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Die Verwandlung der Welt. Eine Geschichte des 19. Jahrhunderts, de Jürgen Osterhammel

Numéro 6 Juin 2013 par Geneviève Warland

juin 2013

La méta­mor­phose du monde. Une his­toire du XIXe siècle est une somme, ras­sem­blant le savoir et l’expérience d’une vie dédiée à la science his­to­rique. Elle sur­prend par ses connais­sances ency­clo­pé­diques sur les socié­tés humaines au XIXe siècle, dont bien peu d’historiens euro­péens peuvent se pré­va­loir. En effet, il s’agit d’une his­toire glo­bale pre­nant congé de l’approche […]

La méta­mor­phose du monde. Une his­toire du XIXe siècle1 est une somme, ras­sem­blant le savoir et l’expérience d’une vie dédiée à la science his­to­rique. Elle sur­prend par ses connais­sances ency­clo­pé­diques sur les socié­tés humaines au XIXe siècle, dont bien peu d’historiens euro­péens peuvent se pré­va­loir. En effet, il s’agit d’une his­toire glo­bale pre­nant congé de l’approche Europe and the rest of the world. Un pari réussi !

Qui est donc Jür­gen Oste­rham­mel ? À moins qu’ils ne soient fami­liers de la langue alle­mande ou anglaise, peu nom­breux sont les his­to­riens belges fran­co­phones qui connaissent ses tra­vaux. La situa­tion est un peu dif­fé­rente du côté néer­lan­do­phone où l’histoire glo­bale fait par­tie inté­grante du cur­sus des his­to­riens2. Après avoir étu­dié et tra­vaillé dans diverses uni­ver­si­tés et ins­ti­tuts de recherche en Alle­magne (Mar­bourg, Kas­sel, Ham­bourg, Fri­bourg-en-Bris­gau, Hagen), en Angle­terre (Lon­don School of Eco­no­mics et Deut­schen His­to­ri­schen Ins­ti­tut Lon­don) et en Suisse (Ins­ti­tut uni­ver­si­taire des hautes études inter­na­tio­nales), Oste­rham­mel a été nom­mé en 1999 pro­fes­seur d’histoire contem­po­raine à l’université de Constance. Ses domaines de spé­cia­li­té sont l’histoire de l’Europe et de l’Asie depuis le XVIIIe siècle, l’histoire des idées, l’histoire des rela­tions inter­na­tio­nales et des per­cep­tions ain­si que l’histoire trans­na­tio­nale et glo­bale. Plu­sieurs publi­ca­tions attestent de cette large palette de centres d’intérêt. En voi­ci quelques exemples : Bri­ti­scher Impe­ria­lis­mus im Fer­nen Osten. Struk­tu­ren der Dur­ch­drin­gung und ein­hei­mi­scher Widers­tand auf dem chi­ne­si­schen Markt 1932 – 1937 (1983), Impe­ria­lism and After. Conti­nui­ties and Dis­con­ti­nui­ties (1986), Bri­tische Über­see-Expan­sion und bri­tisches Empire vor 1840 (1987), Chi­na und die Welt­ge­sell­schaft. Vom 18. Jah­rhun­dert bis in unsere Zeit (1989), Die Ent­zau­be­rung Asiens. Euro­pa und die asia­ti­schen Reiche im 18. Jah­rhun­dert (1998), Colo­nia­lism : A Theo­re­ti­cal Over­view (2005), Glo­ba­li­za­tion : A Short His­to­ry (avec Niels P. Peters­son, 2005).

Avec La méta­mor­phose du monde. Une his­toire du XIXesiècle, Oste­rham­mel a réa­li­sé un tour de force : celui de racon­ter et d’expliquer les trans­for­ma­tions majeures que le monde a connues gros­so modo de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle. Tant les médias que les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques ont salué la qua­li­té de ce tra­vail. En 2009, il a reçu le prix du meilleur livre scien­ti­fique finan­cé par le pro­gramme cultu­rel de la radio d’Allemagne du Nord (Nord­deut­schen Rund­funk) et décer­né par un jury com­po­sé d’acteurs impor­tants des mondes cultu­rel et scien­ti­fique : le NDR Kul­tur­preis. En 2010, le pres­ti­gieux prix Leib­niz, doté de 2,5 mil­lions d’euros en vue de finan­cer un pro­jet de recherche, lui a été remis par le Fonds alle­mand de la recherche scien­ti­fique (Deutsche For­schung­sge­mein­schaft), cou­ron­nant par là une car­rière bien remplie.

