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Entre unanimisme et polarisation, l’impossible campagne

Numéro 6 - 2019 par Christophe Mincke

septembre 2019

La campagne de 2019, marquée par le duel Écolo-MR, s’est cristallisée autour de deux enjeux : l’enjeu climatique et environnemental, face auquel fut affiché un « unanimisme de façade », et l’enjeu « communautaire » qui permit une polarisation autour de questions aussi floues que hautement symboliques. Entre promesses climatiques et clivages sans nuances, entre non-réponse à une vraie menace et fausse réponse à une non-menace, cette campagne pourrait bien sonner le glas de notre société.

Dossier

Nous avons fini par nous y habituer, au sein de la classe politique, chacun s’accorde à considérer que nos démocraties occidentales sont en péril. La montée des extrémismes est le plus souvent pointée, qu’il s’agisse du score récent du Vlaams Belang, de l’accession au pouvoir de Viktor Orbán et de Matteo Salvini ou encore des exactions d’Aube dorée, en Grèce. Mais il ne faut pas oublier la plainte récurrente relative à l’abstentionnisme et au vote blanc1, au mépris du citoyen vis-à-vis des politiques et à son désintérêt global pour la chose publique ou encore à la piètre qualité du travail des journalistes lorsqu’il s’agit de rendre compte des enjeux politiques. Depuis les élections législatives de 1991 au moins, ces constats alarmants sont cycliquement répétés2. Il n’est pas jusqu’à l’extrême droite elle-même qui ne prétende sauver la démocratie, se voyant comme une force de revitalisation qui critiquerait de l’extérieur un « système » depuis longtemps perverti. On pourrait, certes, gloser à l’infini sur les responsabilités des uns et des autres ou sur le réalisme des analyses pointant ces périls, il n’en demeure pas moins que règne l’inquiétude.

C’est ainsi que, depuis bientôt trente ans, chaque scrutin se voit assigner la tâche de sauver notre régime, de consacrer une nouvelle culture politique, de ramener le pays à une stabilité qui n’a sans doute jamais existé et de raffermir l’unité collective autour des idéaux démocratiques. Durant la campagne, chacun jure ses grands dieux qu’il est prêt à se sacrifier, qu’il a pris en compte les leçons du passé, qu’il est fermement résolu à une conduite irréprochable, qu’il incarne l’indispensable renouveau ou le soutient de toutes ses forces et que rien ne le motive plus que de participer au débat démocratique, généralement « sans tabous » et « sans apriori idéologique ». Bref, on comprend mal que notre démocratie ne soit pas devenue le paradis politique qui semble pourtant la visée de tous…

Il est bien entendu que la crainte pour l’avenir de la démocratie est largement partagée hors des cercles politiques, notamment par une foule d’intellectuels et de chercheurs.

Fragilité démocratique

On pourrait à cet égard se demander s’il n’est pas de l’essence même de la démocratie d’être un régime fragile et imparfait, toujours susceptible de se pervertir et de dériver, et si, dès lors, l’inquiétude n’est pas une passion démocratique. La revitalisation, voire la réinvention correspondant aux nécessités du moment que chacun semble appeler de ses vœux pourrait alors n’être qu’une étape plutôt banale du « processus de démocratisation » que, commode raccourci ou funeste illusion, nous nommons « la démocratie ».

Plus encore, il semble que cette fragilité tient en bonne partie à l’approfondissement démocratique lui-même, lequel résulte bien plus souvent de luttes menées par des catégories de la population exclues du jeu politique que d’une quelconque propension endogène de la démocratie à progresser. Depuis la revendication, par les ouvriers, du suffrage universel jusqu’à celle du droit de vote des étrangers, en passant par l’interminable combat des femmes pour voter, puis être équitablement représentées, l’histoire de la représentation politique en démocratie est celle d’une contestation du régime pour le contraindre à l’ouverture. Cette tension entre une majorité politique représentant le plus souvent une minorité sociologique et de larges catégories exclues du jeu politique est l’un des facteurs, non seulement d’instabilité, mais également de progression des régimes démocratiques. L’instabilité peut donc autant être porteuse de démocratisation que de reculs. Aujourd’hui, de nombreux signes indiquent des régressions.

