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Désoublier le Congo…

Numéro 4 Juin 2025 - Afrique Congo guerre par Emmanuel Klimis

juin 2025

Quatre contributions ne suffisent pas à faire le tour du Congo aujourd’hui. D’autres questions auraient pu être abordées. Auraient dû l’être pour certaines, mais les évènements de ce début d’année ont bouleversé plus d’un agenda. Les enjeux miniers, pourtant essentiels, n’auront pas été évoqués ici. Car, s’il est simpliste de réduire le conflit actuel, ou même […]

Dossier

Quatre contributions ne suffisent pas à faire le tour du Congo aujourd’hui. D’autres questions auraient pu être abordées. Auraient dû l’être pour certaines, mais les évènements de ce début d’année ont bouleversé plus d’un agenda. Les enjeux miniers, pourtant essentiels, n’auront pas été évoqués ici. Car, s’il est simpliste de réduire le conflit actuel, ou même l’instabilité devenue structurelle des Kivus, à la seule présence d’or et de coltan dans ses mines, il l’est tout autant de nier l’importance de cet enjeu. Et c’est la perspective des acteurs locaux que l’on aurait pu évoquer dans ces pages, et que l’on évoquera peut-être prochainement, plutôt que celle des groupes financiers ou des États qui exploitent, raffinent, ou commercent des minerais qui ne sortent pas de leur sol. Le retrait de la MONUSCO, la mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation au Congo, n’aura pas non plus été traité ici. La suspension sans doute inévitable de l’opération de maintien de la paix la plus chère de l’Histoire de l’ONU est pourtant lourde de conséquences par le vide qu’elle crée à bien des égards dans la société congolaise, et par la place qu’elle laisse ainsi à d’autres acteurs. Tant d’autres questions restent encore à poser pour comprendre pourquoi et comment la recrudescence de la violence dans le Nord-Kivu, puis le Sud-Kivu, en janvier et février derniers, a soudainement replacé le Congo au centre de l’attention internationale. Un pays, dont on les élections n’avaient que brièvement été évoquées en 2023, occupe la une des médias à l’instar de l’Ukraine et de la Palestine… mais jusque quand ?

Car on l’a vu, le conflit n’a connu aucune interruption significative depuis près de trente ans maintenant, et la violence non plus. C’est l’attention internationale, du moins l’attention médiatique, qui s’est émoussée. L’issue de la crise ne semble guère évidente, et les tentatives de médiation portées de façon plus ou moins proactive par les États-Unis ou le Qatar, sans parler des pays voisins, ne semblent jusqu’ici que peu fructueuses. Ne peut-on pour autant faire aucun pronostic ? Les contributions reprises ici ne se sont guère prêtées au jeu dangereux des augures et l’on peut déplorer que ce dossier ne finisse pas vraiment sur une perspective optimiste. Au contraire, en guise de prévisions, les quatre contributions annoncent plutôt les pièges dans lesquels le pays pourrait à tout moment tomber, ou s’enfoncer davantage encore. C’est toutefois sous la forme d’un avertissement que ce message peut trouver sa force et sa place. On peut, à tout le moins, se demander comment éviter que ce conflit ne retombe dans les limbes de l’indifférence d’une actualité internationale saturée de mauvaises nouvelles. Comment ne plus oublier le Congo, et le garder en mémoire ? Comment « désoublier » le Congo ? En ne cessant pas d’en en parler, pour commencer. C’est l’un des objectifs de ce dossier, dans lequel les autrices et auteurs nous offrent quelques pistes de réponse.

Bob Kabamba et Geoffroy Matagne évoquent peut-être les perspectives les moins réjouissantes, dans une optique qui relève résolument du verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein, mais comment leur en vouloir ? Enlisement de l’État, pérennisation d’un cycle de violence dont les forces de défense et de sécurité du pays sont elles-mêmes les premières actrices. Balkanisation possible du territoire, en tout cas des Kivus, et peut-être au-delà. Tentative de coup d’État, couronnée ou non de succès. Comme nous l’ont dit des interlocuteurs congolais avec une ironie féroce, il y a déjà quelques années pourtant : « Quand tu as touché le fond, une pelle suffit si tu veux continuer à creuser ».

Alice Grégoire et Koen Vlassenroot montrent, eux aussi, que tous les éléments sont réunis pour une reproduction structurelle des mêmes mécanismes de partage du pouvoir, entre les mêmes acteurs. La stérilité d’une telle perspective soulève des questions importantes : le projet de paix libérale, au cœur de nos relations internationales depuis des décennies, est-il encore pertinent ? Et la démocratisation, surtout lorsque son soutien international semble largement se limiter à l’appui à l’organisation d’élections, constitue-t-elle une voie vers une paix pérenne ?

C’est peut-être, paradoxalement, dans l’article de Sylvie Imata Bulaya et de Melissa Lakrib, là où les voix congolaises du Kivu expriment leur détresse face à l’ampleur d’une crise tellement multidimensionnelle qu’elle en devient presque insaisissable, que se dessine une lueur d’espoir. Les autrices montrent que la prise en compte des perceptions des communautés locales dans la définition des priorités, et dans la compréhension des dynamiques de crise et de conflit, constitue un levier essentiel pour élaborer une réponse pertinente, car non morcelée. Sans doute plus facile à dire qu’à faire, certes, mais cet écho des voix du Kivu nous rappelle une chose, ô combien importante : derrière chaque crise, il y a des êtres humains, bien réels. Trop souvent, l’aide humanitaire, les pressions diplomatiques, les discussions internationales dans les salles climatisées, peut-être la distance, et surtout, l’ancienneté et l’ampleur de la crise congolaise, nous plongent vite, trop vite, dans une approche statistique. Or, il ne s’agit pas de chiffres, mais de vies humaines.

Enfin, Aymar Nyenyenzi Bisoka a structuré l’ensemble de sa contribution autour d’un appel à agir. En effet, notre première responsabilité est de ne pas céder à la tentation d’une lecture simpliste ou superficielle du conflit. La solution exige de passer par une reconnaissance de sa complexité et de sa profondeur. Si le conflit est certes un enjeu de structure, profondément ancrée dans l’Histoire, il est aussi traversé par les stratégies et les choix d’acteurs autonomes à la vision parfois juste égoïste ou à très court terme. Notre lecture, particulièrement européenne — et plus encore belge —, doit en outre faire l’effort de se dégager du prisme illusoire, bien que tentant, de l’exceptionnalisme africain, ainsi que de réflexes hérités du souverainisme colonial. Et si c’était ailleurs que dans les cadres d’analyse classiques qu’il nous fallait apprendre à penser cette souveraineté ? Peut-être que l’État, ou en tout cas cet État, n’est-il pas le bon cadre pour penser la solution congolaise. Une leçon qui, sans doute, vaut autant pour la RDC que pour le reste du monde aujourd’hui.

Emmanuel Klimis


Auteur

enseigne les relations internationales et la science politique à l’Université Saint-Louis Bruxelles. Docteur en science politique et diplômé en droit international public, il travaille sur les États qualifiés de fragiles et sortant de conflit, principalement dans la région des Grands Lacs et le Sahel, et leurs relations avec la communauté internationale. Il est aussi très impliqué dans la coopération universitaire avec l’Afrique.
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