« Et que meure l’intellectualité traitresse ! », nouvelle doxa des politiques à l’ère de la post-vérité ?
Miguel de Unamuno est un géant de la littérature et l’une des figures emblématiques de la « génération de 98 », mouvement artistique et intellectuel prolifique qui, à l’aube du XXe siècle, entendait revitaliser la création culturelle en Espagne. Lors du soulèvement mené par le général Franco en juillet 1936, il occupait la fonction de recteur de l’université […]
Miguel de Unamuno est un géant de la littérature et l’une des figures emblématiques de la « génération de 98 », mouvement artistique et intellectuel prolifique qui, à l’aube du XXe siècle, entendait revitaliser la création culturelle en Espagne. Lors du soulèvement mené par le général Franco en juillet 1936, il occupait la fonction de recteur de l’université de Salamanque. Chrétien conservateur, il fut dans un premier temps favorable à l’insurrection, laquelle se réclamait d’ailleurs de son inspiration. Cependant, les arrestations de plusieurs de ses proches et les violences de la « guerra civil incivil » lui firent rapidement prendre conscience de la brutalité criminelle des insurgés. Son indignation grandissante trouva un exutoire spectaculaire à l’occasion de la « fête de la Race espagnole » organisée par la junte militaire qui dirigeait alors une moitié de l’Espagne en aspirant à la conquête de l’autre moitié. Cette célébration prend place le 12 octobre 1936, jour dit de « l’Hispanité », en hommage au colonialisme espagnol. Toute la bonne société de Salamanque est conviée pour l’occasion à écouter à une série de discours dans le grand amphithéâtre de l’université, évènement placé sous le haut patronage de l’épouse de Franco, Carmen Polo1. Unanumo préside la tribune aux côtés de l’évêque de Salamanque et du général José Millán-Astray qui est déjà une figure marquante de ce qu’on n’appelait pas encore le franquisme. Fondateur de la légion espagnole et vétéran des champs de bataille de l’impérialisme espagnol, Millán-Astray est un officier qui impressionne autant par son autoritarisme que par ses blessures de guerre visibles : il a perdu un bras et un œil.
Face à l’assistance qui compte de nombreux dignitaires de l’Espagne nationaliste, les orateurs se succèdent pour tenir des discours enflammés sur la grandeur de l’empire espagnol et pour jeter l’opprobre sur les Basques et les Catalans. Millán-Astray harangue les phalangistes présents avec une diatribe bien sentie, qualifiant Basques et Catalans de « cancers dans le corps de la nation » que le fascisme devra extirper. En réponse retentit du fond de la salle le cri emblématique de Millán-Astray : « vive la mort ». Unamumo, excédé, prend la parole pour conclure l’évènement et, au lieu de prononcer le discours prévu, il réplique à son prédécesseur. Il évoque l’infirmité de Millán-Astray en esquissant une comparaison audacieuse avec un autre mutilé de guerre : Miguel de Cervantes qui, d’après Unamuno, avait la grandeur d’âme qui fait défaut à Millán-Astray. Il ajoute s’inquiéter de voir dans l’Espagne que les insurgés sont en train de construire, un tel personnage fixer les bases d’une psychologie de masse. En effet, « un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui ».
Piqué au vif, Millán-Astray réplique en scandant « vive la mort » avant de lancer « que meure l’intelligence » et « que meure l’intellectualité traitresse ». Unamuno s’érige alors en gardien du « temple de l’intelligence » profanée par la présence d’un individu comme Millán-Astray. Il lance à ce dernier : « Vous vaincrez, parce que vous possédez plus de force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez pas. » À l’issue de cet échange, Unamuno n’évitera d’être lynché que grâce à l’intervention de l’épouse de Franco, mais il perdra son rectorat.