Le panorama d’une époque

Ces récom­penses témoignent de la place occu­pée par le tra­vail his­to­rique d’Oster­hammel dans la com­mu­nau­té scien­ti­fique alle­mande et inter­na­tio­nale. Entrons donc dans ce XIXe siècle éclai­ré par des che­mins trans­ver­saux qui nous éloignent des pré­sen­ta­tions chro­no­lo­giques clas­siques et nous amènent à réflé­chir à la place de l’Europe dans le monde. La construc­tion de l’ouvrage, qua­li­fié par un autre his­to­rien alle­mand majeur, Jür­gen Kocka, comme « un des livres d’histoire les plus impor­tants des décen­nies pas­sées3 », mérite un para­graphe en soi : Oste­rham­mel éla­bore un pano­ra­ma des­si­nant le por­trait d’une époque en dix-huit cha­pitres thé­ma­tiques. Ils portent autant sur des évè­ne­ments, des décou­vertes, des réa­li­tés que sur leur appré­hen­sion. L’historien de Constance se plait à révé­ler les contextes d’expérience et les per­cep­tions et, dans bien des cas, à les mesu­rer aux nôtres.

La liste des thèmes abor­dés est impres­sion­nante : la péren­ni­té du XIXe siècle par les formes de conser­va­tion de la mémoire (archives et biblio­thèques, presse, pho­to­gra­phie, etc.) ; le temps (chro­no­lo­gie et carac­tère d’une époque, calen­drier et pério­di­sa­tion, heures et accé­lé­ra­tion, etc.) ; l’espace (consi­dé­ra­tions méta­géo­gra­phiques : les noms de l’espace, rela­ti­vi­té des visions du monde, espaces d’interaction : la terre et la mer, ter­ri­to­ria­li­tés, dia­spo­ra, fron­tières, etc.) ; la séden­ta­ri­té et la mobi­li­té (démo­gra­phie des conti­nents, migra­tions exté­rieure et inté­rieure, exil, colo­nies péni­ten­tiaires, dépla­ce­ments de popu­la­tions et net­toyage eth­nique) ; les condi­tions de vie (révo­lu­tion agraire, famines, pau­vre­té et richesse, glo­ba­li­sa­tion de la consom­ma­tion) ; les villes (urba­ni­sa­tion, désur­ba­ni­sa­tion, types de villes : por­tuaires, colo­niales, impé­riales, etc.) ; les fron­tières (pro­ces­sus d’établissement sur les dif­fé­rents conti­nents, colo­nia­lisme et conquête des espaces natu­rels, etc.) ; les empires et les États-nations (for­ma­tion des États-nations, types d’empire, Pax Bri­tan­ni­ca, etc.) ; l’équilibre entre les puis­sances, les guerres et l’internationalisme ; les révo­lu­tions (en Amé­rique du Nord à la fin du XVIIIe siècle, celles du milieu du XIXe en Europe, celles autour de 1900 en Eur­asie) ; l’Etat (ses formes, son admi­nis­tra­tion, le natio­na­lisme, etc.) ; l’énergie et l’industrie (indus­tria­li­sa­tion, siècle du char­bon, capi­ta­lisme) ; le tra­vail (poids de l’agriculture, lieux de tra­vail, éman­ci­pa­tion de l’esclavage et du ser­vage, pay­sans libres, condi­tions du sala­riat) ; les réseaux (trans­ports et com­mu­ni­ca­tions, com­merce, argent et finance) ; les hié­rar­chies (aris­to­cra­tie en déclin, bour­geoi­sie, inéga­li­tés sociales) ; les savoirs (accu­mu­la­tion, appro­fon­dis­se­ment, cir­cu­la­tion : langues, alpha­bé­ti­sa­tion, l’université comme export cultu­rel euro­péen) ; l’acculturation au sens de volon­té de « civi­li­ser » et les modes d’exclusion (éman­ci­pa­tion des esclaves et domi­na­tion des blancs, rejet des étran­gers et luttes raciales, anti­sé­mi­tisme) ; la reli­gion (formes, sécu­la­ri­sa­tion, reli­gion et empire, etc.).

