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Et la paresse, bordel ?

Numéro 2 Février 2012 par Edgar Szoc

février 2012

« Jého­vah don­na à ses ado­ra­teurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de tra­vail, il se repo­sa pour l’é­ter­ni­té » (Paul Lafargue) Le lien indis­so­luble qui unit les droits civils et poli­tiques aux droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels n’ap­pa­rait jamais aus­si clai­re­ment que dans une période de crise. C’est alors, en effet, c’est aujourd’­hui, […]

« Jého­vah don­na à ses ado­ra­teurs le suprême exemple de la paresse idéale ;

après six jours de tra­vail, il se repo­sa pour l’é­ter­ni­té » (Paul Lafargue)

Le lien indis­so­luble qui unit les droits civils et poli­tiques aux droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels n’ap­pa­rait jamais aus­si clai­re­ment que dans une période de crise. C’est alors, en effet, c’est aujourd’­hui, en fait, que le recul de la pro­tec­tion sociale et de la soli­da­ri­té orga­ni­sée s’ac­com­pagne de mesures sécu­ri­taires et nor­ma­li­sa­trices visant à dis­qua­li­fier, voire cri­mi­na­li­ser l’en­ga­ge­ment citoyen et mili­tant, dans ses marges floues d’a­bord, et peut-être dans son cœur le plus large ensuite. C’est aus­si parce que les reculs sociaux engendrent incom­pré­hen­sion, colère et mobi­li­sa­tion popu­laires que l’É­tat entend enca­drer les moda­li­tés d’ex­pres­sion de cette colère (depuis les piquets de grève aux mani­fes­tants enca­gou­lés en pas­sant par le sou­tien aux sans-papiers). Les droits de l’Homme appa­raissent donc plus que jamais indi­vi­sibles — même si on peut regret­ter que ce soit à tra­vers le prisme de la menace qui pèse sur eux.

Au centre de ces droits éco­no­miques, cultu­rels et sociaux, la ques­tion de l’emploi (et de son absence) occupe une place de choix, dont l’ap­pa­rente évi­dence masque peut-être quelques points aveugles qu’il serait utile d’ap­pro­fon­dir, avant que la crise ne nous y contraigne de manière radi­cale et désordonnée.

Il convient tout d’a­bord de rap­pe­ler que l’emploi, ce n’est pas le tra­vail. C’est même son contraire ou à tout le moins ce qui pro­tège du tra­vail. L’emploi, c’est en effet cet ensemble de dis­po­si­tifs pro­tec­teurs et enca­drants (congés payés, pré­avis, retraite, droit à la for­ma­tion à l’in­dem­ni­sa­tion en cas de mala­die ou de chô­mage, limi­ta­tion de la durée du tra­vail, etc.) acquis de haute lutte et qui per­mettent d’of­frir aux sala­riés un mini­mum de sécu­ri­té face aux aléas du des­tin (ou de la conjonc­ture) et de les sor­tir de la tyran­nie du quo­ti­dien qui fut his­to­ri­que­ment leur lot.

Mais c’est pré­ci­sé­ment tout ce cadre pro­tec­teur qui est mis à mal depuis une ving­taine d’an­nées sous les coups de bou­toir conjoints de la mise en concur­rence des ter­ri­toires — et de son arme favo­rite, la com­pé­ti­ti­vi­té — et de la finan­cia­ri­sa­tion. Alors que le mou­ve­ment his­to­rique de trans­for­ma­tion du tra­vail en emploi s’est retour­né, il est illu­soire de pen­ser que ce nou­veau « tra­vail sans qua­li­té » puisse consti­tuer un vec­teur effi­cace d’ac­cès à la citoyen­ne­té pleine et entière ou à l’é­man­ci­pa­tion. Com­ment conce­voir que ce tra­vail sans qua­li­té soit une moda­li­té d’ac­cès à la citoyen­ne­té, plu­tôt qu’à la rési­gna­tion ou au repli sur soi ?

Car au-delà de la pré­ca­ri­sa­tion qu’elle induit, cette ten­dance au « retour du tra­vail » au détri­ment de l’emploi s’ac­com­pagne éga­le­ment d’un déclin de la fonc­tion inté­gra­trice et poten­tiel­le­ment éman­ci­pa­trice de l’emploi. Ato­mi­sés dans des enti­tés filia­li­sées ou fran­chi­sées, les tra­vailleurs peuvent moins qu’a­vant comp­ter sur les effets béné­fiques — non seule­ment en termes finan­ciers, mais éga­le­ment en termes citoyens — de leur qua­li­té de sala­riés. Flexi­bi­li­té accrue des horaires, ser­vices cou­pés, tra­vail du dimanche, sous-trai­tance géné­ra­li­sée, recul de la démo­cra­tie sociale, recours crois­sant à l’intérim,etc. se conjuguent en effet pour rendre bien plus com­plexe le pro­ces­sus de for­ma­tion et d’ar­ti­cu­la­tion d’in­té­rêts com­muns, qui a his­to­ri­que­ment consti­tué pour de nom­breux tra­vailleurs l’é­cole de la déli­bé­ra­tion poli­tique et le mar­che­pied de l’en­ga­ge­ment. La dif­fi­cul­té crois­sante de l’en­ga­ge­ment poli­tique et syn­di­cal en entre­prise augure en effet mal de son exten­sion au reste de la société.

