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Dépakine®

Numéro 5 - 2019 par Sarah Trillet

juin 2019

En appro­chant son index de la son­nette, Enri­co se met à trem­bler. Le bou­ton qu’il s’apprêtait à pous­ser se déforme : une fleur écla­tée lui explose au visage, un foyer de chair s’embrase au creux de son ventre, ses pupilles se dilatent comme de l’encre sur du papier buvard. Dans sa boite crâ­nienne ses neu­rones cré­pitent, il sent […]

Italique

En appro­chant son index de la son­nette, Enri­co se met à trem­bler. Le bou­ton qu’il s’apprêtait à pous­ser se déforme : une fleur écla­tée lui explose au visage, un foyer de chair s’embrase au creux de son ventre, ses pupilles se dilatent comme de l’encre sur du papier buvard. Dans sa boite crâ­nienne ses neu­rones cré­pitent, il sent l’approche de la foudre.

Il plonge la main dans la poche de sa veste, attrape un car­ré de blis­ter, expulse la sub­stance sal­va­trice, l’engloutit. Sa bouche est sèche, le cachet reste col­lé à l’arrière de sa gorge. Son pouls s’emballe, lui cogne les tempes, les veines prêtes à en cre­ver la sur­face, il sue. Il aspire une bouf­fée d’oxygène. Ex-pi-ra-tion. Longue. Il recom­mence. Trois fois. Le feu s’étouffe dans ses entrailles et le bou­ton noir réapparait.

Enri­co, qua­rante-neuf ans. Pro­fes­seur d’histoire. Jusqu’à il y a peu, il res­sem­blait à l’une de ces créa­tures éteintes, une pièce aban­don­née où toutes les ampoules ont grillé les unes après les autres sans que jamais per­sonne ne les remplace.

Céli­ba­taire. Pas de femme dans sa vie depuis Myriam. Myriam… Belle, ronde, douce, épi­neuse. Ora­geuse à mer­veille, des colères du feu de dieu, défla­gra­tions exquises. Une bouche char­nue, rose comme une fram­boise gor­gée de sucre et d’eau. Et l’acide des mots qui par­fois mor­daient la langue. À sang. Cette femme non seule­ment lui affo­lait les sens, mais sur­tout elle le ras­su­rait. Elle était la cou­ver­ture chaude des nuits gla­cées, le lait dans la gorge de l’enfant affa­mé, le rem­part contre tous les emmer­de­ments de la vie. Sa simple pré­sence diluait toutes les peurs que pou­vait connaitre un homme.

Puis ça s’est détra­qué, elle deve­nait pâle, tour­nait de l’œil au moindre effort. En quelques mois sa balance ne sou­te­nait plus que le poids d’un moi­neau, ses flancs avaient fon­du comme du beurre léché par une flamme trop avide. Dans le cabi­net aux murs défrai­chis, Enri­co s’était accro­ché les yeux au mor­ceau de papier peint déchi­ré der­rière le visage navré du méde­cin. Ça lui avait per­mis de res­ter droit sur sa chaise. Il avait fixé le lam­beau de papier plu­sieurs secondes alors que le sens du mot qu’il venait d’entendre lui labou­rait le cer­veau. Un mot qui cogne. Qui dit c’est grave, c’est ter­mi­né. Un étau de dou­leur s’était refer­mé sur lui et ne l’avait plus lâché pen­dant des mois. Il s’était réfu­gié dans la soli­tude, avait dis­pa­ru de son lycée avant de refaire sur­face un jour de sep­tembre, à la ren­trée. On ne lui connais­sait pas d’autres femmes.

Tout le monde s’en fou­tait d’Enrico. Et c’était réci­proque. Il évi­tait le contact et n’éprouvait aucun inté­rêt à se lier aux autres. Il dres­sait un mur de dédain autour de lui. Chaque matin, il appa­rais­sait dans la salle des profs flan­qué du même cos­tume éli­mé, mal rasé, saluait ses col­lègues d’un gro­gne­ment. Il s’attablait et se plon­geait dans un maga­zine de quin­caille­rie jusqu’à ce que la son­ne­rie reten­tisse. Le toc­sin. À tous les coups il sur­sau­tait. Et il rejoi­gnait sa classe, du plomb cou­lé dans les tibias.