Au-delà de l’Europe

Dans cet ensemble, une grande atten­tion est accor­dée à l’espace qui, grâce aux moyens de com­mu­ni­ca­tion (le télé­graphe, le che­min de fer, le paque­bot), se rétré­cit. On fran­chit les mers, on émigre pour des rai­sons poli­tiques ou éco­no­miques, on explore la terre qui perd au XIXe siècle sa « vir­gi­ni­té » : le der­nier conti­nent « incon­nu », l’Afrique, est tra­ver­sé, mesu­ré et fina­le­ment exploi­té. L’histoire de la stan­dar­di­sa­tion du temps, en par­ti­cu­lier du pas­sage de l’heure solaire (laquelle variait de ville en ville) à l’heure selon le Green­wich Mean Time (GMT) dans un monde de plus en plus domi­né par l’économie, est un autre thème fort du livre (p. 118 et sui­vantes). Il illustre à mer­veille com­ment Oste­rham­mel croise les dimen­sions de l’expérience avec les niveaux poli­tique et économique.

Pour chaque domaine, Oste­rham­mel pose sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion de la spé­ci­fi­ci­té du XIXe siècle. C’est bien là le fil rouge du livre que reflète d’ailleurs son titre : La méta­mor­phose du monde. L’essentiel du XIXe siècle se résume en cinq traits majeurs : l’augmentation de la pro­duc­ti­vi­té (dans les domaines éco­no­mique, mili­taire et aus­si de l’appareil d’État via notam­ment l’enregistrement des citoyens, l’impôt, la police) ; la mobi­li­té étant don­né l’ampleur des migra­tions entre 1815 et 1914 ; l’intensification des per­cep­tions réci­proques et des trans­ferts cultu­rels (par les tra­duc­tions de livres, par la dif­fu­sion de cou­rants reli­gieux comme le bouddhism­e dans de nom­breuses régions d’Asie, etc.) ; la ten­sion entre la sup­pres­sion des inéga­li­tés (abo­li­tion de l’esclavage, par exemple) et l’apparition de nou­velles inéga­li­tés comme celles entre les conti­nents ; enfin, l’émancipation par les révo­lu­tions et les luttes pour la liber­té, sou­vent menées par en bas, tels que dans les mou­ve­ments ouvriers (voir p. 1286 – 1 301).

Si cer­tains de ces traits s’accordent avec une aug­men­ta­tion du bien-être maté­riel et la créa­tion d’une socié­té plus éga­li­taire, d’autres ren­voient à l’impérialisme et au racisme : en attestent la course aux colo­nies, la hié­rar­chi­sa­tion des peuples et l’exclusion de mino­ri­tés (telle que celle des Turcs dans le mou­ve­ment d’unification grecque au cours des années 1820). Ces divers aspects contri­buent à l’unité d’une époque qui court des années 1760 jusqu’aux années 1920 : de la guerre de Sept Ans qui s’est dérou­lée sur plu­sieurs conti­nents, de la pro­cla­ma­tion d’indépendance des États nord-amé­ri­cains et de la colo­ni­sa­tion de l’Inde par la Grande-Bre­tagne jusqu’aux réper­cus­sions de la Pre­mière Guerre mon­diale qui se mani­festent notam­ment dans l’apparition de mou­ve­ments d’autonomie dans les anciennes colo­nies. Un tel décou­page tem­po­rel mar­quant un XIXe siècle plus long res­sort d’une appré­hen­sion glo­bale et non plus seule­ment euro­péenne de la tem­po­ra­li­té his­to­rique. Fi donc de la Révo­lu­tion fran­çaise comme entrée dans un monde nou­veau à carac­tère uni­ver­sel, cela sans pour autant nier sa contri­bu­tion majeure. Oste­rham­mel insiste sur l’importance de pen­ser l’histoire du XIXe siècle non pas de manière iso­lée et auto­suf­fi­sante, mais comme s’intégrant dans un cadre tem­po­rel plus long ; d’où les nom­breux retours en arrière et les anti­ci­pa­tions au ser­vice d’une vue com­pré­hen­sive de l’histoire.

