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Du Yiddishland à Eretz-Israël, de la Pologne à la Palestine

Numéro 05/6 Mai-Juin 1998 - Proche et Moyen-orient par Pascal Fenaux

juillet 2008

Unique mou­ve­ment social juif à avoir abou­ti et, par consé­quent, long­temps le seul à même de mai­tri­ser l’o­rien­ta­tion de l’his­to­rio­gra­phie juive moderne, le mou­ve­ment sio­niste, dans ses diverses com­po­santes, ne fut pour­tant pas le seul à œuvrer sur le ter­rain de la réap­pro­pria­tion iden­ti­taire et de l’é­man­ci­pa­tion. Mais le dis­cours et la praxis sio­nistes sont appa­rus dans un champ social carac­té­ri­sé par des condi­tions propres à l’Eu­rope orien­tale de la fin du XIXe siècle. Ces condi­tions allaient mar­quer pro­fon­dé­ment le mo­dèle cultu­rel des immi­grants juifs en Pales­tine et, par voie de consé­quence, leurs pra­tiques à l’é­gard des autoch­tones palestiniens.

Si, d’une part, la diplo­ma­tie des puis­sances colo­niales de l’é­poque et, d’autre part, les pro­jec­tions propres aux com­mu­nau­tés juives d’Eu­rope occi­den­tale ont évi­dem­ment pesé de tout leur poids dans le des­tin de la Pales­tine et du mou­ve­ment sio­niste, il n’en reste pas moins que, en der­nier res­sort, c’est le modèle cultu­rel des colons et immi­grants juifs sio­nistes, lar­ge­ment ori­gi­naires d’Eu­rope orien­tale, qui a façon­né les repré­sen­ta­tions et les orien­ta­tions d’un yishouv1 diri­gé par l’aile tra­vailliste de la com­mu­nau­té des immigrants-colons.

Pour évident qu’il soit, ce constat n’a pour autant jamais été exempt de polé­mique. D’une part, carac­té­ri­sé par une pro­fonde aver­sion envers la dia­spo­ra2 et une convic­tion inébran­lable quant à l’an­ti­sé­mi­tisme ata­vique des socié­tés chré­tiennes, le dis­cours sio­niste a pri­vi­lé­gié la vision de com­mu­nau­tés juives objets de l’His­toire et, ce fai­sant, a occul­té para­doxa­le­ment la genèse du sio­nisme, un sio­nisme né, pré­ci­sé­ment, des capa­ci­tés d’ac­tion sociale de cette même diaspora.

D’autre part, en « recueillant » les fruits amers de la Shoah, les diri­geants sio­nistes pas­se­ront par pertes et pro­fits l’hé­ri­tage d’autres mou­ve­ments juifs d’é­man­ci­pa­tion, tant libé­raux que sociaux-démo­crates. Cette amné­sie ins­ti­tu­tion­na­li­sée sera d’au­tant plus aisée que les bases sociales de ces mou­ve­ments auront soit péri lors du géno­cide com­mis par l’Al­le­magne nazie, soit émi­gré en masse sur le conti­nent amé­ri­cain, soit per­du des cadres cultu­rels éli­mi­nés par la Rus­sie sta­li­nienne. Amné­sie d’au­tant plus aisée et logique que la tra­gé­die juive euro­péenne sera venue en quelque sorte confir­mer la vision du monde pro­fon­dé­ment pes­si­miste des pré­cur­seurs du mou­ve­ment sio­niste3 et des par­ti­sans du « Retour à Sion ».

