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Des raiponces, pas des questions…

Numéro 11 Novembre 2010 par Jacques Vandenschrick

novembre 2010

Si on décide d’en par­ler, il faut que soient évi­tées toutes les formes de pit­to­resque. Que soit ban­ni le ton du billet de vacances, moi­tié chro­mo tou­ris­tique, moi­tié jour­nal de bord de l’é­té. Ce dont il s’a­git ici (et qui me semble si mal­ai­sé à cer­ner) se déroule dans un gros bourg de pas­sage, tout au […]

Si on décide d’en par­ler, il faut que soient évi­tées toutes les formes de pit­to­resque. Que soit ban­ni le ton du billet de vacances, moi­tié chro­mo tou­ris­tique, moi­tié jour­nal de bord de l’é­té. Ce dont il s’a­git ici (et qui me semble si mal­ai­sé à cer­ner) se déroule dans un gros bourg de pas­sage, tout au bout du pays. Aux « confins de l’É­tat » comme le disent les pan­neaux rou­tiers et le code de la route ita­liens. Mais on n’est pas en Ita­lie. On est, cœur agi­té, au bord extrême d’un pays mon­ta­gnard, vents impé­né­trables sous des chaos de rocs sur­pris dans des poses fan­tas­tiques. Quand dans ces parages, en hiver, la neige manque (et cela arrive), l’aus­tère se fait sublime, le pays plus vaste encore, prai­ries fanées, landes pen­tues à l’in­fi­ni, beiges, mauves, vert-de-gris…

Aujourd’­hui, la rue qui mène au poste fron­tière paraît encore plus étroite et plus encais­sée qu’à l’ha­bi­tude. On dirait que les façades des mai­sons se dressent plus sombres mal­gré le temps très clair de ce début de sai­son. L’ou­ver­ture à l’Eu­rope a pro­gres­si­ve­ment ren­du les com­merces qui pros­pé­raient dans cette rue, moins atti­rants pour les « gens de l’autre côté » qui, jadis, venaient y faire quelques bonnes affaires. Il y a déjà un moment que la pros­pé­ri­té de ce gou­let rou­tier n’est plus ce qu’elle était. Et les choses semblent avoir encore empi­ré. Plu­sieurs maga­sins ont fer­mé. Maté­riel de pho­to­gra­phie, mer­ce­rie, usten­siles de cui­sine, confec­tion pour dames, tout cela s’est effa­cé, vitrines salies, enseignes déchues, portes clouées. Les voi­tures avancent, indif­fé­rentes, en ralen­tis­sant un peu, pour le prin­cipe, en vue de la fron­tière que les gen­darmes et les doua­niers semblent aus­si avoir déser­tée. Je connais bien l’en­droit. J’y suis sou­vent pas­sé. Je sais sur­tout qu’un peu plus loin, presque au bout, à cin­quante mètres à peine avant la fron­tière, sur­vit une librai­rie. J’y pense par­fois, le soir, comme à l’un de ces endroits dont il me semble qu’il me réserve un mes­sage obs­cur qu’il me faut cher­cher à com­prendre. Une librai­rie. Un miracle. Pas un mar­chand de jour­naux, pas quelque bar-tabac qui vend des timbres et des enve­loppes, mai­son de la presse ou offi­cine de jeux de hasard. Non ! Une vraie librai­rie. Avec un libraire. Avec des livres, des rayon­nages. Sans doute, pas un très grand fonds, mais des vrais choix. Pas un gui­chet-dis­tri­bu­teur de best­sel­lers où l’on stocke des piles de Coel­ho, d’E­ric-Emma­nuel Machin ou de Marc Lévy. Une vraie librai­rie. Et que quel­qu’un ait ain­si son­gé à main­te­nir aux extré­mi­tés d’un pays, d’une langue, d’une mémoire, ce lieu de résis­tance heu­reuse me fait rêver. Je crois me sou­ve­nir que lors­qu’on s’a­vance — une marche en des­cente, un tapis sombre — on a un peu l’im­pres­sion que l’on s’en­fonce dans une âme, en espé­rant par­fois, qu’au hasard d’un livre entrou­vert, au bout d’une écri­ture neuve, d’une parole incon­nue, on aura une sorte de révé­la­tion, en par­tie sur soi-même et dont on ne savait pas qu’on vien­drait la trou­ver là. Aus­si, j’aime y reve­nir, quand je suis dans ce pays cerdan.

