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Équateur. Quand les médias s’érigent en opposition politique

Numéro 05/6 Mai-Juin 2012 par Paola Zury Rojas

juin 2012

Au début de son man­dat en 2007, le pré­sident équa­to­rien, Rafael Cor­rea, avait iden­ti­fié trois fronts d’intervention : les banques, l’oligarchie et les médias ; ce der­nier sec­teur deve­nant rapi­de­ment son obses­sion. Aujourd’hui, la situa­tion semble avoir atteint ses limites. D’après les repré­sen­tants du sec­teur média­tique, il n’a pas été ques­tion de règle­men­ta­tion, mais plu­tôt d’attaques frontales. […]

Au début de son man­dat en 2007, le pré­sident équa­to­rien, Rafael Cor­rea, avait iden­ti­fié trois fronts d’intervention : les banques, l’oligarchie et les médias ; ce der­nier sec­teur deve­nant rapi­de­ment son obses­sion. Aujourd’hui, la situa­tion semble avoir atteint ses limites. D’après les repré­sen­tants du sec­teur média­tique, il n’a pas été ques­tion de règle­men­ta­tion, mais plu­tôt d’attaques frontales.

Les prémices d’un gouvernement « révolutionnaire »

Dans son pro­gramme poli­tique de 2006, l’Alliance Pays (AP), coa­li­tion de sou­tien à Rafael Cor­rea, s’était fixé trois buts prin­ci­paux : la recons­truc­tion des ins­ti­tu­tions du pays, le sou­tien à de nou­veaux acteurs poli­tiques s’éloignant de la « par­ti­cra­tie » tra­di­tion­nelle et la for­mu­la­tion d’un modèle de déve­lop­pe­ment alter­na­tif pour les pays et la région. C’est dans ce contexte de trans­for­ma­tion pro­fonde des dif­fé­rents niveaux de pou­voir que fut pro­cla­mée la « Révo­lu­tion citoyenne ».

La pre­mière étape de ce pro­ces­sus de chan­ge­ment consis­tait en l’adoption d’un nou­vel ordre consti­tu­tion­nel. Il s’agissait de faire appel à des élec­tions popu­laires, de règle­men­ter les ins­ti­tu­tions poli­tiques, leur fonc­tion­ne­ment et leur per­son­nel. À cet effet, trois types de réformes juri­diques ont été mis en place à tra­vers l’élaboration de nou­velles mesures légis­la­tives : des lois régis­sant les orga­nismes publics (Cour consti­tu­tion­nelle, ombuds­man…), des lois régu­lant de nou­velles poli­tiques publiques rela­tives à la ges­tion de l’eau, de l’éducation ou de l’état civil et, enfin, des lois pour enca­drer les nou­velles ins­ti­tu­tions et leurs pro­cé­dures (loi de com­mu­ni­ca­tion, décen­tra­li­sa­tion ter­ri­to­riale, par­ti­ci­pa­tion citoyenne…). La restruc­tu­ra­tion totale du sys­tème d’administration de jus­tice a éga­le­ment été soulevée.

Ces modi­fi­ca­tions étaient cen­sées per­mettre aux citoyens de retrou­ver confiance dans des ins­ti­tu­tions publiques déman­te­lées ou for­te­ment affai­blies par dix années de poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel. Néan­moins, c’est à par­tir du second man­dat de Rafael Cor­rea (2009 – 2013), et au moment d’«institutionnaliser » le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion qu’est appa­rue une forte frag­men­ta­tion poli­tique. Les mani­fes­ta­tions de refus et de résis­tance au nou­veau pro­jet poli­tique se sont mul­ti­pliées, y com­pris au sein des groupes sociaux et poli­tiques qui avaient sou­te­nu le pré­sident depuis le départ1. À cela se sont ajou­tées l’attitude et la rhé­to­rique de plus en plus radi­cales et hos­tiles du chef d’État envers les ban­quiers, l’oligarchie et les médias.

