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Éphémérides arabes et israéliennes

Numéro 10 Octobre 2011 par Pierre Coopman

octobre 2011

Il peut paraitre regret­table pour cer­tains mili­tants rabiques que les ana­lyses des nou­velles dyna­miques des médias arabes soient dif­fu­sées par des sites radi­ca­le­ment pro-israé­­liens. Mal­gré une absence de neu­tra­li­té évi­dente, la tra­duc­tion par Mem­ri TV et par le blog lessakele.over-blog.fr d’un récent clip vidéo, réa­li­sé par des oppo­sants syriens, per­met aux inter­nautes non ara­bo­phones de […]

Il peut paraitre regret­table pour cer­tains mili­tants rabiques que les ana­lyses des nou­velles dyna­miques des médias arabes soient dif­fu­sées par des sites radi­ca­le­ment pro-israé­liens. Mal­gré une absence de neu­tra­li­té évi­dente, la tra­duc­tion par Mem­ri TV et par le blog lessakele.over-blog.fr d’un récent clip vidéo, réa­li­sé par des oppo­sants syriens, per­met aux inter­nautes non ara­bo­phones de décou­vrir com­ment la logo­ma­chie du Hez­bol­lah est de plus en plus ridi­cu­li­sée en Syrie, et même, grâce à l’impact d’internet, dans l’ensemble du monde arabe.

Les sophismes de Has­san Nas­ral­lah, le secré­taire géné­ral du Hez­bol­lah liba­nais, s’efforçant d’expliquer qu’il sou­tient toutes les révoltes arabes sauf celles qui s’attaquent au régime syrien, parce que ce der­nier serait le seul véri­table « rem­part contre Israël », sont détri­co­tés méti­cu­leu­se­ment dans la vidéo du site syriarevolution.com. Il s’agit de la pre­mière séquence de la série inti­tu­lée « C’est une chèvre, même si elle vole » (‘anza wa law taa­ret), selon une expres­sion arabe pour dési­gner la mau­vaise foi de per­sonnes par­ti­cu­liè­re­ment bor­nées (dans ce cas-ci, Has­san Nas­ral­lah). Mem­ri TV ne se gêne évi­dem­ment pas pour ins­tru­men­ta­li­ser le clip. La tra­duc­tion qu’il en pro­pose est néan­moins rigou­reu­se­ment exacte.

Début sep­tembre 2011, à l’heure de bou­cler cette édi­tion de La Revue nou­velle, Has­san Nas­ral­lah a‑t-il réel­le­ment de graves sou­cis et les par­ti­sans d’Israël doivent-ils vrai­ment se réjouir ? L’argumentation du lea­deur chiite liba­nais est sour­noise. Elle ne concède pas que le seul véri­table dan­ger, en cas de chute du régime syrien, serait la rup­ture du canal de com­mu­ni­ca­tion entre l’organisation armée qu’il dirige et son bailleur de fonds ira­nien. L’essentiel, pour le Hez­bol­lah, est la sur­vie du régime de Téhé­ran. Si celui de Damas tré­passe, il ne doute pas que les cour­roies de trans­mis­sion rom­pues se réparent. Et, en der­nier recours, s’il se sent accu­lé, le Hez­bol­lah dis­po­se­ra tou­jours de sa capa­ci­té de nuire en veillant à ce que le Liban soit cou­vert de feu et de sang. Le Par­ti de Dieu n’est pas (encore) en danger.