Cet échange est emblématique du rejet des intellectuels dans l’Espagne de Franco. Si ce dernier est mort en novembre 1975, la volonté d’assoir un pouvoir sur la stigmatisation des intellectuels lui a survécu et reste d’actualité. Il faut noter que l’Espagne de Franco n’a en rien l’exclusivité de ce mécanisme qui est un trait commun d’un large nombre de régimes totalitaires : faute d’arguments pour convaincre, les attaques violentes contre l’intelligence leur permettent de vaincre.
Populisme de droite et intellectuels
Aujourd’hui, la critique de « l’intellectualisme » connait un nouvel essor. Elle s’inscrit en effet dans le rejet des élites qui constitue un pilier du discours de la nouvelle droite populiste. Les intellectuels nécessairement « de gauche » formeraient un groupe social sensiblement éloigné des réalités et des attentes des classes populaires. Cette posture n’est certes pas neuve à droite2, elle fut notamment exploitée par Margaret Thatcher3 dans les années 1980, lorsqu’elle dénonça une « intelligentsia », composée notamment de journalistes de la BBC et d’enseignants du supérieur, accusée d’être antibritannique parce que trop francophile et trop méprisante4. Toutefois, elle prend des proportions nouvelles à l’échelle des pays occidentaux.
Le populisme de droite se fonde avant tout sur la construction du « nous » collectif au travers d’une opposition, d’un clivage entre « le vrai peuple » et une « élite corrompue »5, et non d’une mobilisation autour d’un projet de société. C’est logique : le populisme de droite est en grande majorité convaincu de l’importance de l’économie marché6, empruntant explicitement des éléments de doctrine des économistes néoconservateurs pour défendre sa conception des comportements humains. Plus largement, il n’offre en réalité que peu d’alternatives en termes de projet sociétal, il se contente de capitaliser sur l’anxiété et le désenchantement plus ou moins diffus, la mobilisation et le prosélytisme populiste reposant sur la fabrique d’un ennemi à vaincre et non sur des changements structurels à défendre7. En déconnectant la mobilisation de toute lecture structuraliste de la société, il repose logiquement sur l’hypothèse d’alliances entre des groupes complotant ensemble pour établir ou conserver leur mainmise, alliances qui « empêcheraient » le « vrai peuple » d’avoir accès à ce qu’il mérite.
Parmi ces « groupes » supposément dangereux, le plus souvent, ce sont les détenteurs du capital culturel qui sont visés et non ceux qui possèdent le capital économique. Ainsi, le populisme de droite met généralement au ban les intellectuels considérés par nature comme élitistes, au même titre que les journalistes intrinsèquement menteurs ou les « autres » politiciens forcément corrompus. Le populisme apprend donc au peuple dont il se prétend l’émanation qu’il doit se méfier des intellectuels car ils ne pensent pas comme lui et que ses intérêts sont définitivement incompatibles avec les leurs. D’après Jan-Werner Müller, le trait fondamental du populisme tient dans la définition du « vrai peuple », celui qu’il s’agit de « ramener enfin à la lumière », au travers d’une double exclusion : l’exclusion des citoyens qui ne soutiennent pas le « leadeur charismatique » et l’exclusion des autres partis politiques8. Le leadeur populiste ne s’oppose pas vraiment aux « élites » dont il est généralement issu, mais bien à la possibilité d’une analyse complexe des réalités sociales par certains groupes au sein de ces mêmes élites. En des termes bourdieusiens, le populiste va désigner comme ennemis la « faction dominée de la classe dominante », celle dont le capital culturel constitue la plus large part de son capital symbolique, au profit de la « faction dominante de la classe dominante », celle du capital économique et ce au travers d’une série de fables, de fictions, qui mettent en scène des alliances entre ennemis « de l’intérieur » et ennemis « de l’extérieur »9.