Une patrie juive décomposée

Au départ était donc le Yid­di­sh­land, le « pays juif ». C’est par ce terme géné­rique et ana­chro­nique que l’his­to­rio­gra­phie contem­po­raine défi­nit le tis­su ser­ré de com­mu­nau­tés juives urbaines et rurales épar­pillées sur le ter­ri­toire de l’an­cienne Pologne médié­vale, à savoir les actuelles Pologne, Litua­nie, Bié­lo­rus­sie et Ukraine. Le Yid­di­sh­land s’est cris­tal­li­sé au rythme des stra­té­gies de déve­lop­pe­ment de la noblesse polo­naise et du reflux de celles-ci4. Il s’est éga­le­ment carac­té­ri­sé par une orga­ni­sa­tion qua­si natio­nale long­temps repré­sen­tée par des com­mu­nau­tés fédé­rées sous un Conseil des Quatre Pays et une pro­duc­tion cultu­relle interne, sym­bo­lique et pra­tique entre deux langues endo­gènes : le yid­dish et l’hé­breu. Au terme de déve­lop­pe­ments s’é­ta­lant sur huit siècles, ce « pays juif » va entrer en crise lorsque son sec­teur rural subi­ra les foudres de révoltes pay­sannes et cosaques qui accé­lé­re­ront un pro­ces­sus de dif­fé­ren­cia­tion entre un judaïsme lit­vak (litua­nien et bié­lo­russe) fon­da­men­ta­le­ment urbain et patri­cien, et un judaïsme poliak (polo­nais et ukrai­nien) lar­ge­ment rural et dépen­dant. Dans un second temps, le Yid­di­sh­land se dis­lo­que­ra à la suite d’un exode rural mas­sif pro­vo­qué par l’ins­tau­ra­tion, sous l’oc­cu­pa­tion russe, d’une « zone de rési­dence » et une vague d’ex­pul­sions qui débou­che­ra sur une concen­tra­tion des Juifs dans les grandes villes (quand la rési­dence y est auto­ri­sée) et les shtet­lekh5.

En Litua­nie et dans le nord-ouest de la Pologne, la tra­di­tion­nelle pré­do­mi­nance démo­gra­phique et éco­no­mique des com­mu­nau­tés juives dans des villes comme Vil­nius, Bia­lys­tok ou Minsk leur per­met de s’in­té­grer à un nou­vel ordre éco­no­mique fon­dé sur l’in­dus­tria­li­sa­tion et la concen­tra­tion de la main-d’oeuvre dans des entre­prises de grande dimen­sion, même si cette indus­tria­li­sa­tion se tra­duit évi­dem­ment par une large pau­pé­ri­sa­tion. Mais, à l’in­verse, dans le reste du Yid­di­sh­land, un double phé­no­mène se pro­duit. Tout d’a­bord, en Pologne, des cen­taines de mil­liers de Juifs sont empor­tés dans un vaste mou­ve­ment d’ur­ba­ni­sa­tion, la plu­part d’entre eux étant des res­ca­pés de pogroms per­pé­trés dans le sud de la Pologne et en Ukraine. Dans ces villes, les Juifs doivent affron­ter des mesures ségré­ga­tion­nistes radi­cales impo­sées par le patro­nat et le pro­lé­ta­riat polo­nais, des mesures leur inter­di­sant l’ac­cès à l’in­dus­trie méca­ni­sée et les confi­nant dans des dizaines de mil­liers d’a­te­liers. D’autre part, en Ukraine, les shtet­lekh se retrouvent géo­gra­phi­que­ment éloi­gnés des nou­velles voies de com­mu­ni­ca­tion, juri­di­que­ment exclus des nou­veaux centres indus­triels de Kiev et de la mer Noire (Odes­sa, Kichi­nev) et, enfin, cou­pés de leur ancien hin­ter­land agri­cole suite à l’exode mas­sif de la pay­san­ne­rie slave chré­tienne vers les villes. Loin de se dis­soudre, les shtet­lekh vont s’af­fir­mer comme lieux clés de socia­li­sa­tion et de refor­mu­la­tion identitaire.

Socialisme démocratique versus socialisme national

La meilleure résis­tance des com­mu­nau­tés juives du Nord aux pra­tiques ségré­ga­tion­nistes chré­tiennes tranche avec ce qui appa­rait a pos­te­rio­ri comme l’i­né­luc­table expul­sion des masses juives hors du cir­cuit éco­no­mique des actuelles Pologne, Ukraine et Bié­lo­rus­sie. Cet état de fait aura des consé­quences d’au­tant plus sen­sibles sur les redé­fi­ni­tions iden­ti­taires juives que, dans les socié­tés indus­tria­li­sées de la fin du XIXe siècle, l’en­tre­prise manu­fac­tu­rière occupe une posi­tion cen­trale dans la struc­tu­ra­tion des groupes sociaux, bien au-delà des leurs acti­vi­tés économiques.

