Écrire le deuil : du témoignage à l’œuvre
La littérature de deuil constitue un véritable continent littéraire, relativement inexploré par les sciences sociales et du langage. Pourtant, ces témoignages posent énormément de questions sur notre manière d’appréhender la maladie, la mort, la perte, la souffrance… qui sont abordées ici au travers du cas spécifique des ouvrages traitant du drame vécu de la mort d’un enfant.
malade au / printemps / mort en automne
—- c’est le soleil
– – – – –
la vague / idée la toux
(Mallarmé, Pour un tombeau d’Anatole)
Un enfant vient de paraitre aux éditions Grasset. Pauline Vergauwen et Francis Van de Woestyne témoignent de la douleur de la perte de leur jeune fils Victor, treize ans, tombé d’un toit. Entremêlant par chapitre distinct le récit de leur vie d’après le jour fatal. Comment mettre en mots le deuil le plus insupportable, le chagrin inextinguible : « Je vis avec ta mort dans la peau », dit-elle (p. 193), « La douleur ne se partage pas », dit-il (p. 225).
Pourtant, en ayant fait le choix de publier leurs « journaux de deuil1 », les parents ont choisi de témoigner du réel de la perte.
Les écrits de deuil
La littérature de deuil est intégrée dans un ensemble plus vaste, la littératie de deuil, c’est-à-dire tous les écrits formels et informels auxquels donne lieu la mort. La nécrologie, les discours prononcés lors des enterrements, les épitaphes, les journaux intimes, les blogues de deuil, les forums de partage autour de la perte… (liste non exhaustive) constituent ce corpus particulier.
Les études de la mort ont été l’objet de multiples attentions, mais finalement assez peu du côté des sciences du langage et du discours. Rejoint-on l’idée commune que les mots sont inutiles à combler la perte et ne constituent donc pas un terrain d’analyse, comme si cela était une sorte d’indécence de réduire aux mots les mort·e·s ? Mais la mort pourtant occupe un espace discursif immense où l’on retrouve l’annonce, l’éloge, le souvenir, la consolation, le partage, le dialogue.
Qui meurt ?
Dans le cadre d’une approche littéraire, Anne Strasser a publié un article en 2012 intitulé « Le deuil dans le roman et l’autobiographie : du resserrement à la réparation ». Elle y émet l’hypothèse suivante : « si la présence d’un “deuil sans fin” se vérifie dans plusieurs romans, le genre autobiographique semble être davantage du côté du dépassement et de la réparation ». Cependant les livres dont elle traite dans la partie autobiographie racontent exclusivement le deuil de la mère et du père. Elle n’envisage pas le deuil de l’enfant, qui me semble, parce qu’il est le drame absolu, le drame scandaleux, contrevenant à la chronologie naturelle, devoir être traité à part ou, à tout le moins, présenter des caractéristiques particulières.
En effet, dans la littérature de deuil familial, il y a la perte du père, de la mère, des deux à la fois parfois comme dans Le voile noir d’Annie Duperey, de la compagne ou du compagnon, celle du frère, de la sœur et… celle de l’enfant ou des enfants. Orphelin·e, veuf·ve, les mots sont là, pour la perte dans une fratrie, pas de mot, ni pour se désigner comme ayant subi la perte de l’enfant… Marie le Galès dans Ça ne se dit pas (2017) questionne l’aporie de la langue : pourquoi n’y a‑t-il pas un mot pour dire le deuil de l’enfant ? Désenfanté ont proposé certain·e·s (le mot est classé comme belgicisme). Et parange (avec mamange, pèrange, papange), mot pour lequel milite l’écrivaine Nadia Bergounioux afin qu’il entre dans les dictionnaires pour désigner les parents ayant subi un deuil périnatal (fausse couche, interruption de grossesse médicale ou volontaire, mort in utero, décès à l’accouchement ou peu après), mot qui désigne les parents de « l’enfant éphémère ».