Mais c’est sur­tout l’in­jonc­tion à cher­cher du tra­vail — plus qu’à en trou­ver, d’ailleurs — dans une socié­té qui en a trop peu à offrir, qui engendre le plus de dégâts en termes de citoyen­ne­té. Com­ment en effet consi­dé­rer autre­ment ces plans d’ac­ti­va­tion (de sujets pré­su­més pas­sifs, et dont l’ac­ti­va­tion doit prendre une forme stan­dard et bureau­cra­ti­que­ment vali­dée) qui contraignent de nom­breux deman­deurs d’emploi à mul­ti­plier les faux-sem­blants : à signer des contrats dont ils savent qu’ils sont en réa­li­té des ordres, à mul­ti­plier, en fai­sant mine d’y croire, les envois de CV qui ne crée­ront d’autres emplois que dans l’in­dus­trie pape­tière, à s’ins­crire dans des agences d’in­té­rim qui se trans­forment rapi­de­ment en bot­tins de la misère,etc.

À la stan­dar­di­sa­tion ano­nyme et bureau­cra­tique de l’or­ga­ni­sa­tion for­diste de l’as­su­rance chô­mage, a suc­cé­dé l’é­poque de l’ac­com­pa­gne­ment pré­ten­du­ment per­son­na­li­sé. Loin de la Ligue des droits de l’Homme, la vel­léi­té d’une quel­conque nos­tal­gie pour le carac­tère imper­son­nel des dis­po­si­tifs anté­rieurs et leurs capa­ci­tés à lais­ser les deman­deurs d’emploi aban­don­nés à leur sort, sans autre contact humain que la file de poin­tage, sans encou­ra­ge­ment, accom­pa­gne­ment ni pro­po­si­tion. Mais un accom­pa­gne­ment sous contrainte de sanc­tion, une per­son­na­li­sa­tion qui consiste essen­tiel­le­ment à « viser l’homme », plu­tôt qu’à le com­prendre et à le sou­te­nir, ne satis­font guère plus les défen­seurs de la digni­té humaine que nous conti­nuons de vou­loir être.

Cet ensemble de constats devrait nous pous­ser à revoir plus fon­da­men­ta­le­ment le rap­port schi­zo­phré­nique et para­doxal que nos socié­tés entre­tiennent au tra­vail. En effet, à mesure que l’hu­ma­ni­té s’est dotée de machines capables de faire plus rapi­de­ment ce qu’elle devait aupa­ra­vant pro­duire de ses mains, accrois­sant dès lors le stock de temps libre dis­po­nible, elle a éga­le­ment accru la sphère des besoins et sur­tout pro­fes­sion­na­li­sé et com­mer­cia­li­sé une série de tâches qui rele­vaient de la sphère auto­nome ou domes­tique. Qui peut affir­mer que cette lame de fond contri­bue tant soit peu à l’é­man­ci­pa­tion ou à la citoyen­ne­té ? Nul n’a mieux sai­si et affir­mé cette contra­dic­tion qu’An­dré Gorz : « Nous nous trou­vons dans un sys­tème qui ne sait ni répar­tir, ni gérer, ni employer le temps libé­ré ; qui s’ef­fraie de son accrois­se­ment alors qu’il fait tout pour l’aug­men­ter ; et qui ne lui trouve fina­le­ment d’autre des­ti­na­tion que de cher­cher par tous les moyens à le mon­nayer, c’est-à-dire à moné­ta­ri­ser, à trans­for­mer en emplois, à éco­no­mi­ci­ser sous forme de ser­vices mar­chands de plus en plus spé­cia­li­sés, jus­qu’aux acti­vi­tés jusque-là gra­tuites et auto­nomes qui pour­raient l’emplir de sens […]» (André Gorz, Méta­mor­phoses du tra­vail, Gal­li­mard, 1988, p.17).

C’est à cette lumière que peut se com­prendre le fait que la majeure par­tie des emplois créés avant la crise, l’ait été dans le cadre des titres ser­vices, dont il n’est pas inter­dit de pen­ser, comme le font Fran­çois-Xavier Devet­ter et San­drine Rous­seau (Du balai, Essai sur le ménage à domi­cile et le retour de la domes­ti­ci­té, édi­tions Rai­sons d’a­gir, 2011), que leur suc­cès com­pense, au détri­ment des femmes de milieux popu­laires, la défaite des femmes des « classes moyennes » dans leur com­bat pour une juste répar­ti­tion des tâches domestiques.

Dès lors, la pre­mière des prio­ri­tés en matière de poli­tiques d’emploi ne réside peut-être pas tant dans la créa­tion que dans la répar­ti­tion et la remise du tra­vail à une place moins sym­bo­li­que­ment cen­trale. Autre­ment dit, dans la capa­ci­té à redé­cou­vrir d’autres manières de faire ensemble que dans le cadre de l’en­tre­prise, d’autres moyens de s’é­man­ci­per et d’exis­ter socia­le­ment que le tra­vail, et même que l’emploi…

Cette année marque le cen­tième anni­ver­saire du décès de Paul Lafargue, auteur du Droit à la paresse (1880). À défaut de lut­ter pour une énième reven­di­ca­tion d’in­clu­sion d’un droit sup­plé­men­taire dans la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme, la relec­ture salu­taire de cet ouvrage émi­nem­ment sub­ver­sif pour­ra au moins avoir la ver­tu de nous rap­pe­ler que ni le tra­vail ni la consom­ma­tion n’ont de valeur en eux-mêmes, et que le droit des tra­vailleurs ne s’i­den­ti­fie pas néces­sai­re­ment au droit de travailler. 

Edgar Szoc


Auteur

Edgar Szoc est romaniste et économiste. Il a mené de concert une carrière de journaliste puis de chercheur dans un service d'études syndical avec un engagement associatif dans les Droits de l'Homme - en particulier, les droits économiques, sociaux et culturels - et les radios libres, en tant qu'animateur et administrateur.