Ain­si, dans les centres indus­triels de Litua­nie et, dans une moindre mesure, de Bié­lo­rus­sie, là où les com­mu­nau­tés juives et leur popu­la­tion ouvrière sont majo­ri­taires, diverses for­mu­la­tions poli­tiques vont voir le jour. Outre le déve­lop­pe­ment d’un natio­na­li­ta­risme juif non ter­ri­to­rial axé sur l’i­dée d’au­to­no­mie cultu­relle et pro­fes­sé par des intel­lec­tuels libé­raux comme l’his­to­rien yid­di­shi­sant Simon Doub­nov et son Yidishe Folks­par­tei (Par­ti du peuple juif), un grand cou­rant social-démo­crate va émer­ger et se struc­tu­rer autour de l’Al­ge­mey­ner Yidi­sher Arbe­ter Bund in Lite, Poyln un Rus­land (Union géné­rale des tra­vailleurs juifs de Litua­nie, Pologne et Rus­sie), plus connu sous le nom de Bund. Tout d’a­bord de stricte obé­dience mar­xiste, ce mou­ve­ment va devoir inté­grer dans son dis­cours et dans ses pra­tiques l’i­den­ti­té pro­fon­dé­ment juive et yid­di­sho­phone de sa base et s’ou­vrir aux reven­di­ca­tions d’au­to­no­mie natio­nale pour un peuple juif dépo­si­taire, au même titre que les autres col­lec­ti­vi­tés natio­nales, de la terre et du des­tin d’une Europe orien­tale plu­rieth­nique et pluriculturelle.

Par contre, la posi­tion sociale par­ti­cu­lière des masses juives des villes et des shtet­lekh du reste du Yid­di­sh­land, exclues de l’in­dus­trie nais­sante et entrai­nées dans une émi­gra­tion de masse vers l’A­mé­rique, va débou­cher sur la for­ma­tion d’un mou­ve­ment ouvrier à colo­ra­tion plus net­te­ment natio­na­liste, le sio­nisme tra­vailliste. Ce sio­nisme va défi­nir sa base sociale comme étant le peuple juif, un peuple dont les struc­tures sociales seraient défor­mées par la forte pro­por­tion de com­mer­çants pau­pé­ri­sés et confi­nés par la concur­rence « natio­nale » (c’est-à-dire les tra­vailleurs non juifs) dans des sec­teurs obso­lètes. Des théo­ri­ciens comme Ber Boro­khov ou Nah­man Syr­kin pré­co­ni­se­ront ain­si la renais­sance natio­nale du peuple juif par l’é­mi­gra­tion vers une Eretz-Israël6 non indus­tria­li­sée et, conces­sion obli­gée à la vul­gate mar­xiste, où les Juifs n’au­ront pas à affron­ter la concur­rence d’un pro­lé­ta­riat non juif.