Si notre régime ne semble ni immuable ni clairement défini, cela ne l’empêche pas de s’articuler sur des principes cardinaux, comme la tenue d’élections libres et régulières, le règne de l’État de droit, la mise en place de modes ouverts de représentation et de délibération en vue de la gestion de la chose publique ou encore le respect de droits fondamentaux, tout particulièrement en matière d’opinion, d’expression et de protection contre l’arbitraire étatique. La démocratie est donc un système complexe reposant sur des pouvoirs et contrepouvoirs, sur des libertés fondamentales constamment en conflit, sur des luttes pour l’accession à la représentation et sur des équilibres subtils [comme entre le droit à gouverner de la majorité politique et son obligation de respecter les exclus de la représentation politique, notamment les minorisés et les minorités, ou entre l’égalité de tous et la discrimination (positive) au bénéfice des plus faibles].

La démocratie apparait donc davantage comme un ensemble de pratiques cadrées que comme un cadre en tant que tel. Son instabilité fait son dynamisme, mais aussi sa fragilité. On pourrait la voir comme un exercice d’audace et de prudence, visant à la fois à constamment se transformer pour s’approfondir et à rester fidèle à des principes fondateurs, ou comme une radicalité nuancée.

C’est dans ce contexte de fragilité démocratique, conjoncturelle ou structurelle, que se font entendre de nombreux appels à revitaliser les campagnes électorales, pour en faire des moments forts de débat et de dialogue. Quoi de plus important, au fond, que d’identifier des thématiques essentielles et de clarifier les positions des forces en présence ? La « campagne électorale », dont l’étymologie militaire indique qu’elle est un affrontement, a besoin de clarté et d’oppositions pour que puissent se développer des débats de fond autour des questions essentielles pour la collectivité, en vue d’un verdict des urnes.

On ne peut dès lors que se réjouir de voir les citoyens parvenir à mettre à l’agenda une thématique, celle du défi climatique et environnemental, à fortiori si lesdits citoyens sont jeunes, souvent mineurs, et si leurs figures médiatiques sont des jeunes femmes (Greta Thunberg, Anuna De Wever). Quelle plus belle réponse que celle du mouvement « Youth for climate » à ceux qui se lamentent de la passivité des citoyens et de la trop faible présence des femmes en politique ou qui caricaturent les jeunes en consommateurs insouciants et dépolitisés ? Le succès fut remarquable, malgré les tentatives de discréditer les figures de proue du mouvement, au premier rang desquelles Greta Thunberg, moquée avec une inconcevable violence pour son physique et sa différence, et malgré la condescendance de bon nombre de professionnels de la politique envers les jeunes mobilisés.

Particulièrement frappant est le fait que la question environnementale est devenue suffisamment prédominante pour que la quasi-totalité du spectre politique affirme s’en préoccuper et en fasse un axe majeur de ses interventions publiques pendant plusieurs semaines. Il ne fut, en fin de compte, que l’extrême droite pour rejeter cette thématique et adopter des positions clairement climatosceptiques. Dans les partis dits « traditionnels », les voix climatosceptiques se firent fort discrètes et on vit plus d’un candidat amorcer une courbe rentrante sur ces sujets. Bien entendu, la sincérité des prises de position fut éminemment variable, mais il n’en demeure pas moins que le débat ne fut pas de savoir s’il convenait ou pas de s’inquiéter de l’écologie, mais de savoir qui le faisait avec conviction, avançait des propositions réalistes et disposait des compétences nécessaires pour les mettre en œuvre.

Cette tournure de la campagne profita évidemment à Écolo, tout heureux de voir les débats s’orienter vers ses thèmes de prédilection. Elle embarrassa bien davantage le MR, dont certaines personnalités avaient adopté plus ou moins visiblement des positions climatosceptiques, et qui tablait plus que vraisemblablement sur une campagne axée sur des thématiques identitaires et migratoires3.

