Entre conviction et épuisement
Enseigner aujourd’hui, mais demain ?
Il y a quelques semaines, j’ai reçu la proposition de rédiger un billet d’humeur pour lequel j’avais carte blanche. Enseignante et pleinement touchée par les futures réformes de la ministre de l’Éducation, madame Glatigny, le choix du sujet me paraissait alors tout trouvé : exprimer ma colère face à l’absurdité des mesures envisagées et au manque de considération […]
Il y a quelques semaines, j’ai reçu la proposition de rédiger un billet d’humeur pour lequel j’avais carte blanche. Enseignante et pleinement touchée par les futures réformes de la ministre de l’Éducation, madame Glatigny, le choix du sujet me paraissait alors tout trouvé : exprimer ma colère face à l’absurdité des mesures envisagées et au manque de considération pour le corps enseignant et mes craintes quant à l’impact qu’elles pourraient avoir sur l’avenir de nos jeunes, déjà trop touchés par les discriminations socioculturelles. Toutefois, après avoir eu l’opportunité – si on peut appeler cela ainsi… – de rencontrer madame Glatigny lors d’un temps de « partage » autour d’un croissant avec 14 autres professionnels de l’éducation le 13 décembre dernier, ce sujet me paraissait aussi dé-substantialisé que les explications de madame la ministre. Une petite remise en contexte s’impose…
À la suite d’une conférence organisée à Mons par les Jeunes MR, dont l’objectif était que Georges-Louis Bouchez et Valérie Glatigny présentent et expliquent « clairement comment ils souhaitent renforcer les apprentissages de base, lutter contre la pénurie d’enseignants et rendre le métier plus attractif »1, j’ai écrit un courriel à la ministre afin de lui exprimer ma volonté de la rencontrer. En effet, cette conférence a été marquée par des échanges tendus, des questions-réponses stériles, des remarques clivantes et condescendantes. De ce brouhaha, forcément rien de positif ne pouvait surgir et aucune discussion constructive ne pouvait émerger. Extrêmement frustrée et déçue par ce que j’ai entendu – ou pas, justement – j’ai pris la plume pour m’adresser directement à la seule personne qui, aujourd’hui, devrait pouvoir répondre aux interrogations du monde de l’enseignement. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai reçu une invitation à me rendre au cabinet de la ministre pour « une matinée d’écoute et d’échanges autour de vos expériences de terrain, idées et propositions sur notre enseignement »2. Même si je m’attendais à entendre encore une fois les mêmes explications et à ne pas pouvoir poser toutes mes questions, l’espoir qu’un vrai dialogue entre le politique et les acteurs de terrain soit encore possible et imaginable était bien présent. Quelle aurait été ma fierté de réussir à prouver à mes élèves que le débat démocratique existe encore et qu’ils doivent continuer à croire en l’importance de la discussion et des échanges d’opinions ! Quelle sera plutôt ma désillusion la plus totale face à la vacuité de la rencontre que l’on pourrait assimiler à une mauvaise farce… Les personnes présentes étaient déjà quasiment acquises à la cause des réformes et des mesures. Certaines étaient là pour des questions personnelles et individuelles, d’autres pour vanter les mérites de leur travail et de leur professionnalisme. Seuls quelques-uns d’entre nous étaient venus pour obtenir des réponses techniques, concrètes et claires sur l’avenir de l’enseignement. Madame la ministre doit certainement être bien entrainée à repérer les vilains petits canards dans une réunion, puisque nous avons été les derniers à avoir le droit de nous exprimer, seulement quelques minutes – contrairement à d’autres qui se sont étalés pendant presque une demi-heure – pour n’avoir au final que les éternelles rengaines déjà entendues à chaque interview. Toutefois, ce n’est pas tellement l’habituelle langue de bois politique qui soit le plus surprenant, mais plutôt le fait que madame Glatigny est réellement convaincue et persuadée qu’elle agit au mieux pour l’enseignement. À force de répéter automatiquement et machinalement les mêmes idées avec les mêmes phrases, elles en sont finalement vidées de leur sens, comme une ritournelle qu’on fredonne sans y réfléchir. Paradoxalement, à force d’être constamment entendues, elles acquièrent une valeur de vérité et sonnent « vraies ». Comment faire preuve d’esprit critique quand nos dirigeants semblent en avoir perdu la capacité ? Sans esprit critique, il ne peut y avoir de remise en question… et, dès lors, pourquoi se fatiguer et se perdre dans des revendications qui ne seront jamais entendues ? Ne devons-nous pas retrouver la raison et arrêter de nous battre contre des moulins à vent ?