Le sionisme comme réappropriation de l’exclusion

La force du sio­nisme va rési­der dans sa capa­ci­té à valo­ri­ser et à se réap­pro­prier une série de pra­tiques de rup­ture éprou­vées dans le quo­ti­dien de l’Eu­rope orien­tale. Pre­mière rup­ture, l’é­mi­gra­tion outre- Atlan­tique7, une émi­gra­tion que la thé­ma­tique sio­niste va mobi­li­ser par l’i­dée du retrait des Juifs hors des socié­tés euro­péennes et de leur ras­sem­ble­ment en Pales­tine. Autre rup­ture, la rup­ture dog­ma­tique incar­née par le has­si­disme8 et cen­trée sur la valo­ri­sa­tion du tra­vail com­mu­nau­taire et de l’ex­pé­rience phy­sique. Le pes­si­misme théo­rique affi­ché par le mou­ve­ment sio­niste se fonde sur la réa­li­té d’une Europe orien­tale mar­quée par la lutte pour le tra­vail oppo­sant tra­vailleurs chré­tiens et juifs, lutte arti­cu­lée sur la volon­té des col­lec­ti­vi­tés natio­nales majo­ri­taires de s’é­man­ci­per des tutelles impé­riales et d’é­di­fier des espaces natio­naux exclu­sifs. De cette lutte décou­le­ront des pra­tiques de rup­ture en Europe orien­tale (conflits vio­lents se concluant au mieux par la négo­cia­tion de quo­tas d’embauche avec les syn­di­cats chré­tiens) et en Pales­tine (amé­na­ge­ment par la force d’un « mar­ché du tra­vail » natio­nal, c’est-à-dire exclu­si­ve­ment juif). Ces moda­li­tés de rup­ture se dou­ble­ront de pra­tiques d’au­to­dé­fense déve­lop­pées dans le cli­mat des pogroms du Sud ukrai­nien au tour­nant des XIXe et XXe siècles.

Ain­si, par­mi d’autres dis­cours, les com­mu­nau­tés juives rus­so-polo­naises vont pro­je­ter leurs luttes sociales dans un espace loin­tain et reli­gieu­se­ment valo­ri­sé, la Pales­tine ou Eretz-Israël. D’a­bord des intel­lec­tuels ani­més par l’i­déal reli­gieux moderne de l’A­mour de Sion (Hib­bat Tziyyon), ensuite des shtetl­nikes « déclas­sés », les émi­grants sio­nistes vont, avec l’aide d’or­ga­nismes fon­ciers comme la P.I.C.A. (Pales­tine Jewish Colo­ni­za­tion Asso­cia­tion) ou le Fonds natio­nal juif (K.K.L.) sio­niste, acqué­rir des terres sur les­quelles seront bâties les pre­mières colo­nies, opé­ra­tions faci­li­tées par les réformes intro­duites par l’Em­pire otto­man dans le code de pro­prié­té fon­cière, mais, déjà, contes­tées par la pay­san­ne­rie pales­ti­nienne9. Très vite, ces colo­nies vont péri­cli­ter et être reprises en main par l’ad­mi­nis­tra­tion du baron fran­çais de Roth­schild. Les tra­vailleurs agri­coles juifs ne par­ve­nant pas à concur­ren­cer des sai­son­niers pales­ti­niens moins cou­teux et plus qua­li­fiés, ces colo­nies acquer­ront peu à peu un pro­fil « clas­sique » en employant une nette majo­ri­té d’autochtones.

Sionisme travailliste et colonisation de peuplement en Palestine

Avec la deuxième Aliyya10, qui débute en 1904 – 1905, débarquent des immi­grants juifs impré­gnés de socia­lisme agra­rien, de socia­lisme natio­nal et de natio­na­lisme orga­nique11. Ces der­niers doivent se résoudre à confron­ter l’abs­trac­tion de l’u­to­pie sio­niste à la réa­li­té d’une Pales­tine fon­da­men­ta­le­ment arabe et à la réa­li­té d’un « colo­nia­lisme clas­sique12 ». En effet, dans les vingt colo­nies alors exis­tantes, mille colons emploient trois mille Pales­ti­niens, contre seule­ment cinq-cents Juifs13. Sous la hou­lette de deux par­tis fon­dés dans la colo­nie de Petah-Tik­va14, Ahdout Ha-Avo­da (« Uni­té du tra­vail ») emme­née par le jeune David Gryn (Ben Gou­rion) et Ha-Poël Ha-Tzaïr (« Le jeune ouvrier ») diri­gé par Aha­ron-David Gor­don et Haïm Arlo­so­roff, l’aile tra­vailliste15 du mou­ve­ment sio­niste va, sous le cou­vert d’un jar­gon mar­xiste à ce point opaque qu’il dis­pa­rai­tra peu à peu des dis­cours, se réap­pro­prier des méthodes éprou­vées en Europe orien­tale. Des méthodes par les­quelles les ouvriers slaves chré­tiens excluaient les autoch­tones juifs de la concen­tra­tion indus­trielle, méthodes aux­quelles, dans un contexte anti­sé­mite aigu, les orga­ni­sa­tions ouvrières juives (sio­nistes ou social-démo­crates) répon­daient par le contre-boy­cot­tage et l’autodéfense.