Une des thèses les plus pro­vo­cantes de l’ouvrage réside dans le domaine poli­tique : selon Oste­rham­mel, le XIXe siècle n’est pas tant le siècle du natio­na­lisme et des États-nations que le siècle des empires stables et por­teurs d’avenir4. Cela ne vaut pas seule­ment, dans une pers­pec­tive glo­bale, pour l’empire russe, l’empire chi­nois, l’empire japo­nais ou l’empire otto­man, mais aus­si pour l’Europe : les témoins sont, bien enten­du, les empires bri­tan­nique ou aus­tro-hon­grois, mais aus­si les empires alle­mand et ita­lien, les­quels servent géné­ra­le­ment de modèles de construc­tion de l’État-nation. À consi­dé­rer ces der­niers dans un cadre plus large, le point de vue change, notam­ment par la prise en compte de la dimen­sion coloniale.

Une méthode qui évite l’eurocentrisme

En ce qui concerne la méthode, l’ouvrage d’Osterhammel se pré­sente comme une syn­thèse de syn­thèses : en effet, l’étendue de l’objet ne se prête pas aux recherches dans les archives, fon­de­ment du tra­vail de l’historien et étape consti­tu­tive de sa for­ma­tion. Oste­rham­mel, qui s’est spé­cia­li­sé dans l’étude de l’Asie et par­ti­cu­liè­re­ment de la Chine, mai­trise une vaste lit­té­ra­ture, com­po­sée de plus de 2 500 titres en plu­sieurs langues et venant de dif­fé­rents conti­nents et domaines. Une par­ti­cu­la­ri­té de cet ouvrage qui le dis­tingue de nom­breux autres est que son auteur met en évi­dence le mode de construc­tion de son récit : il pose des ques­tions, il dis­cute diverses options, il accom­pagne la nar­ra­tion de com­men­taires et de réflexions théo­riques. Il défi­nit cer­tains concepts clés (par exemple, celui de hié­rar­chie pour appré­hen­der une socié­té ou encore le concept de la socié­té alle­mande, chi­noise ou amé­ri­caine), il pro­pose des typo­lo­gies (types de migrants, types de for­ma­tions urbaines, etc.) et les relie aux don­nées empi­riques. Par là, on mesure com­bien le tra­vail de l’historien est construc­tion et mise en pers­pec­tive. Le mode de pen­sée et d’écriture d’Osterhammel tranche avec l’objectivisme nar­ra­tif carac­té­ris­tique de la plu­part des ouvrages his­to­riques recons­trui­sant fidè­le­ment les évè­ne­ments pas­sés. Le mou­ve­ment réflexif constant qui accom­pagne son tra­vail de rédac­tion peut être illus­tré par l’introduction au sous-cha­pitre consa­cré aux migra­tions et au capi­ta­lisme. Il y expli­cite la plu­ra­li­té des manières d’envisager l’arrivée des Euro­péens aux États-Unis : comme une émi­gra­tion venant de l’Europe et résul­tant, dans une cer­taine mesure, des migra­tions à l’intérieur de ce conti­nent ; comme une immi­gra­tion aux États-Unis assor­tie d’une âpre conquête de ter­ri­toires ; comme une inva­sion étran­gère aux yeux des native Ame­ri­cans ; d’un point de vue socio­his­to­rique, comme la créa­tion ou l’élargissement de socié­tés d’immigrants ou de dia­spo­ras ; au plan de l’histoire éco­no­mique, comme l’ouverture de nou­velles res­sources et l’augmentation de la pro­duc­ti­vi­té mon­diale ; d’un point de vue poli­tique, comme une échap­pa­toire à des régimes monar­chiques répres­sifs ; au plan his­to­ri­co-cultu­rel, comme une étape dans l’occidentalisation du globe (p. 235).

Un autre choix concep­tuel et nar­ra­tif per­met à l’auteur d’éviter l’eurocentrisme : en effet, les faits cultu­rels, poli­tiques ou sociaux sont sys­té­ma­ti­que­ment consi­dé­rés dans toutes les par­ties du monde. Oste­rham­mel mesure les contrastes, sai­sit les com­mu­nau­tés et appré­hende les per­cep­tions d’une culture à l’autre, d’une culture sur l’autre. Le voyage ain­si opé­ré autour du globe com­mence assez sou­vent par l’Asie, mais il peut aus­si avoir un autre conti­nent comme point de départ. Cela dépend du sujet trai­té. Pre­nons un exemple tiré du registre de la consom­ma­tion ali­men­taire : l’apparition du res­tau­rant gas­tro­no­mique, ins­ti­tu­tion par excel­lence pari­sienne qui s’est déve­lop­pée à la suite de la Révo­lu­tion avec le déver­se­ment sur le mar­ché du luxe des cui­si­niers royaux en mal d’activités. En réa­li­té, ce type d’institution était déjà en vogue au XVIIIe siècle en Chine auprès d’une bour­geoise urbaine aisée. Le res­tau­rant appa­rait donc comme une inven­tion à la fois euro­péenne et asia­tique, avec une avance tem­po­relle de l’Extrême-Orient. Cela dit, rien n’indique que les Euro­péens aient été influen­cés par les Asia­tiques dans l’art culi­naire, comme ils le furent à la même époque pour l’art des jar­dins (p. 343 – 44). De nom­breux exemples montrent que la Chine, l’Europe et l’Inde par­ta­geaient beau­coup de points com­muns dans l’organisation sociale et du tra­vail (ain­si, en ce qui concerne les migra­tions d’ouvriers agri­coles) et que les dif­fé­rences sont fré­quem­ment graduelles.

