Discours de haine et émotions
Responsabilités et actions sociales
Les émotions traduisent des (in)satisfactions. Elles peuvent être le reflet de bonheurs, comme lorsque se présente la joie, ou avoir valeur d’alerte, comme lorsque transparait la peur ou la tristesse. D’une façon comme une autre, elles sont un élan vital, un moteur de décision et d’action. Les émotions sont conditionnées par un ensemble de normes et […]
Les émotions traduisent des (in)satisfactions. Elles peuvent être le reflet de bonheurs, comme lorsque se présente la joie, ou avoir valeur d’alerte, comme lorsque transparait la peur ou la tristesse. D’une façon comme une autre, elles sont un élan vital, un moteur de décision et d’action. Les émotions sont conditionnées par un ensemble de normes et de règles qui façonnent leur expression. Selon les situations, certaines sont jugées appropriées et légitimes, tandis que d’autres ne le sont pas. Par exemple, peut-on ressentir de la joie à un enterrement ? Ou être triste le jour de sa fête d’anniversaire ? La sociologue Arlie Russell Hochschild (2003 – 2017) parle de « travail émotionnel », pour mettre en évidence la façon dont nous ajustons nos comportements et modulons la nature et l’intensité de nos émotions en fonction de la situation sociale dans laquelle nous nous trouvons. Parler de « travail émotionnel » renvoie également à des compétences qui lui sont inhérentes, à la fois cognitives (comprendre ce qui nous traverse émotionnellement) mais également corporelles (comprendre les modes d’expression des émotions chez soi et/ou autrui et savoir comment les conformer, contenir et/ou transformer). À l’instar d’autres aptitudes, le travail émotionnel peut faire l’objet d’un règlement explicite dans un cadre institutionnel ou de travail. Mais il peut également être implicite quand il s’appuie sur des normes sociales, des habitus, des pratiques sociales ou, plus largement, sur des attentes liées à des conditions sociales d’existence, comme le genre, l’âge, etc.
Penser le travail émotionnel dans la recherche (Boué et al., 2024), de même que dans d’autres milieux professionnels étudiés par Arlie Russell Hochschild (2017), c’est d’abord se heurter à l’idée d’objectivité et de neutralité comme condition nécessaire de production des savoirs, solidement ancrée dans l’histoire des sciences. Longtemps, le milieu scientifique a veillé à s’extraire du registre émotionnel, la science ne pouvant le penser en lien avec toute forme de rationalité. Il y aurait d’un côté la raison (la science), de l’autre la passion (les émotions). Dans les années 1990 s’opère un « tournant affectif » en sciences humaines et sociales pour s’opposer à cette idée. L’objectif est alors de « déconstruire la dichotomie entre raison et émotions qui fonde la conception occidentale de la connaissance (Petit, 2022 : 19 – 23). Il s’agit là de penser ces deux pôles dans un continuum » (Leclercq et Sazpinar, 2025). Ce « tournant affectif » rejoint le paradigme plus large des savoirs situés (Haraway, 2007 [1988]), et soutient l’idée que nos mondes émotionnels, c’est-à-dire nos émotions, leur manifestation et la réflexivité qu’on leur porte en fonction de réservoirs expérientiels ancrés dans nos corps, nos histoires et nos contextes spécifiques (Barrett, 2017), conditionnent notre accès aux connaissances ainsi que nos pratiques de chercheur·euses (Leclercq et Sazpinar, 2025).
Rendre compte de ces mondes émotionnels permettrait de mieux penser nos objets d’étude, notre rapport à eux, et finalement, de renforcer notre objectivité-même.
Ce numéro de La Revue nouvelle entend participer à cette dynamique scientifique en adoptant, dans la recherche sur les discours de haine, une perspective émotionnellement située. Ce dossier est ainsi consacré à la dimension réflexive de l’analyse du discours de haine et au(x) rapport(s) des analystes à leur propre objet discursif. De cette façon, il fait une place importante aux coulisses de la recherche, arrière-scène rarement dévoilée et discutée de la construction des savoirs.