En Pales­tine, les immi­grants sio­nistes vont, par la force si néces­saire, impo­ser aux employeurs et admi­nis­tra­teurs juifs l’emploi d’une maind’oeuvre exclu­si­ve­ment juive et l’ex­clu­sion, de fac­to ou de jure, de la main-d’oeuvre pales­ti­nienne. Outre les « groupes d’au­to­dé­fense » et les colo­nies col­lec­ti­vistes (kvout­za, kib­boutz et moshav), l’ins­ti­tu­tion clé dans cette conquête d’un mar­ché du tra­vail exclu­si­ve­ment juif sera la His­ta­drout, l’« Orga­ni­sa­tion géné­rale des tra­vailleurs hébreux en Eretz-Israël16 » fon­dée en 1920 dans la ville indus­trielle de Haï­fa. La His­ta­drout impo­se­ra des règles col­lec­tives d’embauche et d’é­changes de « grou­pe­ments de tra­vail » (kib­bout­zé avo­da) juifs et affi­liés à cette cen­trale syn­di­cale particulière.

Ce fai­sant, une enti­té poli­tique et éco­no­mique « eretz-israé­lienne » va se des­si­ner bon an mal an au coeur d’une Pales­tine arabe en voie de bou­le­ver­se­ment inté­gral. Sans la créa­tion-conquête d’un mar­ché du tra­vail pure­ment juif et « imper­méa­bi­li­sé » par rap­port à son « envi­ron­ne­ment de tra­vailleurs bon mar­ché » et à la « pro­pa­ga­tion du tra­vail arabe17 », jamais l’É­tat d’Is­raël en ges­ta­tion ne serait deve­nu un État juif. Cet État n’au­rait jamais été qu’une struc­ture « eth­no­cra­tique » orga­ni­sant la coha­bi­ta­tion entre une mino­ri­té immi­grante juive et une majo­ri­té autoch­tone arabe.

L’ac­ti­visme des halout­zim (« pion­niers ») va long­temps béné­fi­cier du sou­tien de la Grande-Bre­tagne qui, forte d’un man­dat sur la Pales­tine octroyé en 1920 par la Socié­té des Nations, entend bien appli­quer les termes de la décla­ra­tion Bal­four18, « contrat » pas­sé entre le secré­taire au Forei­gn Office Lord Bal­four, et le diri­geant sio­niste bri­tan­nique Lord Roth­schild. Consé­quents par rap­port à leur idéo­lo­gie natio­nale, les res­pon­sables sio­nistes n’en­ten­dront pas se conten­ter d’un « foyer » mais conso­li­de­ront un espace juif pra­ti­que­ment exclu­sif dans les villes, dans l’in­dus­trie nais­sante et, sur­tout, dans les cam­pagnes. Là-bas, mal­gré l’ex­trême fai­blesse de la pré­sence juive, les vastes domaines ache­tés et les vil­lages arabes démem­brés par le Fonds natio­nal juif devien­dront autant d’en­claves dont l’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té sera assu­rée par la mise sur pied de milices d’au­to­dé­fense « acti­vistes » telles que le Ha-Sho­mer (« Le Gar­dien »)19, la Haga­nah (« Défense ») et sur­tout le Pal­mah (acro­nyme de Ploug­got Mahatz ou « Groupes de choc »), un organe qui fonc­tion­ne­ra à plein pen­dant la guerre de 1948.