L’angle adop­té par Oste­rham­mel révèle aus­si que ce qu’une pers­pec­tive natio­nale ou euro­péenne pré­sente comme un phé­no­mène géné­ral n’est sou­vent, au plan glo­bal, qu’un phé­no­mène par­ti­cu­lier : il en va ain­si du pas­sage de la socié­té d’ordres, carac­té­ris­tique de l’Ancien régime, à une socié­té bour­geoise, et cela même s’il existe des formes de bour­geoi­sie dans les socié­tés non occi­den­tales. Oste­rham­mel n’érige donc pas l’Europe en modèle nor­ma­tif. Néan­moins, celle-ci reste un point de com­pa­rai­son et un pas­sage obli­gé révé­lant sa pré­pon­dé­rance dans bien des domaines : dans les sciences humaines ou natu­relles, dans le sys­tème juri­dique de l’État-nation, dans la for­ma­tion du tis­su urbain, etc. Au XIXe siècle, l’Europe est un lieu d’innovations bonnes ou mau­vaises : on s’en ins­pire quand elle ne s’impose pas par son influence via l’expansion capi­ta­liste ou par les modes sou­vent vio­lents de l’expansion coloniale.

Si Oste­rham­mel rejette l’eurocentrisme sans « pro­vin­cia­li­ser l’Europe » pour autant, il ne tombe pas non plus dans un autre piège : celui d’une his­toire téléo­lo­gique racon­tant le deve­nir du natio­na­lisme, de la moder­ni­sa­tion, de la glo­ba­li­sa­tion et de la stan­dar­di­sa­tion comme autant d’étapes s’enchainant suc­ces­si­ve­ment selon un sché­ma déter­mi­niste. Au contraire, il cherche d’abord à cer­ner les chan­ge­ments dans toutes les par­ties du monde pour ensuite poser la ques­tion de leur direc­tion. Cela per­met non seule­ment de mettre en évi­dence les paral­lé­lismes comme je l’ai indi­qué plus haut, mais encore de mesu­rer les contrastes. Comme exemple par­ti­cu­liè­re­ment par­lant pour un his­to­rien, il faut men­tion­ner le cas des archives : d’un côté, le sou­ci méti­cu­leux de conser­va­tion des archives d’État, pré­sent en Europe et dans l’empire otto­man ; de l’autre, la des­truc­tion régu­lière des archives impé­riales en Chine. Celle-ci se mani­feste encore en 1921 à l’occasion de la revente de 60.000 kg de docu­ments à des mar­chands de vieux papier par le musée d’histoire natio­nale de Pékin : ils furent sau­vés de jus­tesse par un biblio­phile et se trouvent aujourd’hui à l’Academia sini­ca à Taï­wan (p. 33).

Un siècle fécond

Devant la masse d’informations bras­sées dans cet ouvrage, il n’est pos­sible que d’en offrir une vue très par­tielle et kaléi­do­sco­pique. La der­nière com­pa­rai­son est à l’image du livre qui n’est jamais ennuyeux et très sou­vent sur­pre­nant. Les fils nar­ra­tifs sont tis­sés de diverses façons : de la théo­rie vers l’empirie, d’une anec­dote vers la géné­ra­li­sa­tion à par­tir de la confron­ta­tion avec d’autres exemples, de mul­tiples voyages autour du monde sur des sujets dif­fé­rents et où l’ordre des escales n’est jamais préétabli.