Heureuse convergence des forces politiques vers un but commun ? Hélas non, car le résultat fut un débat public peu lisible, tant l’unanimisme (de façade) empêchait de départager clairement les positions. Si tous les partis s’affirmaient conscients de l’enjeu environnemental et le clamaient sur tous les toits, il devenait difficile de choisir entre des projets clairement opposés. C’était d’autant plus le cas que les partis les moins à l’aise sur ces questions, au premier rang desquels le MR, masquèrent la pauvreté de leurs propositions et leur absence de bilan gouvernemental sous la bannière d’un projet « écopositif »4 pour le moins flou et sous des procès d’intention envers Écolo, accusé de n’avoir pas de propositions concrètes, si ce n’est celle de déclencher une avalanche de nouvelles taxes. Plus encore, le MR se fit le chantre d’une approche passéiste des questions environnementales reposant sur une fuite en avant technologique : il suffisait de conserver notre intenable mode de vie tout en confiant encore à la science le soin d’inventer des solutions aux problèmes ainsi causés. Il s’agissait de faire une fois de plus fond sur la vieille mythologie technoscientifique occidentale, celle qui permit durant des décennies de mettre la planète à sac et de constamment reporter au lendemain la mise en œuvre de solutions. Rien n’indique que cette approche, qui nous a menés où nous en sommes, pourrait subitement porter ses fruits. Si on ajoute à ceci des propositions « concrètes » dont rien n’indique qu’elles constituent une réponse à l’enjeu climatique et qui ne sont la plupart du temps que des rééditions de mesures ayant déjà prouvé leur insuffisance, on comprendra à quel point l’unanimisme était de façade, intentionnellement.

Le débat imposé par les citoyens fut donc littéralement torpillé. Car, pour que la campagne électorale joue son rôle de pivot de la démocratie, il faut qu’entrent en débat des positions franches et suffisamment opposées, entre lesquelles les électeurs pourront faire leur choix. La question environnementale, tout indiquée pour jouer ce rôle, fut donc neutralisée par un unanimisme de façade.

Polarisation communautariste

Pourtant, alors qu’approchait le terme de la campagne, survint un revirement qui ramena au centre des discours publics — nous n’oserions parler de débat à propos de ce qui nous occupe — une question bien plus familière à droite que celle de l’environnement : celle de l’immigration ou, plus exactement, des populations « issues de l’immigration » et de leur « intégration ». Plus précisément encore, c’est la question de l’absence d’étourdissement des animaux mis à mort dans le cadre d’un abattage rituel qui fit son grand retour. Pour rappel, fut distribué à Laeken, le 15 mai, un tract Écolo comparant les positions des principaux partis en lice à propos de diverses questions relevant de la pratique religieuse : port du foulard dans l’administration, choix d’un jour de congé convictionnel, maintien des cours de religion, abattage rituel, etc.5 Si l’on en croit les explications de sa conceptrice, Zoé Genot, il s’agissait de faire pièce aux doubles discours de partis concurrents, essentiellement le PS, qui auraient défendu des positions différentes, selon les communautés auxquelles ils s’adressaient6.

L’occasion était trop belle pour les adversaires d’Écolo, au premier rang desquels les candidats MR et Défi qui sautèrent sur l’occasion pour clamer leur stupéfaction de voir Écolo « tomber si bas » ou proclamèrent qu’enfin, « les masques tombaient ». Écolo fut accusé de « racolage communautariste7 », d’être à la solde de « l’islam réac » et d’encore mille choses du même tonneau8. Au diable l’unanimisme, la campagne pouvait enfin être polarisée autour d’un thème désormais traditionnel : la mise en cause des populations musulmanes et le supposé communautarisme de ceux qui leur feraient la moindre concession9. Évidemment, tout cela fut habillé d’un profond souci du bienêtre animal. Le coup était d’autant plus dur pour Écolo que la cause animale lui est historiquement chère.

Ce revirement permettait de redessiner deux camps, d’un côté, ceux qui sacrifient le bienêtre animal à des traditions religieuses étrangères et, de l’autre, ceux qui refusent les accommodements et exigent l’adaptation du rite d’abattage.