D’une exclusion l’autre

Ces orga­ni­sa­tions armées, les unes recon­nues par la puis­sance man­da­taire, les autres clan­des­tines, seront néces­saires pour faire face aux pre­mières « jac­que­ries » des Pales­ti­niens. Ces révoltes, tour­nant par endroits au mas­sacre, seront d’a­bord déclen­chées par la déci­sion bri­tan­nique d’ap­pli­quer la décla­ra­tion Bal­four. Elles répon­dront ensuite à diverses vagues d’ac­qui­si­tions de terres opé­rées sous la pro­tec­tion de l’ar­mée man­da­taire, telle celle du Marj Ibn Amr (aujourd’­hui Emek Yiz­reël) au terme de laquelle une ving­taine de vil­lages pales­ti­niens sont expro­priés et vidés de leurs 15 000 habi­tants20. Les sta­tuts du Fonds natio­nal juif (K.K.L.), orga­nisme fon­cier sio­niste opé­rant sous la hou­lette de l’A­gence juive, sti­pulent en effet que les terres ache­tées sont « pro­prié­té inalié­nable du peuple juif », que les colons s’en­gagent à n’employer que de la main-d’oeuvre juive et, enfin, que la terre doit être livrée vide de ses habi­tants21. Ces révoltes débou­che­ront enfin, de 1936 à 1939, sur une insur­rec­tion pales­ti­nienne répri­mée conjoin­te­ment par l’ar­mée bri­tan­nique et les orga­ni­sa­tions mili­taires sionistes.

Dans ces condi­tions, et vu les pra­tiques déve­lop­pées par les pion­niers, les autoch­tones pales­ti­niens seront per­çus et repré­sen­tés comme des étran­gers, des concur­rents, un « envi­ron­ne­ment inculte et bon mar­ché », une abs­trac­tion exté­rieure, un obs­tacle à l’in­té­rieur de l’es­pace « convoi­té ». Ain­si, dans un article consa­cré en 1972 à la genèse de Tel-Aviv, ville juive créée à côté de la Jaf­fa pales­ti­nienne, on peut encore lire : « Entre les années 1920 et 1948, l’ex­pan­sion de la ville [est] gênée à l’est et au sud par les vil­lages arabes de Sum­meil, Sala­ma, etc., et par leur cein­ture de plan­ta­tions22. » Exté­rio­ri­sa­tion pra­tique et théo­rique préa­lable à l’exode pales­ti­nien23 de 1948, cette per­cep­tion struc­tu­re­ra for­te­ment la nou­velle géné­ra­tion des Sabras24, des Juifs eretz-israé­liens qui ne seront pas cen­sés connaitre d’A­rabes et les consi­dé­re­ront comme fai­sant par­tie de l’ordre de la nature25, nature « contre laquelle le com­bat­tant hébreu [devra] lut­ter sans haine mais avec dis­tance26 », ce qui n’empêchera pas, para­doxa­le­ment, ces Sabras d’a­ra­bi­ser leurs atti­tudes et l’hé­breu moderne for­gé en Pales­tine. Les révoltes pales­ti­niennes et les rixes entre colons et paysans27 seront les seuls moments où les Pales­ti­niens seront per­çus autre­ment qu’en termes d’abs­trac­tion éco­no­mique ou d’obs­tacle. Logiques, ces confron­ta­tions n’en par­ti­ci­pe­ront pas moins à la repré­sen­ta­tion du monde exté­rieur au péri­mètre de la colo­nie comme hos­tile et au déve­lop­pe­ment d’une koha­nout, une « culture de la force28 » dans les rangs des cadres cultu­rels et mili­taires de l’é­lite du yishouv.