Paradoxe : le deuil périnatal est encore tabou et les dictionnaires se fondent sur les usages pour qu’un mot entre dans leur liste…
Dans cette contribution, je focaliserai mon propos sur la perte de l’enfant, qui a été mon entrée dans ce continent de larmes, de colère et de courage, de douleur et de dignité.
Je ne sais plus quand j’ai commencé à lire « ça », mais je me souviens du premier livre lu sur le sujet. Il s’agissait de La disparition de Geneviève Jurgensen. Le livre est sorti en 1994, mais relate la perte de ses deux petites filles Mathilde et Élise, dans un accident de voiture le 30 avril 1980. J’ignore si je reconstruis, mais je ne crois pas, je pense avoir acheté ce livre en seconde main, l’année suivant sa parution, alors que je venais d’accoucher de ma fille. La couverture est une belle photo en noir et blanc, une petite fille de dos y tire une corde sur la plage et plus au fond on y voit une adulte avec une autre petite fille. Pourquoi, alors que je venais de donner la vie, me suis-je plongée dans ce récit de la perte ? Certain·e·s autour de moi ont trouvé ça morbide, voire déplacé. J’avais donné la vie, j’avais aussi donné la mort. La première question pour moi était : pour qui une mère ou un père endeuillé écrivait-iel ? Curieusement pas Pourquoi ? J’ai sans doute un rapport affectif à l’écrit. J’aime coucher des mots sur le papier et écrire m’est en quelque sorte naturel. Beaucoup plus tard, lorsque je devins amie facebook avec Geneviève Jurgensen, nous avons un peu échangé à propos d’une date qui nous reliait bien malgré nous : le 30 avril 2003 naissait mon troisième enfant, 30 avril date de la mort des siennes.
Pour qui et… comment ?
Mais pour qui écrivent ceux et celles qui partagent le même drame ? Peut-être pour une communauté plus élargie de lecteur·trice·s qui seraient touché·e·s non seulement par le propos, mais aussi par la mise en mots, voire, j’ose le dire, le style, dont on verra qu’il est à la fois universel dans sa recherche (comment écrire la brutalité, le choc, sans fioriture, une écriture nue, désarticulée) et d’une individualité solitaire. Il faut non seulement trouver les mots pour ce faire, mais la forme de narration elle-même et les choix littéraires dont je parlerai plus loin qui sont : comment écrire pour ne pas me faire plus mal encore ? Journal, récit, lettres, essai… les livres que j’ai choisis ont mis en place des dispositifs spécifiques.
Victor Hugo, pour évoquer sa chère Léopoldine disparue, fait sonner le chagrin en alexandrins, alors que Stéphane Mallarmé hoquète sa douleur en notes éparses dont il voulait faire un Tombeau, mais qui n’était pas destiné à la publication. Le romantique comme le parnassien se rejoignent dans le fait qu’il ne peut y avoir de « fioriture » au sens de mièvrerie, d’affectation, de futilité. Écrire de la façon la plus simple l’inachèvement, le vide, le manque, « le petit fantôme », comme Mallarmé nomme son fils Anatole.
Ce qui a retenu mon attention, ce sont les ouvrages non pas qui mettent en scène une histoire de deuil romancée (à l’exception de Tom est mort de Marie Darrieussecq sur lequel je reviens juste ci-dessous car il a donné lieu à une polémique justement à propos du droit à la fiction sur ce sujet), mais ceux qui témoignent d’un deuil vécu et cependant mis en littérature.
La littérarité de l’écriture de deuil provoquerait-elle aussi un effet de distanciation voire de fictionnalisation qui serait à proprement parler insupportable ? La polémique qui eut lieu il y a un peu plus de dix ans entre Marie Darrieussecq et Camille Laurens touchait ce point : en 2007 Camille Laurens accuse Marie Darrieussecq de « plagiat psychique ». L’autrice de Truie vient de publier Tom est mort qui raconte la perte d’un enfant de quatre ans, tombé d’un immeuble et les conséquences familiales, en empruntant un je fictif. Camille Laurens lui reproche d’avoir « piraté » sa douleur et son récit Philippe, où elle racontait la perte de son bébé après quelques heures de vie seulement. Par écrits interposés (et échanges entre les avocat·e·s), les deux femmes ont argumenté. « On ne fabrique pas un suspense avec la mort d’un enfant », avait affirmé Camile Laurens, « Est-il interdit d’écrire fictivement la souffrance à la première personne ? » (Rapport de police), répondait Darrieussecq ?