Pourtant, la polarisation allait se révéler plus malaisée que prévu. En premier lieu parce que la position d’Écolo, et de son très proche allié Groen!, était bien moins claire qu’il n’y paraissait. En effet, outre que la section bruxelloise d’Écolo renia le tract en révélant qu’il n’avait pas été approuvé selon les procédures internes en vigueur, la position des Verts apparut bien plus hésitante que ne l’auraient voulu leurs accusateurs. Car, en Wallonie et en Flandre, l’abattage rituel sans étourdissement a été interdit avec l’appui d’Écolo et de Groen !10 De profonde et unanime conviction, il ne pouvait plus être question.

Cette tension interrégionale est du reste loin de se limiter à Écolo ; elle s’est en effet rapidement fait sentir au CDH, lors d’une passe d’armes publique entre Carlo Di Antonio, ministre wallon du Bienêtre animal, et Ahmed El Khannouss, parlementaire bruxellois. Au lendemain du scrutin, M. Khannouss ira jusqu’à attribuer sa non-réélection au fait que « le CDH a pris des positions qui ont fait que nous nous sommes mis à dos les communautés juives et musulmanes notamment dans le dossier de l’abattage rituel11 ».

Cette fracture interne aux partis ne devait pas épargner le MR lui-même. C’est ainsi que, rapidement, fut diffusée la nouvelle selon laquelle, en prévision de l’Aïd, le collège des bourgmestres et échevins (PS-MR) de Molenbeek avait décidé à l’unanimité de mettre en place un abattoir temporaire pratiquant l’abattage rituel (sans étourdissement, donc)12. Plus embarrassante encore, fut la diffusion d’une vidéo de Didier Reynders, dans laquelle il affirmait clairement que son parti n’avait aucune intention de règlementer l’abattage rituel et précisait même sa vision de la différence entre les situations wallonne et bruxelloise : « Faut pas se tromper, c’est un équilibre à trouver entre le bienêtre animal qui devient une préoccupation très très forte et des pratiques religieuses dans des communautés. Dans une agglomération comme la Région bruxelloise, il n’y a pas de raison d’avancer dans cette voie-là. On a trouvé des solutions jusqu’à présent qui me paraissent tout à fait praticables. Mais la pression est totalement différente quand vous êtes dans un milieu rural comme dans beaucoup de régions en Wallonie. Ce n’est pas du tout la même démarche.13 »

Au fond, l’échec de cette tentative de polarisation n’a rien de surprenant. Elle ne fait qu’indiquer combien les sociologies électorales pèsent dans la détermination des positions politiques lorsqu’elles ne sont pas grand-chose de plus que des « attrape-voix ». Ainsi, à Bruxelles, où l’électorat identifié comme musulman n’est pas négligeable, il est fort délicat d’envisager d’imposer l’étourdissement et donc d’interdire tout abattage conforme au rite. On comprendra dès lors que, sur le terrain, les politiques soient d’une prudence de Sioux, même les candidats MR. Au-delà des grandes déclarations, on peut imaginer que, face au public concerné et, au vu de la difficulté du MR à conquérir le vote des populations « issues de l’immigration », les candidats se déclarent peu soucieux de légiférer.

À l’inverse, en Wallonie, où le poids de l’électorat musulman est bien moindre, on peut comprendre qu’Écolo ou le CDH se rallient à l’idée d’une prohibition de l’abattage sans étourdissement. Mis à part à Défi qui semble avoir une ligne claire sur les questions de laïcité, on est bien en peine de trouver un autre ressort que la démographie électorale pour expliquer les prises de position des uns et des autres.

Pour résumer la situation, il ne semble pas possible d’identifier, par rapport à cette question, ni une position nuancée et construite ni même une position cohérente au sein d’un parti. Ce à quoi on assiste est plutôt à un « chèvre-choutisme » à géométrie variable, habillé de déclarations matamoresques se prévalant de grands principes mal compris. Bref, on ne pourrait imaginer plus exemplaire naufrage du débat démocratique.

Ainsi, la thèse de l’affrontement entre partisans farouches du bienêtre animal et communautaristes prêts à des concessions pour raisons religieuses avait du plomb dans l’aile. Pour autant, on n’assista pas au développement d’un débat nuancé sur ces questions. Par exemple, les articles faisant état de doutes quant au fait que l’étourdissement diminue les souffrances de l’animal ont peu recirculé14. De même, le débat n’a ni débordé sur une interrogation du concept de liberté religieuse ni abouti à une réflexion sur les souffrances animales engendrées par l’élevage et les pratiques d’abattage en cours chez nous, dans leur ensemble.