Par exemple, Donald Trump et son entourage exploitent aujourd’hui à profusion ce clivage entre « peuples » et « eggheads ». L’objectif est de faire avaler au « petit blanc déclassé du Midwest » une version actualisée du « que meure l’intellectualité traitresse » lorsqu’il s’agit d’évoquer les « érudits cosmopolites » des métropoles de la Côte Est qui « voudraient leur expliquer ce qu’il faut penser en matière de politique ». Trump affiche un anti-intellectualisme décomplexé, se vantant de ne jamais lire de livre, vitupérant contre les experts et les universitaires qui sont pour lui « responsables du bordel dans lequel nous sommes », rappelant volontiers qu’à l’inverse de la majorité des politiciens de Washington, il n’est titulaire que d’un premier cycle professionnalisant de la Wharton School, pour mieux donner des gages de sa proximité avec « le peuple » et par là, légitimer sa disqualification systématique de toute analyse qui ne sert pas ses desseins10. Que ce soit en matière de réchauffement climatique, d’inégalités sociales, de violences scolaires… sa réplique est perpétuellement la même : il affirme ne pas y croire avant de se lancer dans l’énonciation d’une théorie du complot contre le peuple et des attaques ad hominem. Pour autant, Trump ne tarit pas d’éloge à propos de ses amis entrepreneurs et n’hésite pas à affirmer qu’il fera tout pour « se faire aimer des riches »11.
Il faut noter que sur l’usage de l’anti-intellectualisme au moins, le populisme de droite se rapproche du néofascisme. Ainsi, s’il est rigoureusement inexact de désigner le président brésilien Jair Bolsonaro comme populiste — lui-même ne se prétendant pas l’émanation du peuple —, ses propos sont en revanche clairement néofascistes12 et sa proximité avec le style de Trump dans la désignation de ses cibles a pu alimenter la confusion. Durant toute sa campagne, Bolsonaro n’a cessé de défendre la nécessité pour les « citoyens de bien » (cidadãos de bem) de se défendre face à une série de groupes accusés de miner l’État : les petits délinquants, les communistes, écologistes et socialistes, les militants LGBT et féministes, les paysans des communautés traditionnelles, les indigènes et les défenseurs des droits de l’homme. Il a recyclé abondamment des antiennes de la dictature militaire, notamment l’idée d’un lien fort entre « déliquescence des valeurs morales » et « risque communiste »13 et, ce faisant, a en particulier adressé des menaces aux enseignants universitaires, accusés de « prêcher le marxisme » et « de faire des jeunes gens des pédés ». Les intellectuels sont, dans ce schéma, les « médiateurs » qui rassemblent tous ces groupes dangereux, présentés soit comme des idiots utiles aveuglés par leurs bons sentiments qui leur font sous-estimer la menace, soit comme des agents actifs qui participent de la menace pesant sur l’État. C’est en particulier cette conception des intellectuels comme agents conscients ou inconscients d’une « menace », d’un « complot » (contre l’État ou contre le « vrai peuple ») qui constitue le trait d’union entre néofascisme et populisme et permet des proximités évidentes (se traduisant notamment par les discours élogieux de Trump à l’égard de Bolsonaro).
Le cri populiste à la belge
L’anti-intellectualisme est évidemment mobilisé par des dirigeants populistes dans des « appels au soutien » du « peuple » lorsqu’ils sont confrontés à une critique. En Belgique, Théo Francken, très actif sur les réseaux sociaux, ce qui lui permet d’atteindre « le peuple » sans « filtre » médiatique, ne s’est pas privé de jeter récemment les recteurs d’université en pâture à ses « followers ». Les autorités universitaires avaient eu l’outrecuidance de prendre position collectivement pour la régularisation des parents de la petite Mawda, décédée à la suite d’une balle tirée par la police. Francken a donc raillé les recteurs pour leur méconnaissance du dossier, au moyen d’un tweet menaçant : « Si les recteurs veulent jouer à un petit jeu politique sur les dossiers de migration, ils seront confrontés à un retour de boomerang. Tant sur le fond que publiquement. » Il a ensuite mis en doute l’adhésion aux idées de cette « élite rectorale », en ce compris dans le monde académique puisqu’à le suivre nombre de professeurs, connaissant vraisemblablement mieux le dossier que leur hiérarchie institutionnelle, le soutenaient dans sa politique. Ce procédé consistant à laisser entendre que les idées qu’on brocarde ne sont que le fait d’une minorité agissante qui s’oppose à une majorité silencieuse que l’on entend représenter est évidemment le cœur du clivage populiste.