Aujourd’­hui, donc, j’y retourne, des­cen­dant du trot­toir étroit, y remon­tant au gré des pié­tons qui viennent dans l’autre sens. J’a­vance, crois me trom­per. Serait-elle encore plus proche de la fron­tière ? Quand, tout à coup, j’ar­rive à sa hau­teur et reste aba­sour­di de ce que j’a­per­çois. Porte close, grilles bais­sées, au tra­vers des­quelles la petite encoi­gnure d’en­trée est bien visible, cras­seuse, sol jon­ché de dépliants publi­ci­taires, de mégots, d’or­dures diverses. En me pen­chant un peu, j’en­tre­vois le début du local, vide. Un peu de cour­rier ancien, glis­sé au sol, vieilli, inutile. Un car­ton A4 a été col­lé hâti­ve­ment sur la face inté­rieure d’une des deux portes vitrées. On a grif­fon­né d’un trait aigu, grêle, noir et net, comme colé­reux : Fer­mé. À gauche, sur un petit esca­beau, traine encore une quin­zaine de livres dif­fé­rents, des romans posés à plat au som­met des­quels un volume de la « Col­lec­tion blanche » de Gal­li­mard, trop éloi­gné pour qu’on puisse en déchif­frer le titre. Je regarde encore, ne peux déta­cher mon regard des sale­tés pous­sié­reuses du sol, au-delà de la grille. J’at­tends encore un peu, vague­ment sonné.

Je ne sais pas ce que j’at­tends là. Sait-on d’ailleurs jamais, pour­quoi on attend ? On croit, impa­tient, attendre le train, ou anxieux, le retour d’un enfant, ou encore, insom­nieux, le lever du jour. Mais est-on bien sûr qu’il ne s’a­gisse que de cela, de train, d’en­fant ou d’au­rore ? L’at­tente, c’est tou­jours être sou­mis à la ques­tion. Et dans la rue sombre de la fron­tière où j’at­tends, que je ne me décide pas de quit­ter, les ques­tions affluent et m’as­saillent. D’a­bord pra­tiques, concrètes, immé­diates : que s’est-il pas­sé ? Pour­quoi cette librai­rie du bout du monde est-elle fer­mée ? Y a‑t-il un lien avec l’ou­ver­ture des fron­tières euro­péennes ? Ouver­ture de celles-ci, mort de celle-là ? Le libraire a‑t-il fait faillite ? Ou, vieillis­sant, n’a-t-il pu trou­ver de repre­neur ? Est-il mort ? Ou trop malade pour tenir bou­tique ? A‑t-il été vic­time de la concur­rence de la Mai­son de la presse proche du super­mar­ché là-bas, plus près du centre de la bour­gade, où l’on trouve son quo­ti­dien pré­fé­ré et les cartes pos­tales pour les copains (le patron, robuste mous­ta­chu, y est d’ailleurs tout à fait sym­pa­thique. Sym­pa­thique, mais pas libraire!). Et si ceux qui tenaient cette librai­rie, aujourd’­hui fer­mée, étaient seule­ment par­tis ailleurs… Mais alors, où sont-ils aujourd’­hui ? Faut-il tou­jours que dis­pa­raissent ou soient contraints de s’ef­fa­cer (et devant quoi ou quelle pré­ten­due évo­lu­tion iné­luc­table?) ceux qui tenaient bon sur les limites ?

Len­te­ment, en par­cou­rant la rue de la fron­tière dans l’autre sens, je reprends pied et me rai­sonne. Après tout, ce n’est pas la pre­mière librai­rie dont il me faut faire mon deuil. Hugue­nin, Lefèvre, Mer­cier, Cor­man, les sou­ve­nirs se bous­culent de ces lieux d’in­tel­li­gence qu’a sub­mer­gés l’ère de la grande sur­face hyper­com­mer­ciale où, à côté des livres, il arrive que l’on vende main­te­nant aus­si des petits vins bour­geois, des cra­vates ou des tee­shirts. Où — plus navrant ! — les bou­quins de phi­lo­so­phie sur­vivent (et ceux de poé­sie meurent, quand il y en a) en ten­tant de résis­ter aux odeurs de piz­za aux oignons que l’on sert à toute heure à des ano­nymes fiers d’a­voir recon­nu quelque ministre venu se mon­trer ou un atta­ché de cabi­net qui s’en­nuie en pre­nant la presse. Le cou­plet est banal. On peut dire qu’une manière de librai­rie se meurt ou ne sur­vit qu’en se raré­fiant. On le sait. Pour­quoi alors, ce choc, cette impres­sion mortifiante ?