L’opportunité de mener un débat public riche, à la hauteur des idéaux sous-tendant une campagne électorale démocratique, ne fut clairement pas saisie à l’occasion de cette polarisation en trompe‑l’œil, pas davantage qu’elle ne l’avait été dans le cadre de l’unanimisme environnementaliste de façade.

Sans apriori idéologique ?

Les questions de l’urgence climatique et de l’abattage rituel ne sont que deux exemples d’une tendance lourde de notre système politique qui, au-delà des déclarations vibrantes sur la nécessaire refondation démocratique, nourrit le cynisme le plus radical, celui qui fait de questions requérant un traitement nuancé et prudent, des têtes de pont pour porter le combat dans le camp de l’adversaire… ou plutôt, de l’ennemi.

Il semble que, toujours pour quitter le strict cadre de ces exemples précis, il faut contextualiser ces pratiques et les lier aux affirmations récurrentes du personnel politique selon lesquelles il aborde les questions de société « sans apriori idéologique » et « sans tabou ».

Qu’est-on en droit d’attendre d’une formation politique, si ce n’est qu’elle clarifie ses aprioris idéologiques, ce qui n’implique rien d’autre que le fait d’envisager la gestion des affaires publiques au départ d’un socle prédéfini, d’une vision du monde laquelle garantirait que, pour les innombrables questions qui n’auront pas été abordées en campagne ou dans les programmes politiques, ladite formation adoptera des positions cohérentes dont on peut anticiper qu’elles satisferont pour l’essentiel les citoyens qui se seront reconnus dans ses fondements idéologiques. Bref, il s’agit de définir un univers de sens, un ancrage normatif permettant les ralliements, bien entendu, mais aussi les oppositions. À cet égard, tant l’unanimisme de façade que la polarisation en trompe‑l’œil rendent vaine toute tentative de structuration du paysage politique, puisqu’elles se fondent sur un refus de clarification15.

Il est bien entendu que la référence négative à l’idéologie, cette chose dont il faudrait se prémunir, permet à la fois l’adoption de positions purement pragmatiques, voire tactiques, et le développement de politiques fondées sur des normes non explicitées. En outre, dès lors qu’elle revêt une valeur négative, l’idéologie permet de dénigrer l’autre, qui est l’idéologue, celui qui refuse le bon sens et qui aborde le monde avec des œillères.

Pourtant, la proclamation du refus des idéologies n’ouvre pas sur une anomie permettant la mise en œuvre de politiques de pure opportunité. Elle débouche sur des politiques, certes non justifiées par rapport à une rationalité normative déclarée, mais pourtant enracinée dans des substrats normatifs non dits : des préjugés, des prénotions et des agendas cachés. Le plus bel exemple en est l’extrême droite qui, tout en se gargarisant de la démocratie, œuvre à sa destruction, tant il lui reste (pour l’instant) impossible de révéler ses véritables présupposés idéologiques16.

Rien de tel, pour servir les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général ou pour servir des visées illégitimes, que la perpétuation des règles non dites, du bon sens et des faux-fuyants. Se défendre de l’idéologie, c’est déjà entrer dans le monde du trompe‑l’œil et de l’illusion démocratique, c’est à la fois faire l’économie du travail réflexif et normatif de détermination d’une ligne de pensée et de conduite et préserver les préjugés dont on ne souhaite pas se défaire. Conscient et déployé à des fins stratégiques, ou inconscient et adopté par paresse, faiblesse et pleutrerie, c’est un cynisme qui porte directement atteinte au caractère démocratique de nos campagnes électorales et, plus largement, du débat public.