Le cas de Théo Francken est évidemment remarquable, car il s’agit d’une personnalité politique qui a une cote de popularité extrêmement importante. Or il ne manque pas de prendre des positions très tranchées fondées sur cette rhétorique du « vrai peuple » dont il serait l’émanation contre une « élite » intellectuelle. Et sa parole publique a un effet d’entrainement important, qui aboutit à une multiplication de discours radicalisés de droite — se croyant majoritaires — qui se renforcent mutuellement… jusqu’à, dans l’exemple de Mawda, justifier la mort d’un enfant et multiplier les discours illégaux sur les réseaux sociaux14. Si l’on connait la faible popularité des partis d’extrême droite dans le sud du pays, nombre de militants du Parti populaire (PP) et du mouvement Nation se sentent légitimés par les propos de l’ex-secrétaire d’État pour s’autoproclamer porte-parole du « peuple belge ».
Par ailleurs, chaque sortie médiatique de Théo Francken autorise des campagnes de « troles » sur les réseaux sociaux15, dont certaines « personnalités » intellectuelles sont directement la cible (comme François Gemenne, Alexis Deswaef, etc.). Sous le couvert de l’anonymat et en coordonnant leurs attaques depuis plusieurs comptes possédés souvent par quelques personnes, lesdits troles donnent facilement l’impression d’être bien plus nombreux qu’ils ne le sont réellement. Plus encore, la visibilité de la masse de commentaires qu’ils produisent leur permet d’influer sur les contenus des médias classiques (notamment parce que les journalistes suivent de près ce qui se passe sur les réseaux sociaux). L’opération est dès lors très rentable pour Théo Francken, qui s’assure un « effet de consolidation » de son capital médiatique à chacune de ses sorties.
S’en prendre à des personnalités du milieu académique avec lesquelles on diverge n’est cependant pas l’apanage de Théo Francken, dont le populisme est un trait revendiqué. David Clarinval, chef de groupe MR au Parlement, a tenté de délégitimer les critiques d’Yvon Englert, recteur de l’université libre de Bruxelles, sur la réforme en matière d’IVG en mettant en exergue sa proximité avec le PS. En plus d’être une minorité et de ne rien savoir des intérêts du peuple, les intellectuels produiraient donc des avis biaisés et orientés par des enjeux autres que le fond du sujet de réflexion. Comment ne pas voir qu’il s’agit là d’une nouvelle « intellectualité traitresse » ? Même Richard Miller, figure libérale dont le statut intellectuel est reconnu bien au-delà des congrès de son parti, a présenté dans une interview donnée à La Libre Belgique le 4 juin les intellectuels comme un bloc « porteur d’une pensée unique » qu’il sent « davantage à gauche ». À ses yeux, la critique des intellectuels contre le pouvoir semble donc suspecte et il déplore que « la parole publique des universitaires soit si souvent l’expression d’une opposition, d’une résistance ou d’une dénonciation ». Finalement, comme Millán-Astray aurait pu dire avec ce qui lui tenait d’esprit : s’il ne restait que le pouvoir qui sait ce qui est bon pour le peuple, et le peuple qui sait à quel point le pouvoir est bon avec lui, les choses iraient bien mieux !