Les exemples fictifs ne manquent pas pourtant. Jacques Expert dans Ce soir je vais tuer l’assassin de mon fils (2009), Valérie Perrin, Changer l’eau des fleurs (2018) ou encore Tu verras de Nicolas Fargues (2011). Mais, pour lui, imagine-t-on qu’un lecteur/lectrice écrive ce qui suit si l’auteur avait effectivement perdu son fils : «(NF) sombre dans le pathos lacrymal, par cette description tire-larmes d’un père en deuil de son fils adolescent. Tout y passe depuis l’incinération au Père-Lachaise jusqu’à l’amour retrouvé avec un témoin de l’accident qui a couté la vie au fils aimé. »
Philippe Forest aborde cette question dans son essai Le Roman infanticide : Dostoïevski, Faulkner, Camus. Essai sur la littérature et le deuil (2010): « A‑t-on le droit d’écrire sur la mort d’un enfant?, me demande-t-on. Et le plus étonnant est que cette question on l’adresse de préférence à ceux qui ont connu une telle mort, les soupçonnant d’exploiter une souffrance qu’ils ont vécue, plutôt qu’aux romanciers qui, en spectateurs sentimentaux d’une douleur qu’ils ignorent, en font un “thème” et auxquels on demande rarement des comptes pour l’exercice inoffensif auquel ils se livrent2. »
En juin 2019, Maïté Snauwaert publie D’une infamie l’autre. La mort de l’enfant en régime de fiction et revient encore une fois sur cette question, à partir de l’exemple devenu canonique Darrieussecq/Laurens. Elle insiste sur les prouesses stylistiques déplacées selon elle de l’autrice de Tom est mort, qui commence avec le jeu d’assonances du titre. Mais, poursuit-elle, « cette démarche si problématique, si on y réfléchit sérieusement, peut être plus proche de l’exigence d’invention littéraire, que le “roman” qui s’abrite derrière l’appellation de fiction ».
Écrire et publier c’est faire le choix de la littérature, envers et malgré tout…
Le régime littéraire du deuil vécu
La Disparition de Geneviève Jurgensen commence par l’explication du mode de narration choisi : « Peu, très peu de temps après que nos filles furent séparées de nous, si petites précipitées dans l’infini, là où soudain elles avaient davantage en commun avec les plus antiques des défunts qu’avec leur père et leur mère, de proches amis m’ont prédit : “Tu l’écriras”. Un frisson de répulsion m’avait parcourue. Écrire, c’était mettre la vie en forme pour souffrir moins. Souffrir était ma dernière façon d’aimer mes enfants. J’aurais voulu me laver de cette phrase comme d’un maléfice. »
Progressivement et parallèlement à son combat contre la délinquance routière, se met en place le désir de raconter « l’empreinte qu’avaient laissée Mathilde et Élise » (p. 9). Elle finit par choisir d’écrire des lettres à un ami, proche et éloigné (il n’a pas connu les filles) qui, lui-même, sonnera la fin du processus d’écriture lorsqu’il lui dira que « mes lettres tournaient au journal personnel. J’ai senti alors que j’avais fini : j’étais retournée à ma vie d’aujourd’hui » (p. 10).
Le choix de l’épistolaire montre des variations : Patrick Poivre d’Arvor écrit à sa fille Solenn, comme Anne-Marie Revol écrit à ses filles, ces « étoiles qui ont filé ». On est là donc dans l’interpellation ultime, l’interaction avec l’absent·e. C’est aussi en s’adressant à sa fille Marie que Nadine Trintignant (Ma fille, Marie, 2003) raconte sa douleur, sans toutefois afficher la forme du courrier. Annie Ernaux répond à une consigne littéraire (rédiger la lettre qu’ils/elles n’ont jamais écrite) pour rédiger L’autre fille, adressée à sa sœur qu’elle n’a jamais connue (2016).