Le secteur médiatique, un enjeu stratégique

Avec l’arrivée au pou­voir de Rafael Cor­rea, la méfiance s’est empa­rée de la presse tra­di­tion­nelle. Le pré­sident a pris en effet rapi­de­ment ses dis­tances en la consi­dé­rant comme fai­sant par­tie du groupe de ses adver­saires poli­tiques tra­di­tion­nels. Pour ce faire, il a eu recours à un dis­cours anti­sys­tème et à une atti­tude bel­li­gé­rante, mais il a sur­tout usé, selon le jour­na­liste Hernán Ramos, de la « dis­qua­li­fi­ca­tion en tant qu’arme de com­bat poli­tique et de l’étatisme média­tique2 comme ins­tru­ment du pou­voir3 ».

Rafael Cor­rea a effec­ti­ve­ment mené une cam­pagne de dis­qua­li­fi­ca­tion des médias pri­vés, ces der­niers n’étant pas en reste non plus pour dis­cré­di­ter le chef d’État. Le gou­ver­ne­ment a éga­le­ment entre­pris de pro­mou­voir la pro­duc­tion et le conte­nu de sup­ports média­tiques publics. En 2007, le concept de médias publics a été créé et plu­sieurs pro­jets sont venus sou­te­nir cette idée. C’est ain­si que sont nés une chaine de télé­vi­sion (Ecua­dor TV), une radio (Radio Públi­ca del Ecua­dor), une agence de presse (Andes) et un jour­nal élec­tro­nique (El Ciudadano).

La rela­tion du pré­sident Cor­rea avec la presse écrite pri­vée — qua­li­fiée à plu­sieurs reprises de cor­rom­pue et de médiocre — s’est donc for­te­ment dété­rio­rée. Se conten­tant tout d’abord de com­men­ter, lors d’une émis­sion de télé­vi­sion heb­do­ma­daire, la manière dont il était trai­té par les grands quo­ti­diens natio­naux, Cor­rea a fini par faire appel à la jus­tice — d’ailleurs en pleine trans­for­ma­tion — pour « res­pon­sa­bi­li­ser » la presse d’opposition comme le démontre le cas emblé­ma­tique du jour­nal El Uni­ver­so.

En février 2011, Emi­lio Pala­cio, l’éditorialiste du jour­nal El Uni­ver­so, a rédi­gé un article inti­tu­lé «¡No más men­ti­ras ! » (Stop aux men­songes!). Dénon­çant l’existence de calom­nies et d’accusations infon­dées dans l’article4, Rafael Cor­rea a por­té plainte devant les tri­bu­naux natio­naux. En juillet 2011, Pala­cio et les trois frères Pérez (direc­teurs du jour­nal) ont été condam­nés à lui ver­ser 40 mil­lions de dol­lars ain­si qu’à trois ans de pri­son. Le juge­ment a été confir­mé en der­nier recours par la toute nou­velle Cour natio­nale de jus­tice5 en février 2012. Quelques jours plus tard, le pré­sident de la Répu­blique déci­dait de les acquit­ter6. Pres­sion des col­la­bo­ra­teurs poli­tiques de Cor­rea ? Pres­sion inter­na­tio­nale ? Stra­té­gie électorale ?

Les raisons du conflit

Béné­fi­ciant pen­dant des décen­nies d’une puis­sante influence au sein de la socié­té et dans l’arène poli­tique équa­to­rienne, les médias ne sont à l’évidence pas un sec­teur facile à régu­ler. Rafael Cor­rea a choi­si, pour sa part, la voie de la confron­ta­tion per­ma­nente. Selon le pré­sident, le lien entre les groupes média­tiques et les sec­teurs éco­no­miques puis­sants a engen­dré un pro­ces­sus de concen­tra­tion de l’information dans les mains d’une mino­ri­té. D’autant plus qu’il n’existait pas de médias écrits et audio­vi­suels publics avant qu’il accède au pou­voir. Cen­sé incar­ner un gou­ver­ne­ment contes­tant l’ordre éco­no­mique mon­dial, le pré­sident n’a pas eu de mots assez forts pour décrier le mono­pole des grands groupes de presse au niveau natio­nal, régio­nal et mon­dial. De plus, les auto­ri­tés n’ont ces­sé de déplo­rer le manque de régu­la­tion du sec­teur média­tique au sein du pays7, sujet qui a sus­ci­té de vives dis­cus­sions autour de la nou­velle loi de com­mu­ni­ca­tion débat­tue depuis 2008. Par­mi les sujets sen­sibles qui sont deve­nus la pomme de dis­corde entre gou­ver­ne­ment et oppo­si­tion : la res­pon­sa­bi­li­té juri­dique des médias quant aux conte­nus de leur publi­ca­tion, l’exigence d’une pro­fes­sion­na­li­sa­tion du métier de jour­na­liste, la cen­sure et la for­ma­tion d’un Conseil de contrôle des médias où l’exécutif aurait la repré­sen­ta­tion majoritaire.