Quant aux Israé­liens, ils ne croient géné­ra­le­ment pas que les révol­tés arabes seront de futurs par­te­naires dociles. Les réa­li­sa­teurs, par exemple, du clip vidéo de syriarevolution.com, mal­gré leur dis­sec­tion iro­nique des délires de Nas­ral­lah, n’ont pro­ba­ble­ment aucune sym­pa­thie pour Israël. Quelques faits récents remettent les pen­dules à l’heure : les inci­dents des mois d’aout et de sep­tembre au Caire, où des mil­liers d’Égyptiens ont mani­fes­té devant l’ambassade d’Israël, après la mort dans le Sinaï, sous les tirs de Tsa­hal, d’un offi­cier et de deux sol­dats égyp­tiens (les murs d’enceinte de l’ambassade au Caire ont été détruits), n’annoncent aucun adou­cis­se­ment des rap­ports israé­lo-arabes… De plus, ceux qui lisent l’arabe se rap­pellent qu’au début du sou­lè­ve­ment à Ben­gha­zi, le 20 février der­nier, des repor­ters occi­den­taux ont pho­to­gra­phié, mal­gré eux, des rebelles posant fiè­re­ment face à des graf­fi­tis pro­cla­mant que « Kadha­fi est juif1 ». Des tags sur des murs ne suf­fisent évi­dem­ment pas à prou­ver que l’antisémitisme domine en Libye… Mais les accou­tu­més des popu­lismes sud-médi­ter­ra­néens se feront peu d’illusions…

Racisme anti-Noirs et responsabilités de Kadhafi

Si l’opinion publique arabe à pro­pos d’Israël pour­rait (il s’agit d’un vœu pieux) deve­nir moins hos­tile au pas­sage des décen­nies ou de plu­sieurs géné­ra­tions, il est impro­bable que la nou­velle donne, hic et nunc, gra­ti­fie l’État juif d’un voi­si­nage poli­ti­que­ment com­plai­sant. Les pro­jets d’unité, du « Golfe à l’Océan », ont certes fait long feu. Cela n’empêche que dans son dis­cours pro­non­cé le 27 aout au Caire, Mah­moud Jibril, Pre­mier ministre du Conseil natio­nal de tran­si­tion, a insis­té sur la volon­té de la nou­velle Libye de réoc­cu­per plei­ne­ment sa place au sein de la Ligue arabe. Son siège à l’Union afri­caine reste vacant. La « romance » sub-saha­rienne de Kadha­fi se ter­mine. La Libye tour­ne­ra en par­tie le dos à l’Afrique pour se réaf­fir­mer arabe et, qu’on le veuille ou non, « tra­di­tion oblige », défiante envers Israël.

Au fil des années, le for­ce­né de Syrte (appe­lé le « ber­ger » à son heure de gloire) déli­rait d’une méga­lo­ma­nie pan­afri­caine reflé­tant sur­tout son iso­le­ment de ses voi­sins immé­diats. Colette Brae­ck­man, dans Le Soir du 1er sep­tembre, s’apitoie presque sur un Kadha­fi déçu par l’échec de ses anciens pro­jets d’union avec la Tuni­sie et l’Égypte (au début des années sep­tante). Il serait plus exact de rap­pe­ler que le sou­tien indé­fec­tible, à par­tir des années quatre-vingt, de la Jama­hi­riya au groupe d’Abou Nidal — l’ennemi juré de Yas­ser Ara­fat, l’exécutant pro­bable de l’assassinat (par­mi d’autres) de Naïm Kader2 et le ter­ro­riste pales­ti­nien que même les autres ter­ro­ristes pales­ti­niens qua­li­fiaient de ter­ro­riste ! — rui­na la répu­ta­tion de Kadha­fi dans le monde arabe. Dans le même article, la jour­na­liste du Soir informe son lec­to­rat, qu’on ima­gine hor­ri­fié, que les Sub­sa­ha­riens subissent aujourd’hui les règle­ments de compte des rebelles… L’information est mal­heu­reu­se­ment exacte et l’on s’y pren­drait presque — la jour­na­liste ne va pas jusque-là — à regret­ter le para­dis mul­ti­cul­tu­rel (sic) qu’aurait été la Jama­hi­riya… Il convient de régler le sort des canards boi­teux de l’article de Colette Brae­ck­man en expli­quant de manière froide et objec­tive que l’éducation à l’antiracisme est un vaste chan­tier dans l’ensemble du monde arabe. Les pre­miers à ne s’être jamais sou­ciés de sen­si­bi­li­ser leurs socié­tés civiles au res­pect des Noirs sont les dic­ta­teurs arabes, Kadha­fi en tête. Il n’est donc pas inter­dit d’imputer la res­pon­sa­bi­li­té de la tra­gé­die vécue par les Noirs en Libye aux incon­sé­quences du guide, ce « père absent » des Libyens (sauf pour les empri­son­ner et les tor­tu­rer), obnu­bi­lé par son empire afri­cain de pacotille.