État hébreu avant la lettre, le yishouv, enclave poli­tique, sociale et éco­no­mique, se voit doté d’un sta­tut poli­tique et légal dis­tinct du reste de la Pales­tine. En 1927, la Grande-Bre­tagne recon­nait une Knes­set- Israël dotée d’un par­le­ment (Asse­fat Ha-Niv­ha­rim) et d’un exé­cu­tif (Vaad Léoum­mi), ce der­nier fonc­tion­nant en tan­dem avec l’exé­cu­tif sio­niste, ins­tance inter­na­tio­nale du mou­ve­ment. Les tar­dives inflexions pro-arabes de la puis­sance man­da­taire (régu­la­tion et limi­ta­tions de l’im­mi­gra­tion juive et des achats de terres) n’empêcheront tou­te­fois pas la confla­gra­tion inévi­table entre Juifs et Pales­ti­niens. En 1946, les diri­geants du yishouv, convain­cus de leurs choix par la tra­gé­die nazie, déter­mi­nés et soli­de­ment appuyés de l’ex­té­rieur, se pré­parent à faire accé­der à l’in­dé­pen­dance un État juif vir­tuel repré­sen­té en fili­grane par un réseau de quelque 300 colo­nies, l’é­cra­sante majo­ri­té de ses res­sor­tis­sants ayant fui les régimes anti­sé­mites d’Eu­rope cen­trale et s’é­tant ins­tal­lée dans l’ag­glo­mé­ra­tion mixte de Haï­fa et les agglo­mé­ra­tions des trois colo­nies urbaines de Tel-Aviv, Neta­nya et Hadé­ra. Après l’im­mi­gra­tion et la colo­ni­sa­tion, il reste aux diri­geants du yishouv à se doter d’une majo­ri­té démo­gra­phique et d’un État.

