. D.: Il nous faut commencer à réaliser à quel point la politique est désormais imprégnée des problèmes existentiels les plus fondamentaux comme la mortalité, la perte, la mémoire de la souffrance physique. Je crois que la manière dont on aborde les problématiques économiques, environnementales et sociales doit en revenir à un registre d’humanité. Fin mars 2019, Alexandria Ocasio-Cortez a prononcé un discours impressionnant devant une commission du Congrès où elle a formulé clairement une idée que j’essayais de pointer dans mon livre. Elle expliquait que le changement climatique n’est pas un enjeu pour les élites, faisant référence à des Républicains qui disqualifiaient le Green New Deal comme quelque chose d’élitiste. Et pour ce faire, elle a listé un tas de manières par lesquelles les dégradations environnementales ont des impacts, éventuellement mortels, sur la vie des gens. Comment des paysans perdent leurs moyens de subsistance à cause d’inondations. Comment la pollution atmosphérique raccourcit la durée de vie des enfants du Bronx, etc. Une chose que je crois que les scientifiques et les politiciens progressistes doivent faire aujourd’hui, c’est se connecter à un sens de la finitude existentielle. On ne dispose plus de beaucoup de temps face aux urgences et ce qui peut être déterminant, c’est l’impact des politiques sur la vie même des gens, sur leur corps et sur leur santé.

T. H.: Invoquer l’urgence, cela suffira pour restaurer de la confiance ?

W. D.: La légitimité de l’État libéral réside à mon sens dans sa capacité à honorer ses promesses. C’est l’une des raisons pour laquelle il est tellement en crise à ce jour : les gens ordinaires ne le trouvent plus crédible, ce qu’il fait n’ayant plus grand-chose à voir à ce qu’il dit. Ils comprennent que Donald Trump n’est plus crédible non plus, mais son autorité ne dépend pas de ses paroles et ses actions vont dans le sens de celles de l’État libéral. Quand Hillary Clinton ment, c’est un énorme problème, mais que Trump mente, ce n’est pas un problème puisque dès le départ, il ne s’est pas positionné comme quelqu’un d’honnête.

Cet hiatus montre une rupture dans la vie publique : une phénoménologie partagée, ou un sens commun dans les termes d’Hannah Arendt, c’est quelque chose de fondamental. Depuis trois-cent-cinquante ans, de l’État a émané quelque chose de partagé que l’on a appelé la société. Mais aujourd’hui, c’est là une notion à propos de laquelle un nombre croissant de gens estime qu’il faut être fondamentalement méfiant voire carrément cynique. Cela ne veut pas dire que toute vie sociale ou collective soit dépendante de l’État, mais que pour qu’existe cette réalité partagée que nous voyons comme la société, l’État a toujours été fondamental, ainsi d’ailleurs que la théorisation du social.

Autrement dit, les gens arrêtent de croire dans les politiciens et ce qui vole en éclats, c’est leur capacité à donner du crédit au fait qu’il existe quelque chose comme une réalité sociale partagée. La crise de sens que tout le monde relève, ce monde « postvérité » dans lequel on semble vivre, c’est l’autre face de la crise de la représentation démocratique libérale. Pour y remédier et pour restaurer la confiance dans le système politique, il sera crucial de prendre des petites mesures compréhensibles quant à leur impact concret sur la vie des gens.

Traduit de l’anglais par Thomas Lemaigre

Interview publiée par le magazine littéraire américain The Point, republiée par Eurozine le 17 janvier 2020.

  1. « Taking back control » était un des leitmotivs de la campagne pro Brexit et est toujours un slogan des partisans du « No Deal » avec Bruxelles (NDT).
  2. Davis M., « The Great God Trump and the White Working Class », juillet 2017 (NDT).

Wiliam Davies


Auteur

essayiste britannique, professeur d’économie politique à l’université de Londres (Goldsmiths College), https://williamdavies.blog/

Tobias Haberkorn


Auteur

critique, traducteur et essayiste allemand
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.