Emmanuelle-Véranda
Il était une fois une princesse paumée vivant dans une tour paumée qui se dressait au beau milieu d’une forêt tout aussi paumée. La jeune fille répondait au doux nom d’Emmanuelle-Véranda. Sa mère, une reine dont l’unique rôle dans cette histoire était de sourire béatement et d’enfanter des mioches, aurait répondu à votre air mi-surpris, mi-amusé, […]
Il était une fois une princesse paumée vivant dans une tour paumée qui se dressait au beau milieu d’une forêt tout aussi paumée. La jeune fille répondait au doux nom d’Emmanuelle-Véranda.
Sa mère, une reine dont l’unique rôle dans cette histoire était de sourire béatement et d’enfanter des mioches, aurait répondu à votre air mi-surpris, mi-amusé, que c’était le nom de sa grand-mère, harmonieusement couplé à celui du lieu où les deux parents s’étaient réunis le soir de sa naissance.
À la vérité, ceux-ci avaient juste des goûts très douteux en matière de prénoms et avaient improvisé sans trop se poser de questions, comme pouvaient en témoigner leurs fils, Aristide-Paillasson et Jean-Jacques-Argent-Manne.
Bref, pour en revenir à Emmanuelle-Véranda, la pauvre gosse avait été kidnappée à la naissance par une femme à qui l’on attribuait le pouvoir surnaturel de lancer des sorts et des sortilèges, encline à causer le mal, plus connue sous le nom de « la Méchante Sorcière ». La princesse vivait donc dans ce minable minaret depuis maintenant des années, sans espoir d’en sortir, avec pour seul paysage un entrelacs de liseron, qui obstruait progressivement sa fenêtre.
Un jour pourtant, alors qu’Emmanuelle-Véranda feuilletait un magazine de tricot devant un bol de nouilles instantanées, un curieux bruit vint troubler sa vie de grand-mère à la retraite.
Uihhhhh phhhfff. Uuuuiih phhhfff. Uiiiih phhhf.
WHAT, C’EST QUOI CE TRUC ? s’exclama la princesse.
Une série de toussotements peu gracieux vint interrompre cette réflexion tout en retenue.
Emmanuelle-Véranda sursauta. Il y avait donc quelqu’un au pied de la tour ! Le prince charmant qui l’avait fait attendre si longtemps s’était-il enfin décidé à venir lui taper la causette et à, accessoirement, la sauver ?
Les sifflements étranges reprirent. La princesse passa la tête par la fenêtre, mais ne put voir du Prince qu’un chapeau.
Attendez, je vous apporte une corde ! cria-t-elle du haut de son perchoir.
Emmanuelle-Véranda courut chercher l’objet convoité, qu’elle lança par la fenêtre avant de s’apercevoir qu’elle avait oublié de l’attacher. C’est qu’avoir passé la quasi-intégralité de sa vie à lire des magazines de tricot en mangeant des nouilles ne l’avait pas aidée à développer son intelligence…
La princesse avait la peau aussi pâle qu’un blanc d’œuf, des yeux orange-bleu-nuit-dans-lesquels-on-pouvait-voir-des-milliers‑d’étoiles-briller-et-même-un-satellite-là-au-bout‑t’as-vu, ainsi que des cheveux violets magiques longs jusqu’aux pieds. En somme, rien de particulier …
L’étrange bruit cessa.
Désolé, j’avais égaré mon Ventolin ! C’est que ça grimpe par ici ! Mais dites donc là-haut, vous croyez pas qu’ouvrir la porte, ce serait plus simple ? s’enquit une voix grave.
Hélas ! il n’y a pas de porte à cette tour, déplora l’autre.
Bon, vous avez l’air bien rigolote, mais si vous pouviez vous dépêcher, ça m’arrangerait, j’ai pas toute la journée moi, répliqua le Prince.
Emmanuelle-Véranda sourit : même s’il avait l’air pressé, il lui avait fait un compliment ! Nul doute qu’à l’instant précis où leurs regards se croiseraient, il comprendrait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Mais bientôt, la réalité rattrapa la princesse. Horreur ! Malheur ! Comment rejoindre son bien-aimé alors qu’un mur les séparait ? Comment lui faire prendre conscience de leur fortuné destin qui se profilait à l’horizon ? Désespérée, elle descendit les escaliers et se mit à genoux, priant pour qu’une sortie se présentât à elle. Sa prière fut-elle exaucée, ou était-ce la première fois qu’elle observait vraiment le rez-de-chaussée ? L’histoire ne le dit pas — bien que la réponse soit implicite. Toujours est-il que, lorsqu’elle releva la tête, elle remarqua enfin, pile devant elle, une porte dans la tour. Celle-ci n’était pas fermée à double tour, ni même à simple tour. La princesse l’ouvrit avec stupéfaction. Devant elle se tenait un grand gars plutôt laid, à l’acné virulente, une pile de parchemins sous le bras.
Ah. Bonjour, laissez-moi me présenter : Gérard, community manager de la guilde pro Spectus. Je vous propose une offre exceptionnelle qui vous donnera accès au forfait pigeons voyageurs illimité pour les trente prochains jours si vous signez ce contrat ! débita-t-il sans lui laisser le temps de réagir.
Emmanuelle-Véranda, estomaquée, voulut faire un pas en avant, mais se prit les pieds dans sa longue chevelure mauve et s’étala à terre. Là, le dénommé Gérard aurait pu lui tendre la main et l’aider à se relever, afin que commence entre eux une longue histoire d’amour passionnée et niaise, mais ce dernier tourna les talons en se bidonnant pendant au moins vingt bonnes minutes, ce qui le fit replonger dans sa crise d’asthme et entraîna sa mort par asphyxie. Sur sa tombe, avant que l’inscription ne soit érodée par le temps, on pouvait autrefois lire : « Certes, il n’avait pas le sang bleu, mais, si la noblesse se reconnaissait au teint, il serait devenu, à sa mort, le plus grand de tous les monarques ».
Quant à la princesse, humiliée et déçue, elle pleura tant et si bien que bientôt une rivière se forma à ses pieds. Maudissant de toute son âme ce malotrus, elle continua de verser des larmes de dépit, et les dieux de la forêt finirent par avoir pitié d’elle. Ou plutôt, ils en eurent marre d’entendre ses sanglots bruyants et ses imprécations fielleuses à des kilomètres à la ronde. Alors, ils la changèrent en saule pleureur, parce qu’au moins, un arbre, c’est silencieux.
Et c’est pour cela que, chaque année, des professeurs de gymnastique sadiques emmènent leurs élèves courir près de la rivière née des pleurs et de la rancune de la princesse : la Haine.
FIN.