Et puis, il y avait eu cet acci­dent. Alors qu’il ren­trait chez lui un car­ton de courses calé sous le bras, une guêpe s’était mise à tour­noyer autour de lui. Pes­tant et agi­tant la main devant lui, il avait à peine sen­ti la résis­tance du ruban rouge et blanc qui s’était ten­du sur son ventre. Ses pieds avaient ensuite plon­gé dans le vide. La tête d’Enrico avait heur­té le béton éven­tré du trot­toir en chantier.

Diag­nos­tic : épi­lep­sie avec hal­lu­ci­na­tions. Ce qui signi­fiait qu’à tout moment un court-cir­cuit pou­vait tra­ver­ser son cer­veau. Il n’en avait gar­dé aucune séquelle visible. En revanche, cet acci­dent sem­blait l’avoir frap­pé d’une sorte de grâce. Le pla­fon­nier d’Enrico s’était comme ral­lu­mé, et en lieu et place d’ampoules grillées, de gros spots inon­daient désor­mais sa boite crâ­nienne de lumières multicolores.
Depuis, Enri­co joue avec les crises, repousse son trai­te­ment, oublie ses cachets. Il laisse le ton­nerre rou­ler et l’envahir. Près de perdre le contrôle, il avale fis­sa le com­pri­mé de Dépa­kine ser­ré au creux de son poing. Ça ne marche pas toujours.
La méta­mor­phose a été remar­quée au lycée. Chaque semaine, les élèves scrutent cet ins­tant où en plein expo­sé d’un épi­sode his­to­rique, l’un des pro­ta­go­nistes prend lit­té­ra­le­ment pos­ses­sion d’Enrico. L’œil allu­mé et la main sur le cœur, il s’anime sous les traits d’un Napo­léon rece­vant son sacre, il bon­dit comme un diable sur une chaise pour incar­ner un géné­ral exal­té prêt à lan­cer son armée sur l’ennemi. Ses mimes laissent les élèves hilares et étourdis.

Du reste, il enlu­mine ses expo­sés de paral­lèles avec un évè­ne­ment artis­tique qu’il accole à l’un ou l’autre épi­sode mémo­rable. Féru de pein­ture, il évoque sou­vent des femmes puis­santes, aux formes géné­reuses peintes par de grands artistes. Ain­si, évo­quant Hen­ri IV s’apprêtant à signer l’édit de Nantes, il ajoute qu’au même moment le Cara­vage s’émouvait de la beau­té de son modèle, la plan­tu­reuse Fillide Melan­dro­ni, qu’il peint sous les traits de Judith dans une scène où elle déca­pite le tyran Holo­pherne, chef des armées assyriennes.

L’index d’Enrico est à quelques mil­li­mètres du petit bou­ton. Il res­pire et prend par les cornes ses esprits prêts à repar­tir au galop. Dents et lèvres ser­rées, il siffle :

– Putain ça me reprend ! Res­pire, il faut res-pi-rer.

Il concentre son atten­tion et avance la main, tend le doigt.

– Se calm…
Le son effroyable de la son­nette reten­tit, auquel répond la vibra­tion éraillée d’une voix mas­cu­line à tra­vers les grilles du hautparleur.

– OUI ?

Ses pen­sées se ras­semblent d’un coup, le sol rede­vient ferme sous ses pieds. Enri­co s’entend répondre d’une voix loin­taine — B… Bon­jour, je… je viens pour la visite.

Seconde agi­ta­tion de l’air gla­cé, vibra­tion élec­tro­nique sui­vie d’un « clac » aux accents cui­vrés, invi­ta­tion irré­vo­cable à fran­chir le seuil. Enri­co s’appuie sur la porte et entre.
Un jeune homme fluet d’une tren­taine d’années appa­rait, tout sou­rire, un rayon de soleil lui macule la moi­tié du visage. Il lance à Enri­co un bon­jour jovial et lui tend la main. Étreinte d’une main chaude et sèche qui contraste avec le froid et la moi­teur de la sienne. Enri­co s’en dégage d’un geste preste, frotte sa paume sur sa cuisse, esquisse un sou­rire timide. Ils demeurent tous deux un ins­tant inter­dits, s’observent dans le silence.