La lettre ou plutôt les lettres miment une adresse perdue, que l’on retrouve dans la forme de l’épitaphe adressée ou sur les blogues funéraires ou encore les profils facebook des disparu·e·s. On est loin du genre « dialogues avec les morts », illustré dès l’Antiquité comme une facette du récit philosophique, à des fins burlesques, polémiques, militantes dans l’histoire des idées… Même si ces lettres à l’enfant perdu constituent évidemment une leçon de philoso-vie.
Un tour de force stylistique, comme une indécence ?
Faire du style avec la mort d’un enfant peut paraitre insoutenable. Le mettre en vers — choc du signifiant —, Hugo l’a fait comme d’autres plus contemporains et comme on trouve les épitaphes rimées des tombes enfantines ou des blogues funéraires.
L’absence de fioriture ne veut pas dire l’absence de modalités affectives : A.-M. Revol invente à chaque lettre adressée à ses filles des mots doux dans Nos étoiles ont filé (2010), Pauline Vergauwen et Francis de Woestyne usent aussi des mots d’amour pour s’adresser à Victor leur fils (Mon adoré).
Camille, mon envolée (2016) est l’œuvre de Sophie Daull, autrice particulièrement éprouvée avec une mère assassinée et la perte de sa fille d’une maladie foudroyante. « Désormais je vais faire ça : vivre la vie des en-allées trop tôt. Je dure dans trois vies de femmes, maintenant, la mienne, la tienne et celle de ta grand-mère jamais connue. » Elle ne se prive pas de lyrisme :
Aujourd’hui c’est Pâques et je te vois me voir.
Moi qui n’ai jamais vécu sous le regard de Dieu ni sous
l’œil de Moscou, je vois ton bleu guetter le noir de mon
deuil, je suis sous l’aile de ta non-vie, à son ombre à son
soleil, dans le raffut des cloches de ton silence, dans la déso-
lante insouciance que ta mort m’impose, sans inquiétude
pour des parents vieux et malades, sans insomnies pour des
enfants à la dérive. Je suis pénétrée de ta mort par toutes les
fibres de mon corps, toutes mes veines sont calcifiées par
la poudre de tes os. Je te vois voir le tassement de mon âme,
je te vois m’attendre. Je frappe doucement à ta porte, tu
n’es qu’endormie, et je peux baiser ta joue tout abricotée de
sommeil.
Le Fils de Michel Rostain montre un tour de force littéraire, par lequel le père prend la parole « pour » son fils (Raymond Jean avait déjà utilisé ce procédé dans L, paru en 1980, à la suite de la perte de son fils Laurent). Il a été récompensé par le prix Goncourt du premier roman (2011). Premier deuil, première récompense d’écrivain…
« Mercredi. Quatre jours après ma mort. Mon convoi funèbre quitte la morgue de l’hôpital pour le crématorium. À l’avant du fourgon Mercedes, le chauffeur, casquette. À l’arrière, maman et papa qui se tiennent par la main. Pas un mot pendant les soixante-treize kilomètres. Rien à dire sur cette route stupide. Mon cercueil est dans un compartiment latéral du véhicule, déjà loin d’eux. Dans trois ou quatre heures, une fois cramé, ce sera pire, je serai à des années-lumière » (p. 82).
Pater dolorosa est un ouvrage paru en 2019 de Jérémie Szpriglas et qui raconte comment un père et sa famille sont confrontés au choix de l’IVG et au deuil périnatal. Les critiques publiées sur Babelio louent l’ouvrage, mais regrettent parfois « un effet de style » : « Je dis bravo à cet auteur qui a su nous transmettre ses émotions et qui a bien voulu partager sa douleur car cela reste très intime le partage de cette dure réalité. Et encore plus merci que ce soit un papa qui l’écrive. Ils ont leur place à part entière dans l’aventure de la maternité.