Je com­mence à entre­voir qu’au-delà de ce qui me désole, comme à chaque fois, quand je suis témoin de la dis­pa­ri­tion d’un de ces lieux de pen­sée et d’é­cri­ture, quelque chose d’autre, ici, inter­roge et paraît lourd d’un poids de ques­tions, indé­cis et sup­plé­men­taire. Bien sûr, je n’ai jamais été l’a­mi intime d’un de ces libraires dis­pa­rus. Et je ne veux pas faire croire — ce serait men­songe — à l’ex­cès de ma décon­ve­nue. Mais le fait que cette fer­me­ture touche un lieu pla­cé sur une fron­tière doit sans doute ajou­ter au cha­grin léger d’un échec et d’une fin, une ques­tion sourde qui tourne dans ma pen­sée insom­niaque et qui a du mal à se dire. Laquelle ? Peut-être, ce qui me fait diva­guer et qui dépasse la déso­la­tion née d’une librai­rie inac­ces­sible pour tou­jours, c’est pré­ci­sé­ment le fait que sa dis­pa­ri­tion soit sur­ve­nue là. Les défaites se joue­raient-elles tou­jours aux confins ? Pour­quoi cette obses­sion des octrois ? Ce qui cherche à se dire, serait-ce, au fond, tout sim­ple­ment la peur ? Celle de devoir soi-même appro­cher un jour cela qui nous for­ce­ra à nous absen­ter de nous-mêmes sans avoir le secours des mots ? Ou, autre­ment, serait-ce, un peu, parce que je me demande si, lorsque vien­dra le tout der­nier pas­sage, il y aura encore, pour cha­cun qui s’ap­proche de cette heure pas­sante et de l’ul­time fron­tière, une parole tenue pour nous, par quel­qu’un, jus­qu’au bout, comme une lampe ? Ou, inver­sant les rôles, sera-t-on capable, soi-même, d’être ain­si pour autrui, un « conso­la­teur aux confins », capable de quelques paroles, des seules paroles vraies ? Des mots de cou­rage, de veille, de mémoire ? Mais cela aura-t-il, alors, tant d’im­por­tance ? Que pour­ront encore dire les mots, au der­nier pas ? Et que vau­dront-ils ? Mieux qu’une main tenue ? Toutes ces ques­tions ver­ti­gi­neuses auront-elles jamais une réponse ?

Pour l’heure, ne vaut-il pas mieux s’en détour­ner ? Aller au petit matin, tant que le souffle se recon­quiert, cueillir quelques cata­nanches, la gra­ti­tude de leur cœur noir ? Et plus haut, sen­tiers fourbes et cœur four­bu, dans l’in­tran­si­geance des pier­riers gran­dioses, dans leurs dièdres ouverts comme de grands livres sévères, guet­ter encore long­temps, dans l’ou­bli des ques­tions, le bleu indes­crip­tible des raiponces…

Cata­nanche

Cata­nan­chea (Lin­né 1753), plante à hautes tiges et fleur soli­taire de cou­leur mauve pâle et au cœur brun très sombre, de l’ordre des astrales et de la famille des asté­ra­cées ; com­mune sur les talus, les bords de routes et les prai­ries sèches d’Eu­rope méri­dio­nale. Dios­co­ride (Ier­siècle ap. J.-C.) et les ber­gers lui prêtent (en réfé­rence à son nom grec, signi­fiant à la fois incan­ta­tion, sor­ti­lège) des ver­tus magiques, notam­ment la pro­prié­té de contraindre à aimer, d’où son nom de « philtre d’a­mour » dans diverses tra­di­tions pastorales.

Rai­ponce

Phy­teu­ma (Lin­né 1753), plante her­ba­cée vivace à fleurs de cou­leur bleu mauve, de l’ordre des astrales et de la famille des cam­pa­nu­la­cées ; en mon­tagne : Phy­teu­ma hemis­pae­ri­cum, phy­teu­ma glo­bu­la­rii­fo­lium, phy­teu­ma orbi­cu­lare, phy­teu­ma pyre­nai­cum, etc.

Jacques Vandenschrick


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