La question des émotions s’est imposée dans le travail collectif que nous menons depuis 2016 au sein du groupe international de recherche en sociolinguistique, Draine, autour des discours de haine[[Draine, « Haine et rupture sociale : discours et performativité », est un groupe pluridisciplinaire de chercheuses et chercheurs qui travaillent autour des discours de haine et des discours radicaux ainsi que les genres respectifs qui leur sont liés. Draine réunit aujourd’hui une trentaine de membres, issu·es de 8 pays (Allemagne, Belgique, Canada, Chypre, Finlande, France et Italie) et 18 institutions et universités, qui collaborent sur des projets de recherche et de publications. Pour plus d’informations : https://groupedraine.github.io]]. D’abord, car les émotions sont omniprésentes dans le discours de haine. La haine, comme « passion triste » (Spinoza 1677 [2007]), est portée par des émotions – colère, peur, dégout, honte, ressentiment, entre autres – qui sont adressées vers un·e autre (devenu·e objet de la haine) et activées par des blessures, entre histoires individuelles, contextes sociopolitiques et conflits idéologiques. Ce discours de haine prend toute sa force à travers les effets d’émotion produits chez celui ou celle qui reçoit ce discours (on parle de « contagion » des émotions) et qui participe à sa circulation, voire à son amplification. Les émotions peuvent s’exprimer aussi par les mises en récit d’évènements, sur lesquels s’adossent les discours de haine. Ces récits circulent et visent à partager de façon moins directe ce qui ne peut être retenu dans des réactions vives où s’expriment indignations et oppositions, mais aussi injustices et inégalités.
Au-delà de l’analyse des traces d’émotion dans le discours de haine, travailler sur un objet sensible et chargé émotionnellement nous a obligé·es à interroger nos propres émotions, mais également, nos responsabilités (morales, politiques, scientifiques) et nos engagements. Qualifier de haineux un discours pour ensuite l’analyser et en faire émerger les mécanismes procède d’un choix qui, bien que s’appuyant généralement sur des critères précis (juridiques, linguistiques, etc.), peut témoigner d’un certain positionnement idéologique. Il en est de même des visées de l’analyse. Entre autres, penser les effets d’un contrediscours ou d’un discours alternatif, intervenir dans l’espace public ou offrir des formations qui rendent compte de la volonté de changement social des chercheuses et des chercheurs, de leur engagement et, parfois, de leur militance.
Ce constat a fait émerger une série de questions : comment s’interroger sur notre propre pratique de chercheuses et de chercheurs ? Comment concilier la part émotionnelle qui accompagne toute recherche, particulièrement sur des terrains sensibles et la volonté d’une certaine objectivation des discours analysés ? Quel travail émotionnel sous-tend le processus de recherche ? Finalement, entre distanciation, engagement et militance, quel est le rôle des chercheuses et des chercheurs qui travaillent sur les discours de haine ?
Ces questions ont motivé l’organisation en mai 2025 d’un colloque international à l’Université Grenoble Alpes. Ce présent dossier se compose de quatre articles, qui rendent compte de conférences et tables rondes tenues lors de ce colloque intitulé Discours de haine et émotions : enjeux idéologiques et épistémologiques[[https://draine.sciencesconf.org]].
La sociologue Gwenaëlle Bauvois signe le premier article de ce dossier, consacré à l’utilisation politique des émotions par les extrêmes droites et aux risques de manipulation qui en découlent. Geneviève Bernard Barbeau et Claudine Moïse, toutes deux sociolinguistes, interrogent quant à elles la responsabilité morale, politique et sociale des recherches portant sur les discours de haine. Si la communauté scientifique est au cœur de leur réflexion, c’est en fin de compte l’ensemble des citoyen·nes qui se trouve interpelé. Coordonné par Claire Hugonnier et François-Joseph Le Foll, un entretien réunit Bruno Ambroise, philosophe, Béatrice Fracchiolla et Claudine Moïse, sociolinguistes, ainsi que Cédric Passard, politiste. Ensemble, ils et elles reviennent sur leurs parcours scientifiques, jusqu’à leur engagement dans l’étude des discours de haine. Enfin, pour clore ce dossier, Geneviève Bernard Barbeau et Claudine Moïse réunissent Hanane Karimi, sociologue, Dominique Lagorgette, linguiste, et Laurence Rosier, sociolinguiste. Ces trois chercheuses ont en commun d’avoir consacré leurs travaux à la haine envers les femmes.
Bibliographie
- Boué, M., Mazuy, M., Mullner, P. et Wicky, L. (2024). « Le travail émotionnel dans les recherches sur les violences de genre. Regards croisés sur un impensé au sein du monde académique », Socio-logos [En ligne], 20. http://journals.openedition.org/socio-logos/6778
- Haraway, D. (2007 [1988]). « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle », Manifeste cyborg et autres essais, Paris, Exils Éditeurs.
- Hochschild, A. R. (2003). « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, vol. 9, n° 1, p. 19 – 49. DOI : 10.3917/trav.009.0019
- Hochschild, A. R. (2017). Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel. Paris, La Découverte, Paris.
- Leclercq, A. et Sazpinar, T. (2025). Introduction, Mosaïque[En ligne], 24. https://www.peren-revues.fr/mosaique/2858
- Spinoza, B. (1677 [2007]). L’Éthique. Paris, Gallimard.