Le 26 juin, le même Richard Miller partageait sur les réseaux sociaux une opinion du philosophe gantois Maarten Boudry publiée dans La Libre en « réponse » à une pétition signée par 1.100 universitaires réclamant « le droit à l’humanité » en matière d’asile et d’immigration. Et de commenter : «[…] je constate ne plus être seul à interroger la position facile de l’intellectuel style “belle âme”!». Cette expression est évidemment un emprunt à Hegel, qui raillait les philosophes qui fondent leur pensée sur les émotions, les impressions, et non sur une analyse rationnelle, en particulier les philosophes romantiques16. Mais dans ce contexte, elle vient légitimer un discours porté par la droite radicale et l’extrême droite, qui consiste à accuser les défenseurs d’une autre politique migratoire et singulièrement les plus érudits d’entre eux, de faire montre d’une naïveté coupable face à la « menace » que représenterait le « flux » d’étrangers. « Belle âme » devient synonyme savant du « bobo-bisounours »17 utilisé par l’extrême droite et, ce faisant, donne une prise inédite à sa thèse d’une alliance entre les intellectuels (ennemi intérieur) et les migrants conçus comme des « envahisseurs » (ennemi extérieur). Et c’est par la jonction de ces deux figures de l’ennemi que s’impose la représentation d’un « ennemi imaginaire » sur lequel le populisme de droite comme le néofascisme reposent. Or, comme nous l’écrivions en avril 2016 : « Le problème est évidemment que la construction d’un ennemi imaginaire alimente les phobies qui amènent progressivement à suspecter tout signe d’altérité comme signe de “possible ralliement à l’ennemi”. Bref, cet “ennemi imaginaire” est amené à grandir sans cesse dans l’esprit de ceux qui l’invoquent, quitte à leur faire perdre toute raison. Et lorsque cette invocation devient un argument politique acceptable, c’est toute la société qui se retrouve perdue dans ce cauchemar.18 »
Le populisme de droite dans son contexte
À l’ère de la post-vérité où la démocratisation de l’accès aux sources d’information n’assure aucunement leur qualité, il est plus que temps de s’interroger sur une dérive. La tendance croissante pour nombre de dirigeants politiques de s’adresser davantage à l’affect des électeurs qu’à leur intelligence est une composante importante du succès des populistes19. Comme l’a montré l’affaire de Cambridge Analytica, les réseaux sociaux offrent désormais des possibilités abouties de pouvoir coller leur offre électorale au plus près des systèmes de croyances et de représentations des citoyens-internautes.
Jean Faniel propose l’idée que le populisme soit « un style » plus qu’une doctrine, suggérant dès lors que le populisme de gauche comme de droite se rejoignent par une série de traits communs dont le plus évident est cette simplification des rapports sociaux à un clivage fondamental et binaire entre « peuple » et « élites ». On ne peut pleinement le rejoindre, notamment parce que la définition des « élites » prend des significations très différentes dans le cas du populisme de gauche, qui est historiquement ancré dans les pays d’Amérique latine où il s’est opposé à des dictatures ou à des oligarques qui en sont les héritiers. Cependant, les mouvements européens inspirés par ce populisme latino-américain ne sont pas exempts d’une tendance à l’anti-intellectualisme, souvent par le fait de leurs leadeurs. Ainsi, il n’est pas anecdotique que Jean-Luc Mélenchon se soit attaqué à Médiapart, assimilant au passage le travail de ce média à celui des « chiens de garde médiatiques » que sont d’après lui la quasi-totalité des médias français. Et, dans le processus de constitution d’un mouvement par la « libération des affects », au contraire de la construction d’un peuple hétérogène vanté par Ernesto Laclau20, c’est parfois une véritable négation de la complexité des rapports sociaux qui caractérise le « populisme de gauche »21.
Tout cela se passe dans un contexte de dépolitisation du peuple et de pipolisation de la politique. L’heure est aux leadeurs forts en lien direct, via les nouvelles technologies de l’information, avec la population. Les corps intermédiaires sont proscrits, l’enjeu est, surtout avant les élections, de faire savoir au votant qu’on lui ressemble ou que l’on partage tout ou partie de ses préjugés. Dans de telles circonstances, on peut comprendre que toute personne qui a les moyens de décoder les enjeux, de prendre de la hauteur pour globaliser la réflexion et même simplement pour faire du fact-checking puisse devenir facilement l’ennemi désigné du pouvoir. « Que meure l’intellectualité traitresse » s’érige peu à peu en doxa d’une part de la classe dominante, qui refonde son pouvoir sur la dénonciation d’autres prétendues « élites ».