En conclu­sion, on peut se deman­der quel est l’héritage actuel du XIXe siècle. Oste­rham­mel rap­pelle qu’il est le lieu d’éclosion de mou­ve­ments d’idées et d’organisations qui jouent encore un rôle aujourd’hui : le libé­ra­lisme, le paci­fisme, le syn­di­ca­lisme, le socia­lisme. Qui plus est, la recons­truc­tion après la Deuxième Guerre mon­diale est le fait d’hommes poli­tiques et d’acteurs éco­no­miques nés et socia­li­sés dans la socié­té du XIXe siècle. Oste­rham­mel ter­mine d’ailleurs son opus par le constat sui­vant : « En 1950, on consi­dé­rait l’année 1910 […] comme fai­sant par­tie d’un loin­tain pas­sé. À cer­tains égards, elle était pour­tant plus proche que les ter­ri­fiantes années de guerre dont le monde se rele­vait à peine » (p. 1301).

On ne peut donc que conseiller la lec­ture d’une « brique » certes, mais à entrées mul­tiples de sorte qu’elle rend pos­sibles des pro­me­nades intel­lec­tuelles de lon­gueurs diverses : la taille des cha­pitres et sous-cha­pitres est, en effet, très variable. Ces pro­me­nades sont aus­si lin­guis­tiques : elles se passent en alle­mand et bien­tôt en anglais. Un béné­fice de plus ! Au médié­viste fran­çais, Mau­rice Prou, qui pei­nait à apprendre l’allemand, le grand his­to­rien belge, Hen­ri Pirenne, conseilla de lire une heure par jour la Deutsche Ges­chichte, de Karl Lam­precht. Celle-ci com­por­tait quinze volumes ; La méta­mor­phose du monde, d’Osterhammel fait envi­ron 1.500 pages !

  1. Jür­gen Oste­rham­mel, Die Ver­wand­lung der Welt. Eine Ges­chichte des 19. Jah­rhun­derts, Beck, Mün­chen 2009, 1.568 pages (une tra­duc­tion anglaise est pré­vue pour 2013).
  2. La revue Iti­ne­ra­rio a publié récem­ment une inter­view en anglais d’Osterhammel. Voir Andreas Weber et Jos Gom­mans, « You turn a page and then there is sud­den­ly some­thing on a turtlle. An inter­view with Jür­gen Oste­rham­mel », Iti­ne­ra­rio, XXXV, 3, 2011, p. 7 – 16.
  3. Jür­gen Kocka, « Die erste Glo­ba­li­sie­rung, Ein großer Wurf : Jür­gen Oste­rham­mels Welt­ges­chichte des 19. Jah­rhun­dert », Die Zeit, 19février 2009. Voir www.zeit.de/2009/09/P‑Osterhammel.
  4. Voir Andreas Fahr­meir, « Das Pano­ra­ma­bild eines Jah­rhun­derts », Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, 1er avril 2009. Voir www.faz.net/aktuell/feuilleton/buecher/rezensionen/sachbuch/juergen-osterhammel-die-verwandlung-der-welt-das-panoramabild-eines-jahrhunderts-1792460.html.

Geneviève Warland


Auteur

Geneviève Warland est historienne, philosophe et philologue de formation, une combinaison un peu insolite mais porteuse quand on veut introduire des concepts en histoire et réfléchir à la manière de l’écrire. De 1991 à 2003, elle a enseigné en Allemagne sous des statuts divers, principalement à l’université : Aix-la-Chapelle, Brême, et aussi, par la suite, Francfort/Main et Paderborn. Cette vie un peu aventurière l’a tout de même ramenée en Belgique où elle a travaillé comme assistante en philosophie à l’USL-B et y a soutenu en 2011 une thèse intégrant une approche historique et une approche philosophique sur les usages publics de l’histoire dans la construction des identités nationales et européennes aux tournants des XXè et XXIè siècles. Depuis 2012, elle est professeure invitée à l’UCLouvain pour différents enseignements en relation avec ses domaines de spécialisation : historiographie, communication scientifique et épistémologie de l’histoire, médiation culturelle des savoirs en histoire. De 2014 à 2018, elle a participé à un projet de recherche Brain.be, à la fois interdisciplinaire et interuniversitaire, sur Reconnaissance et ressentiment : expériences et mémoires de la Grande Guerre en Belgique coordonné par Laurence van Ypersele. Elle en a édité les résultats scientifiques dans un livre paru chez Waxmann en 2018 : Experience and Memory of the First World War in Belgium. Comparative and Interdisciplinary Insights.