Médias politisés ou politisation des médias ?

À la lec­ture de ce conflit, on pour­rait conclure que le gou­ver­ne­ment a volon­tai­re­ment confi­né les médias dans un rôle d’opposition poli­tique, en les défiant de prendre une posi­tion face à ses accu­sa­tions. Néan­moins, ces mêmes médias ont, eux aus­si, contri­bué à nour­rir cette ten­dance en accu­sant sys­té­ma­ti­que­ment le pré­sident d’instaurer une dic­ta­ture média­tique. Le sec­teur des médias est en fait de plus en plus poli­ti­sé et consti­tue une force poli­tique influente au sein de l’opinion publique ren­for­cée par la faible pré­sence de par­tis poli­tiques traditionnels.

Mais au-delà de l’analyse de cette rela­tion entre médias et poli­tique, il existe une pré­oc­cu­pa­tion majeure pour les citoyens. D’une part, le pré­sident, dans une logique de mar­ke­ting poli­tique, cherche constam­ment la confron­ta­tion avec la presse. D’autre part, le sec­teur des médias est en per­ma­nence sur la défen­sive et a déve­lop­pé un sen­ti­ment de per­sé­cu­tion. Ce petit jeu enfan­tin a des consé­quences graves pour la popu­la­tion qui se voit pri­vée d’un accès à l’information objec­tive et trans­pa­rente. Quel type d’information les élec­teurs peuvent-ils attendre à l’approche du suf­frage pré­si­den­tiel ? L’objectif final du pré­sident et des médias n’est-il pas celui de gagner des élec­teurs pour l’un et des parts de mar­ché pour les autres ? Bien que la nou­velle Consti­tu­tion consacre le droit à la libre com­mu­ni­ca­tion et aux tech­no­lo­gies de l’information, sa maté­ria­li­sa­tion a conduit à des désac­cords qui, pour l’instant, semblent dif­fi­ciles à surmonter.

Fina­le­ment, les médias sont désor­mais deve­nus un acteur d’opposition cen­tral vis-à-vis du pou­voir, mais qui en même temps ins­tru­men­ta­lise une liber­té d’expression non pas tant dans le sens d’une repré­sen­ta­tion et d’une défense de l’intérêt public, mais plu­tôt dans une logique pure­ment corporatiste.

  1. Le cas le plus emblé­ma­tique est celui des indi­gènes, qui prirent leurs dis­tances avec le pré­sident concer­nant la ques­tion de la ges­tion de l’eau et des mines.
  2. Rafael Cor­rea a ten­té de redon­ner vie aux médias publics en cen­tra­li­sant le contrôle de nom­breux d’entre eux. Cela s’est tra­duit par une offre de pro­grammes de meilleure qua­li­té, mais aus­si des dérives en termes de pro­pa­gande politique.
  3. H. Ramos, La Pala­bra Rota, p. 209, www.fesecuador.org/media/pdf/la%20palabra%20rota%20libro%202da%20parte.pdf.
  4. Le pré­sident était trai­té de « dic­ta­teur » et accu­sé « d’avoir ordon­né de tirer sans som­ma­tion contre un hôpi­tal rem­pli de civils » pen­dant la révolte poli­cière du 30 sep­tembre 2010.
  5. La nou­velle CNJ a pris ses fonc­tions le 26 jan­vier 2012.
  6. Ain­si que les auteurs du livre El Gran Her­ma­no, qui décrit les contrats mil­lion­naires que le frère du pré­sident, Fabri­cio Cor­rea, entre­te­nait avec l’État équatorien.
  7. À titre d’exemple, il n’y a jamais eu dans le pays une règle­men­ta­tion concer­nant la presse écrite. Celle-ci est régie selon les normes des médias audiovisuels.

Paola Zury Rojas


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