Il est à cet égard révélateur que les deux exemples repris ci-dessus, qui ont constitué les temps forts de la campagne, concernent des problématiques cruciales, l’une, environnementale, pour la survie de nos modes de vie et modèles sociaux et, l’autre, identitaire, pour la cohésion de nos sociétés. Il est par ailleurs particulièrement préoccupant qu’il soit impossible de promouvoir un débat de qualité sur la deuxième question alors que la stigmatisation de « l’étranger » et l’islamophobie sont au cœur des entreprises délétères de l’extrême droite, entreprises contre lesquelles tous les politiques se sont déclarés engagés à lutter pied à pied. Bel engagement que celui-là si la moindre controverse de campagne suffit à le faire oublier et à adopter les méthodes mêmes de ceux que, l’instant d’avant, on prétendait combattre.

Certes, le résultat d’un débat démocratique, et donc prudent, ne peut être que complexe et moins facile à utiliser que les caricatures et les ukases. En effet, il est hautement improbable qu’un principe qui l’emporte absolument sur tout autre se dégage, mais les solutions mesurées qui pourraient ainsi être tissées ne relèveraient pas du « chèvre-choutisme » cynique, mais bien de l’équilibrisme démocratique, de la tension vers plus de justice, pour une proportion toujours plus grande de la population, qui est au cœur même du projet démocratique.

Face aux deux grands défis contemporains que sont l’effondrement écologique et la désintégration de la démocratie, la dernière campagne électorale peut faire craindre qu’il ne soit déjà trop tard pour nous sauver.

  1. Lorent P., « Le “parti” des abstentionnistes, premier groupe parlementaire du pays », Le Soir, 9 juillet 2019.
  2. Maquet H. et Henne B., « Le dimanche était noir : le jour où le Vlaams Blok a triomphé aux élections », Un jour dans l’histoire, RTBF Info, 23 aout 2018.
  3. Éditorial, « Panique à bord », La Revue nouvelle, n°3, p. 2‑7.
  4. « Le projet éco-positif. La seule réponse durable à l’enjeu climatique et environnemental », Mouvement réformateur (MR), 2019.
  5. C. Bk., « Elections 2019 : polémique autour d’un tract Écolo distribué dans un marché à Bruxelles », Le Soir, 15 mai 2019.
  6. Belga, « Tract polémique : Zoé Genot (Écolo) se dit désolée et charge “des socialistes inquiets”», La Libre Belgique, 15 mai 2019.
  7. On notera que le terme « racoleur » fut repris par les instances d’Écolo elles-mêmes. « Port du voile, abattage rituel… Écolo ordonne le retrait d’un tract polémique sur la liberté de culte (photos)», RTL Info, 15 mai 2019.
  8. C. Bk., «“Racolage”, “honte”, “hallucinant”: les réactions au tract polémique d’Écolo à Bruxelles », Le Soir, 15 mai 2019.
  9. Mincke Chr. et Maes R., « Éloge de la phobie », La Revue nouvelle, n°3, 2014, p. 39‑51.
  10. « Port du voile, abattage rituel… Écolo ordonne le retrait d’un tract polémique sur la liberté de culte (photos)», RTL Info, 15 mai 2019.
  11. Fadoul K., « Ahmed El Khannouss : “Le CDH s’est mis à dos les communautés musulmane et juive”», RTBF Info, 27 mai 2019.
  12. Anneet I., « La commune de Molenbeek veut organiser un abattoir temporaire pour la fête de l’Aïd : cette décision embarrasse l’échevine Françoise Schepmans et le MR », sudinfo.be, 17 mai 2019.
  13. HM, « Abattage rituel : la vidéo qui embarrasse Didier Reynders », RTBF, 24 mai 2019.
  14. Pour un exemple de ce genre d’articles, voir Laporte Chr., « L’étourdissement empêche-t-il un animal de souffrir ? L’avis interpellant d’un neurologue », 18 avril 2017.
  15. Ce refus d’affronter les questions idéologiques est récurrent. Il avait déjà été pointé par Renaud Maes en 2014, à l’occasion d’une réflexion sur les vertus de la mise en place de listes électorales PTB-Go. Maes R., « L’agitation autour du PTB-Go a une vertu », La Libre Belgique, 5 février 2014.
  16. Mincke Chr., « La démocratie digérée devient-elle de la merde ? », La Revue nouvelle, n°6‑7, 2014, p. 30‑31.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l'UCLouvain - Saint-Louis Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle.
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