Pour finir, je n’ai pas spécialement apprécié les différentes polices d’écriture pour discerner la pluralité des sentiments. Le récit à lui-même suffisait ! »
Ou encore ces réactions au récit de Pierre Jourde, Winter is coming, qui raconte la perte de son fils Gabriel à vingt ans, au terme d’une forme rare de cancer du rein. Mobiliser « des ressources littéraires » pour mettre à distance la douloureuse vérité : « Pour commencer, Pierre Jourde n’a pas écrit un roman, comme plusieurs chroniqueurs le prétendent ici. Pour qu’il y ait roman, il faut qu’il y ait fiction, et il me semble (jusqu’à preuve du contraire) que l’auteur n’a rien inventé. Il se présente comme témoin et narrateur de quelque chose qui lui est arrivé : voir les documents à la fin du volume.
Théoriser la perte ? « Mon chagrin est inexprimable, mais quand même dicible »
3Produire du style est une chose, théoriser la perte en est une autre. Au-delà de la question éthiquement plus épineuse de l’effet de style dans la littérature de deuil des enfants.
Déjà le problème de la mise en récit même. Le journal de deuil de Roland Barthes est vu comme « un écrit de vie paradoxal » par Antoine Compagnon qui part du constat qu’il « n’y a pas de bonne vie sans récit de vie ». Or le récit semble impossible dans les circonstances de deuil car le temps du récit serait le temps de l’atténuation, de la disparition progressive du chagrin. La transformation du deuil en mélancolie, telle qu’expliquée par Freud est vécue comme un scénario de sortie du deuil, comme une trahison (ce que Freud nomme le succès du deuil).
Le Journal de deuil reste dans le ressassement, la répétition, tout en devant s’articuler à une temporalité quotidienne (consigner chaque jour la tristesse).
Mais Barthes parvient alors, dans un mouvement dialectique, à sortir du langage réducteur pour « habiter son chagrin », c’est-à-dire comme un moyen de racheter l’inanité de la langue pour faire littérature et s’installer dans le deuil perpétuel et permanent.
Le choix de l’épistolaire, de la prose poétique, l’endossement du je défunt sont autant de pistes pour contourner la continuité logique attendue du récit. La mise en intrigue semble donc contrecarrée par des choix autres que la trame continue trop romanesque : on rejoint en quelque sorte l’affirmation de Laurens selon laquelle on ne construit pas un suspense à partir d’un décès vécu.
Les notations intimes de Barthes n’étaient pas destinées à la publication, « traces de chagrin, bribes d’émotion menant peu à peu à La Chambre claire, monument élevé à sa mère ». Après les phrases brèves et hachées du journal, il va partir des photos familiales pour reconstruire un « roman familial » et une théorie de la photographie dans La chambre claire. Note sur la photographie, paru en 1980. Il s’y interroge sur les liens entre la mort et la photo, celle-ci indiquant « ça a été » (et donc ce n’est sans doute plus). Il meurt la même année, des suites d’un accident de la circulation. Et sa vie et mort deviennent elles-mêmes objet de récit romanesque, par Philippe Sollers et par Julia Kristeva ensuite dans Les Samourais (1990), pour finir dans un polar linguistique de Laurent Binet (La septième fonction du langage, 2010) qui imagine que le sémioticien a été assassiné.
« Dans la cour de l’hôpital, j’ai dû faire effort, plusieurs fois, pour ne pas m’évanouir. Puis je suis remonté près de lui. Salle de réanimation. Son cœur battait là, de haut en bas, sur l’écran noir. Dernière cabine de cosmonaute. Fin du voyage, cette fois. Il était reparti très loin, tout près, à des milliers d’années-lumière de son propre corps jeté là comme un sac, tache grise, avec le sang coagulé autour du nez, de la bouche. Les fils enchevêtrés. Les tubes. Les boutons. Les clignotements rouges, jaunes… Les agonisants sont devenus ses sous-marins flottant jour et nuit dans on ne sait quelle substance de transition dure, bleutée… Je me suis tout à coup rendu compte que je m’étais mis là, debout, à prier… Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit… ln nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti… Ça me revenait d’un trait en pleine situation de désespoir, de désastre… Devant l’idiotie atroce de cette fin abandonnée, celle d’un pauvre, au fond, d’un clochard4…»
« C’est l’histoire d’un homme
qui a perdu son fils »
Mais revenons aux parents endeuillés. Après la possibilité du style comme moyen d’inscrire un chagrin éternel, il y a le choix d’écrire à nouveau, de recommencer et/ou poursuivre un nouveau récit : est-ce le choix à nouveau d’un ressassement ou une entreprise de mémoire, signe d’une vie qui se poursuit, malgré ou avec le deuil ? D’un deuil littérarisé ?