  1. Lit­té­ra­le­ment « assise », « peu­ple­ment ». Terme défi­nis­sant la popu­la­tion juive de Pales­tine. Avec l’avènement
    du mou­ve­ment sio­niste et les débuts de l’im­mi­gra­tion, ce terme désigne la com­mu­nau­té sio­niste des
    colons.
  2. Arthur Hertz­berg, « Pour un sio­nisme sans mes­sie », Ha’A­retz, 8 aout 1997.
  3. Tom Segev, Le sep­tième mil­lion, Lia­na Levi, Paris, 1993.
  4. Simon Doub­nov, His­toire moderne du peuple juif. 1789 – 1938, Paris, édi­tions du Cerf, 1994 (réédi­tion post­hume de l’é­di­tion de 1933). Rachel Ertel, Le shtetl. La bour­gade juive de Pologne, Paris, Payot, 1982.
  5. Plu­riel de shtetl (« vil­lette »), terme yid­dish dési­gnant les bour­gades majo­ri­tai­re­ment ou inté­gra­le­ment juives.
  6. En hébreu, la « Terre d’Is­raël », le « Pays d’Is­raël », c’est-à-dire la Pales­tine des deux côtés du Jour­dain. Aujourd’­hui encore, la Pales­tine man­da­taire est tou­jours appe­lée « Eretz-Israël occidentale ».
  7. Entre 1880 et 1929, avant l’ère hit­lé­rienne, 3 975 000 Juifs fui­ront le Yid­di­sh­land, seuls 120 000 d’entre eux s’ins­tal­lant en Pales­tine. Arthur Rup­pin, Les Juifs dans le monde moderne, Payot, Paris, 1934, p. 24.
  8. De l’hé­breu has­si­dout (« pié­té »). Mou­ve­ment cha­ris­ma­tique pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans le ter­roir méri­dio­nal de l’an­cienne Pologne et se dis­tin­guant d’un judaïsme ortho­doxe, agent de ratio­na­li­sa­tion éco­no­mique et por­teur d’une culture patricienne.
  9. Mor­de­khaï Eliav, Sefer Ha-Aliyya Ha-Risho­na. Kerekh She­ni : Téou­dot, Bio­gra­fiyyot ou-Biblo­gra­fiyya (« Livre de la Pre­mière Aliyya. Vol. II : Docu­ments, bio­gra­phies et biblio­gra­phie »), Sifriyya le-Tol­dot Ha-Yshouv be- Eretz-Israël, minis­tère de la Défense, Jéru­sa­lem, 1982.
  10. « Mon­tée », « Ascen­sion ». Désigne chaque grande vague d’é­mi­gra­tion vers la Palestine.
  11. Zeev Stern­hell, Aux ori­gines d’Is­raël. Entre natio­na­lisme et socia­lisme, Fayard (col­lec­tion « L’es­pace du poli­tique »), Paris, 1996.
  12. Nathan Wein­stock, « Le mou­ve­ment ouvrier juif en Pales­tine avant 1914 », Revue d’é­tudes pales­ti­niennes, n° 12, 1984, p. 51 – 63.
  13. David Ben Gou­rion, Di His­ta­drout in Kamf un Boyen. An Ent­fer di Gegner fun dem orga­ni­zirtn yidi­shn Arbe­ter in Erets-Yis­roël (« La His­ta­drout : com­bat et édi­fi­ca­tion. Une réponse aux adver­saires du tra­vailleur juif orga­ni­sé en Eretz-Israël »), Lige farn arbe­tendn Erets-Yis­roël, New York, 1933, p. 15.
  14. Fon­dée en 1878 sur les terres du vil­lage pales­ti­nien de Mou­lab­bis (absor­bé par l’ur­ba­ni­sa­tion dans les années vingt), cette colo­nie « clas­sique » employait une écra­sante majo­ri­té d’ou­vriers agri­coles palestiniens.
  15. En 1930, Ahdout Ha-Avo­da et Ha-Poël Ha-Tzaïr fusionnent au sein d’un Mapaï (Par­ti ouvrier d’E­retz-Israël) diri­gé de main de fer par David Ben Gou­rion jus­qu’en 1968, date de créa­tion de l’ac­tuel Par­ti travailliste.
  16. Ha-His­ta­drout Ha-Kla­lit shel Ha-Ovdim Ha-Ivriim be-Eretz-Israël.
  17. David Ben Gou­rion, op. cit.
  18. Dans ce texte rédi­gé en novembre 1917, la Grande-Bre­tagne s’en­gage en faveur de l’é­ta­blis­se­ment d’un « Foyer natio­nal juif » en Pales­tine, « étant bien enten­du que rien ne sera fait qui puisse por­ter pré­ju­dice aux droits civils et reli­gieux des col­lec­ti­vi­tés non juives », c’est-à-dire des col­lec­ti­vi­tés pales­ti­niennes (chré­tiennes et musul­manes) repré­sen­tant 90 % de la population.
  19. Le slo­gan du Ha-Sho­mer était « Ba-dam va-esh Yehou­da naflah, ba-dam va-esh Yehou­da takoum » (« Par le sang et par le feu, la Judée est tom­bée ; par le sang et par le feu, la Judée renaitra »).
  20. Nathan Wein­stock, Le sio­nisme contre Israël, Cahiers libres Mas­pe­ro, 1969, p. 135. Abdul-Wahab Kayya­li, His­toire de la Pales­tine (1896 – 1940), L’Har­mat­tan, Paris, 1985.
  21. Ilan Hale­vi, Sous Israël, la Pales­tine, Le Syco­more, Paris, 1977, p. 130. John Nor­ton Moore, « Excerpt from the Bri­tish White Paper of 1930 (The Pass­field White Paper) », The Arab-Israe­li Conflict, vol. III, Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 1974, p. 24 – 28.
  22. Han­na Ram, « Tel Aviv — Jaf­fa », Ency­clopæ­dia Judai­ca, vol. XV, Keter Publi­shing House, Jéru­sa­lem, 1972, p. 922.
  23. Elias San­bar, Pales­tine 1948. L’ex­pul­sion, édi­tions de Minuit (Livres de la Revue d’é­tudes pales­ti­niennes), Paris, 1984, p. 28 – 30.
  24. De l’hé­breu Tzab­bar (« cac­tus »), acro­nyme de Tzaïr-Bari-Raa­nan (« Jeune-Sain-Fort »). Terme dési­gnant les Juifs nés en Pales­tine à l’ère du mou­ve­ment sioniste.
  25. Voir aus­si dans ce dos­sier l’ar­ticle-témoi­gnage de Tik­va Honig-Parnass.
  26. Baroukh Kim­mer­ling, « Ha-Tzab­ba­rim, dor holekh ve-nikh­had » (« Les Sabras, géné­ra­tion per­due »), Ha’A­retz, 15 aout 1997.

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également «vigie» (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse «régionale» juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse «hors-zone» (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).