Face à tous les avatars plus ou moins vociférants de Milán-Astray, il est essentiel comme Unamuno de ne pas se résigner à la mort de l’intelligence. Et donc ne pas oublier les derniers mots de la courageuse intervention d’Unamuno en octobre 1936 : « Car, pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans la lutte. »
- Pour la réédition classique de l’évènement, voir Thomas H., La Guerre d’Espagne, Paris, Robert Laffont, 1961, p. 359 – 361 et Martínez-Vasseur P., « La question nationale et l’armée en Espagne au cours des XIXe et XXe siècles », dans Francisco Campuzano Carvajal (dir.), Les nationalismes en Espagne : de l’État libéral à l’état des autonomies (1876 – 1978), Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2002, p. 83 – 120. Pour un compte rendu très fouillé et nettement plus nuancé : Rabaté C. et J.-Cl., En el torbellino. Unamuno en la Guerra Civil, Marcial Pons, Madrid, 2018.
- Thomas Franck signait dès 2008 un ouvrage sur la question : Pourquoi les pauvres votent-ils à droite, Paris, Agone.
- Chantal Mouffe propose une description assez convaincante du caractère populiste des discours de Thatcher dans Pour un populisme de gauche, Paris, Albin Michel, 2018.
- Young H., The Iron Lady : A Biography of Margaret Thatcher, New York, Farrar, 1989, p. 412 sq.
- Mudde C. et Rovira Kaltwasser Cr., Populism. A very short introduction, Oxford University Press, 2017, p. 6.
- Hans-Georg B., Radical Right-Wing Populism in Western Europe, New York, St. Martin’s Press, 1994.
- Cela amène le populisme de droite à se « greffer » à différentes formations politiques, qui peuvent être plus ou moins conservatrices et défendre des politiques économiques plus ou moins libérales.
- Müller J.-W., Was ist Populismus ? Ein Essay, Suhrkamp, 2016.
- Müller M., « Narrative Erzählungen und Geschisten des Populismus. Versuch eine begrifflichen Diffferenzierung », dans M. Müller et Jørn Precht (ed.), Narrative des Populismus, Springer, 2019, p. 1 – 10, p. 8 – 9.
- Motta M., « The Dynamics and Political Implications of Anti-Intellectualism in the United States », American Politics Research, 46(3), 2018, p. 465 – 498.
- Sur CNN, 2 décembre 2018.
- Delcourt L., « Brésil. Une présidence à haut risque », La Revue nouvelle, n° 1, 2019, p. 6 – 10.
- Maes R., « Bolsonaro et l’héritage homophobe de la dictature brésilienne », La Revue nouvelle, n°7, 2018, p. 10 – 12.
- Mincke Chr., « Coordonnées du débat. Tuer un enfant, c’est grave ou pas forcément ? », La Revue nouvelle, n°4, 2018, p. 53 – 58, https://bit.ly/2EHD3iI.
- Maes R., « Coordonnées du débat. De la droite à l’extrême droite : la radicalisation des troles », La Revue nouvelle, n°7, 2018, p. 61 – 73.
- Hegel G. W. F., Phénoménologie de l’esprit, trad. Jean Hyppolite, tome II, Aubier, 1998, p. 194 – 197.
- Mincke Chr. et Maes R., « Intellectuels de tous bords, unissez-vous ! », La Revue nouvelle, n°6, 2018, p. 22 – 24.
- Maes R., « Jan Jambon, le courage et l’ennemi imaginaire », Opinions, RTBF, 25 avril 2016.
- Chantal Mouffe prescrit un « populisme de gauche » reposant sur un leadeur capable de jouer le « catalyseur » de la libération des affects.
- Ernesto Laclau, On populist reason, Verso, 2005.
- Il n’empêche, le populisme de droite a ceci de spécifique qu’il ne s’appuie pas sur un horizon politique de transformation sociale mais plus volontiers sur un mythe de l’âge d’or et une peur de l’évolution de la société.