Ces derniers mois de mobilisation, dont le point culminant était cette rencontre, avaient-ils annihilé toute ma combativité ? Sur le retour de Bruxelles vers la maison, c’était bien le cas…
Lasse et lassée, je me dirigeais dangereusement vers la voie du fatalisme. Il me faudrait faire le deuil difficile d’une école qui a, non seulement, un rôle fondamental dans l’acquisition de connaissances, mais qui a, aussi et surtout, une fonction essentielle dans la formation sociale et humaine de nos jeunes, nos citoyens de demain. Or, pour que nos élèves puissent croire en l’importance de l’école, il faut que l’équipe éducative en soit encore également pleinement convaincue. Devant ce terrible constat, l’envie de lâcher, de quitter et d’abandonner le navire en plein naufrage semblait être la meilleure option à envisager. En effet, de nombreux questionnements m’assaillaient et une réelle remise en question sur mon avenir professionnel s’imposait. J’ai choisi très tôt la voie de l’enseignement, un métier que l’on exerce par vocation et par passion. Après avoir donné cours à l’étranger pendant un an, j’ai eu la chance d’obtenir des heures à l’Institut Saint-Charles de Péruwelz où j’enseigne pour la sixième année consécutive le français au degré supérieur, dans l’enseignement général et technique. Malgré les défis liés à l’entrée en fonction dans le métier, rien ne pouvait ternir ma motivation et mon envie de m’investir pour et avec les élèves ; pas même la mise en place d’un enseignement hybride lors de la crise du Covid durant laquelle il aura fallu rapidement s’adapter et se réinventer. Alors qu’on semblait à nouveau voguer en mer calme, les bourrasques et les contrecourants sont venus frapper et fragiliser le système scolaire. En effet, derrière une pseudovolonté de soutenir et de valoriser le qualifiant, ce sont surtout des motifs économiques qui ont influencé les mesures prises en 2022 pour la réforme du nouveau Parcours de l’Enseignement Qualifiant et non la qualité de l’enseignement proposé. Les premiers touchés ? Nos élèves les plus précarisés et pour qui l’école constitue un véritable tremplin social. Dès lors, avec moins de moyens, nous nous sommes encore une fois ajustés, nous avons imaginé une autre manière d’accompagner nos jeunes, de les soutenir dans leurs apprentissages et leurs projets. Toutefois, même si l’énergie dépensée était bien réelle – très peu de temps s’est écoulé entre l’annonce de la réforme et sa mise en place –, les solutions trouvées portaient leurs fruits et ravivaient notre envie de nous investir. À peine le rythme de croisière trouvé, une nouvelle tempête s’est abattue sur nous en 2024 et les conséquences sont cette fois-ci bien plus terribles encore : suppression d’une majeure partie des 7e années, exclusion des élèves majeurs en décrochage scolaire et diminution supplémentaire de 3 % des moyens alloués à l’encadrement des élèves du qualifiant et du professionnel. De nouveau, le nerf de la guerre n’est pas le perfectionnement de l’enseignement, mais bien l’argent. En 2025, la tempête s’est transformée en ouragan de mesures économiques, dévastant tout un système sur son passage et emportant avec lui les laissés-pour-compte de cette nouvelle école « réformée » où les élèves ne sont plus guère que des chiffres et des statistiques. Comment donner encore un sens à notre métier face à un tel mépris pour la réalité de nos jeunes ? Cette question deviendra encore plus importante face au dédain politique et au manque de considération par rapport au travail fourni depuis de très nombreuses années. Aux mesures qui concernent les élèves s’ajoutent aujourd’hui des décisions funestes pour le corps enseignant : refonte soudaine du tronc commun, suppression du cours de latin, fin de la nomination et augmentation de la charge de travail de 10 % sans compensation financière pour les enseignants du degré supérieur. Cette dernière mesure provoquera pour les plus jeunes des pertes partielles ou totales de charge et pour les plus « chanceux » d’entre eux un temps plein retrouvé sur deux ou trois établissements. Aujourd’hui, comme pour nombre de mes collègues, mes réserves d’énergie se consument dangereusement et la flamme qui m’anime est plus qu’en train de s’affaiblir. L’avenir dans ce métier que j’affectionne particulièrement s’annonce morose, instable et incertain pour chacun des acteurs du monde de l’enseignement. Face à ce constat, la rencontre avec madame Glatigny n’a fait qu’exacerber mon sentiment d’impuissance et de lassitude. Dès lors, emplie de tristesse et d’amertume, il devenait difficile de ne pas penser ni même d’envisager une échappatoire, un bateau de secours qui me mènerait vers un rivage plus sûr, loin de ce tumulte actuel.
Néanmoins, les affres de ces réflexions m’ont surtout permis de me questionner, de revenir à l’essence même de mon engagement et de délaisser les solutions de facilité, celles d’une certaine forme d’abandon passif devant une injustice insoutenable. Lors de mon entrée en fonction, j’ai prononcé le serment de Socrate, serment qui résonne et raisonne encore et toujours en moi.
Au moment d’intégrer la profession enseignante, je m’engage solennellement à mettre toutes mes forces et toute ma compétence au service de l’éducation de chacune et chacun des élèves qui me seront confiés.
J’exercerai mes fonctions avec intégrité, empathie et respect.
Je fournirai un cadre d’apprentissage inclusif, solidaire et stimulant, qui encourage la curiosité, la créativité, l’esprit critique et l’émancipation de chacune et chacun de mes élèves.
Je continuerai à interroger et améliorer mes pratiques d’enseignement autant que je le pourrai.
En prêtant ce serment, je reconnais l’importance de mon rôle dans l’épanouissement et l’enrichissement culturel de mes élèves, dans la formation de citoyens responsables et dans la construction d’une société plus humaine.3
Cette promesse est mon hymne de résistance et ma plus grande arme également. C’est en respectant chaque jour mon engagement, en me réinventant et en continuant à soutenir mes élèves que je défendrai l’idée d’une école juste, ouverte et inclusive. À l’aube d’une nouvelle année scolaire qui s’annonce compliquée, j’avance avec non pas l’espoir de faire plier les politiques, mais avec l’envie d’agir à mon niveau pour préserver et procurer à mes élèves un enseignement de qualité, celui qui fera d’eux, les adultes responsables de demain. Telle est ma liberté d’action et le choix que je pose, celui d’agir !
« Que vos choix soient le reflet de vos espoirs et non de vos peurs » (Nelson Mandela)
- https://www.mr.be/agenda/enseignement-ce-qui-change-pour-vous-mons/
- Propos repris de l’invitation reçue par mail.
- https://www.uclouvain.be/fr/facultes/fial/news/l‑uclouvain-depoussiere-le-serment-de-socrate