Petit itinéraire de livres et de citations à propos de deux écrivains Bernard Chambaz et Philippe Forest.
Bernard Chambaz a perdu son fils Martin dans un accident de voiture à l’âge de seize ans. En 1994 (l’année suivante), il publie Martin cet été, récit de la douleur et des années de joie qui ont précédé le drame : « Il s’agit d’un été, de notre détresse ; et de la tentative où je me suis lancé, le 20 septembre, sans attendre aucun miracle de la langue, juste pour témoigner ».
1997 : Chambaz publie La tristesse du roi que Libération commentera comme suit : « Aujourd’hui, avec La tristesse du roi, Chambaz semble demander au roman la distance que le temps doit au deuil. Il change les noms, les lieux, les circonstances, il consacre bien plus de pages à la naissance de l’enfant qu’à sa disparition, et la mort n’est pas dite, ni même advenue. Comme si la fiction pouvait être une version apaisée de la réalité. Le roman est écrit à la troisième personne, le narrateur s’appelle Jean, pas Bernard, mais l’écriture glisse sans cesse du “il” au “je” pour ne tromper personne, jusqu’au texte de quatrième de couverture, signé B.C., qui dit “je”, et ne sait pas tourner longtemps autour du vrai : “C’est l’histoire d’un homme dont le fils a disparu”.»
2011 : Plonger retrace l’histoire de Robert Enke, joueur de foot allemand qui se suicidera dix ans jour pour jour après la chute du mur, hanté par la mort de sa petite fille de deux ans victime d’une malformation cardiaque…
2014 : Dernières nouvelles du martin-pêcheur. Chambaz sillonne les États-Unis à vélo, sa femme l’accompagne en voiture, avec leur fils en filigrane du récit peuplé de la vie de familles américaines illustres ayant eu en commun la perte d’un enfant. « Le deuil est compatible avec la joie. Le tout était de l’écrire une bonne fois pour toutes et d’en faire la démonstration. Cette traversée et ce roman en sont le corolaire. »
2019 : Un autre Eden « nous emporte sur les traces d’un type génial et malgré tout méconnu, Jack London, accompagné de notre fils Martin car tous les deux sont nés un jour de janvier 76 ».
« Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment » (J. Delteil, exergue). Hommage au roman initiatique de Jack London Martin Eden, entrelacs des destins, son fils Martin aurait eu quarante ans, âge auquel Jack London est mort…
« J’ai fait de ma fille un être de papier »
Philippe Forest est l’auteur le plus singulier dans cette communauté que je me suis permis de créer autour de la littérature de deuil. Il n’est pas le seul à avoir écrit plusieurs fois sur le drame de la perte de sa fille de quatre ans, Pauline, mais il est le seul à avoir fait de l’expérience du deuil le point de départ de son œuvre, d’avoir fait, selon ses propres mots, de sa fille disparue « un être de papier », d’avoir été jusqu’au bout d’une logique de vie bouleversée affectivement, mais aussi ontologiquement, épistémologiquement. L’enfant éternel, Toute la nuit sont les deux premiers ouvrages, classés comme romans, avant, dix ans plus tard la parution de Tous les enfants sauf un qui tous abordent, relatent, inlassables, la maladie et la mort de Pauline. On a parlé d’autofiction pour qualifier son œuvre, classée entre roman et essai. Il est aussi celui qui a « théorisé » la mort littéraire de l’enfant dans son ouvrage Le roman infanticide en y proposant une poétique du deuil :
« Qu’il n’y a pas de littérature du deuil, qu’il n’y a de littérature que du deuil. » Toute l’œuvre de Forest se construit en écho au deuil de sa fille, le romancier devient un « nécromancier » : « Ici, il s’agissait de faire en sorte qu’il soit impossible de lire le récit que je consacrais à mon père en ne prenant pas en compte la façon dont celui-ci s’insérait dans la série — toujours en cours et insusceptible de se terminer jamais — des ouvrages consacrés à la disparition de ma fille ».