Vers le chaos ou vers la renaissance ?

La page sub­sa­ha­rienne est tour­née. Les rela­tions entre l’Algérie et la Libye res­tent ten­dues. Mais la Ligue arabe, tou­jours dés­unie, l’est sans doute un peu moins grâce à la révo­lu­tion libyenne et l’isolement de Damas. Has­san Nas­ral­lah se four­voie en misant sur la Syrie comme seul « refuz­nik » face à Israël. Car la dic­ta­ture baa­siste, même en sui­vant le scé­na­rio de plus en plus impro­bable où elle sur­vi­vrait aux mas­sacres de civils qu’elle com­met jour après jour, n’aura plus aucune légi­ti­mi­té morale auprès des opi­nions publiques arabes pour se pro­fi­ler en héros de l’anti-israélisme.

Les lignes qui pré­cèdent, comme toutes pré­vi­sions et éphé­mé­rides, se révè­le­ront peut-être fausses. Les évè­ne­ments du prin­temps arabe, encore inima­gi­nables il y a un an à peine, ouvrent des pers­pec­tives incon­nues pour le sud de la Médi­ter­ra­née. Aucun poli­to­logue ne lit dans une boule de cris­tal, et l’avenir pour­rait tout autant annon­cer le chaos (les esprits cha­grins, par­fois cryp­to­nos­tal­giques du kadha­fisme, pré­disent la vic­toire d’Al-Qaïda) qu’une pas­sion­nante, sans doute labo­rieuse, renais­sance arabe.

L’on n’hésitera pour­tant pas à pré­dire que les Arabes n’accepteront plus que leurs régimes ins­tru­men­ta­lisent la ques­tion israé­lo-pales­ti­nienne pour mieux répri­mer leurs sociétés.

Mais quel est l’horizon le plus angois­sant ou sti­mu­lant pour Israël ? Celui de devoir faire face à un océan d’animosité schi­zo­phrène et sclé­ro­sée ? Ou celui où une oppo­si­tion de pays arabes matures, légi­ti­més par les révo­lu­tions popu­laires, par­tiel­le­ment res­sou­dés et déter­mi­nés, main­tient la ques­tion pales­ti­nienne au centre de l’agenda politique ?

Poser la ques­tion n’est pas y répondre. Les champs des éphé­mé­rides arabes et israé­liennes sont trop vastes…

12 sep­tembre 2011

  1. Cette phrase a une signi­fi­ca­tion qui ne doit rien au hasard et qui va au-delà de l’insulte anti­sé­mite. Deux res­sor­tis­santes israé­liennes d’origine libyenne pré­tendent en effet être de loin­taines cou­sines du chef déchu de la Jama­hi­riya libyenne. Mouam­mar Kadha­fi aurait, selon leurs décla­ra­tions à la télé­vi­sion israé­lienne, une grand-mère juive (leur tante) qui se serait conver­tie à la reli­gion musul­mane après avoir épou­sé en deuxièmes noces un cheikh qui est le grand père de la lignée des Kadhafi.
  2. Le pre­mier repré­sen­tant de l’OLP auprès des auto­ri­tés belges et euro­péennes, assas­si­né à Bruxelles le 1er juin 1981.

Pierre Coopman


Auteur

Pierre Coopman a étudié le journalisme à l'ULB et la langue arabe à la KUL, au Liban et au Maroc. Pour La Revue nouvelle, depuis 2003, il a écrit des articles concernant le monde arabe, la Syrie et le Liban . Depuis 1997, il est le rédacteur en chef de la revue Défis Sud publiée par l'ONG belge SOS Faim. À ce titre, il a également publié des articles dans La Revue nouvelle sur la coopération au développement et l'agriculture en Afrique et en Amérique latine.