J’ai plus haut cité des critiques de ces ouvrages de deuil en posant qu’il était difficile de commenter de façon uniquement littéraire ces livres tant le sujet est douloureux. Mais à propos de Philippe Forest, on trouve des critiques négatives, à propos de son style, dans un contexte néanmoins positif : « J’ai trouvé le style de Philippe Forest parfois un peu pédant (son érudition le conduit parfois à s’écouter un peu parler…), ses convictions très tranchées. J’ai trouvé aussi qu’il exprimait dans son livre non pas cette douleur qui traverse probablement ses deux romans, mais des idées amenant à des questions que nous avons probablement le tort de ne pas nous poser avec plus d’engagement.
J’ai admiré aussi, chose sur laquelle il revient plusieurs fois en s’en étonnant lui-même, qu’il ait réussi à vivre encore malgré les conclusions auxquelles l’ont amené les dix ans de réflexion qui se sont écoulés depuis la mort de Pauline. »
Je reste roi de mes chagrins
5La littérature de deuil est un terrain exploratoire. Ceux et celles qui choisissent de partager par l’écriture leur drame nous interrogent aussi sur notre statut de lecteur·trice, sur l’empathie parfois considérée comme morbide ou morale face à ces récits ; iels écrivent parce que la société a régulé le deuil et son travail dans une temporalité « acceptable », alors qu’on a vu qu’iels se jouaient du temps qui passe, attendre dix ans pour écrire, écrire et réécrire, revenir encore et encore sur la perte pour déjouer l’injonction à « faire son deuil », comme un oubli.
Le style en fait partie, l’écriture ne peut être brute, brutale puisqu’elle est interrogée dans son rôle même et la réflexivité de la langue de même. Chacun·e insiste sur l’énonciation définitive
Cette dimension n’enlève rien au témoignage du réel qu’iel cherche à ciseler encore et encore, à sortir des fioritures comme je laisse Philippe Forest le dire, en guise de conclusion provisoire :
« Depuis je me rappelle avoir plusieurs fois pensé que je devais reprendre ce récit, lui donner une forme qui convienne davantage à ce que j’aurais dû dire, mais que l’immédiateté du désespoir m’avait interdit d’exprimer comme il convient. Je ne me suis jamais relu. Cela n’est pas nécessaire. Je sais bien que j’ai mal dit, mal fait. Un roman me paraissait l’évidence, mais cette évidence est aujourd’hui bien lointaine. Il me semble qu’il aurait fallu tout présenter sans aucun artifice : dire très directement les évènements tels qu’ils se sont déroulés de manière à faire entendre, sans littérature, ce que, dans le monde d’aujourd’hui, peuvent signifier la maladie et la mort d’une enfant.6. »
- Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Roland Barthes, Journal de deuil, commencé le lendemain de la mort de sa mère.
- Forest Ph., Le Roman infanticide : Dostoïevski, Faulkner, Camus. Essai sur la littérature et le deuil, Nantes, éditions Cécile Defaut, « Allaphbed » n°5, 2010, p. 15.
- Barthes R., Journal de deuil, Paris, Le Seuil/Imec, 2009.
- Sollers P., Femmes, Gallimard, « Folio », 1981, p. 145 – 154.
- Titre du dernier ouvrage de Ph. Forest, paru en 2019.
- Forest Ph., Tous les enfants sauf un, Gallimard, « Folio », 2007, p. 9 – 10. Les italiques sont de moi.