Signe du men­ton en guise d’invitation, le jeune homme pivote sur lui-même dans un twist et saute sur la pre­mière marche. Enri­co lui emboite le pas. Sur les esca­liers court un tapis gre­nat de velours, les semelles glissent dans son moel­leux. Ils tra­versent un pre­mier palier silen­cieux. Enri­co remarque l’odeur d’encaustique et de déter­gent à l’huile de lin. Une odeur de pro­pre­té noble, familière.

Au deuxième étage, le jeune homme bifurque et s’immobilise devant une porte, tapote une suite de chiffres sur le cla­vier qui jouxte la poi­gnée. Bruis­se­ment métal­lique de la ser­rure, sui­vi d’une vibra­tion élec­tro­nique longue.

À l’écoute du son, Enri­co se fige. Ses globes ocu­laires bas­culent, des éclairs lézardent la toile rouge dorée de ses pau­pières. La tirade élec­tro­nique sif­flée par la ser­rure résonne en lui, des petites balles de poly­sty­rène affluent dans son ventre et rebon­dissent joyeu­se­ment les unes contre les autres.
La pen­sée d’Enrico se dis­sout comme un com­pri­mé effer­ves­cent dans de l’eau, puis se ras­semble comme des billes sur un aimant pour des­si­ner une scène tangible.

Vue sur un appar­te­ment. Enri­co a quatre ans. Sa sœur en a dix. Ils sont enfer­més. Der­rière la porte ver­rouillée il crie, appelle sa mère. Son petit corps est enser­ré entre les bras de sa sœur. L’étreinte est forte, presque dou­lou­reuse. Les joues bru­lantes, il se débat. À chaque nou­veau cri, elle res­serre son étreinte et presse de toutes ses forces la petite poi­trine pal­pi­tante. Une voix douce lui parle. Maman va reve­nir lui dit-elle, elle revient tou­jours. Elle le serre, il crie. Elle serre plus encore. La voix dur­cit : Vas-tu ces­ser, vass-tu te cal­mer à la fin ? La force d’Enrico décuple, des héma­tomes appa­raissent à la sur­face de sa peau.

Alors enfin, la ser­rure souffle son chant élec­tro­nique. Buste osten­ta­toire, la mère d’Enrico réap­pa­rait der­rière la porte. L’étreinte de sa sœur se relâche. Enri­co bon­dit, galope, saute dans les bras de sa mère et plonge le visage dans le cor­sage char­nu et tiède, lui mouille la peau de morve et de larmes. Acco­lade sen­suelle, il res­pire à pleins pou­mons. Des effluves de lait, de datte mure et de lys écra­sé explosent en une sym­pho­nie odo­rante. Sa mère lui caresse et embrasse la tête, lui frotte les joues, effleu­re­ment des lèvres. Au creux du ventre d’Enrico, dila­ta­tion de chair, les pré­mices d’un désir, puis­sant. La Lai­tière de Rem­brandt, le buste et la bouche de Judith, l’Anita Ekberg de La dolce vita, Arte­mi­sia Gen­ti­les­chi. Puis­sances las­cives et odo­rantes, ras­su­rantes qui défilent der­rière ses yeux.

Enri­co revient peu à peu à lui. L’air peine à se frayer un pas­sage à tra­vers sa tra­chée rétré­cie. Quelques secondes s’écoulent, sa conscience reprend peu à peu appui sur les murs qui l’entourent, sur le visage inquiet posé sur lui. 

– Ça va mon­sieur ? La ques­tion du jeune homme le ramène tout à fait à lui.

– Oui, ça va… Ça va très très bien. Allons‑y s’il vous plait…

Ils pénètrent dans l’appartement, la porte claque der­rière eux. Enri­co sur­saute, se retourne, fixe la ser­rure. Une vague chaude lui monte au ventre et le tra­verse jusqu’à la racine de ses che­veux. Le jeune homme débute ses explications :

– Nous avons tout d’abord le séjour… ensuite…

– ET TU, BRUTE ?, éclate Enri­co d’une voix bourrue. 

Sidé­ré, le jeune fluet s’interrompt. Enri­co lui fait face, ses yeux plongent comme deux lames dans le regard bleu pâle.

– P… Pardon ?

– Où est ton poin­çon Bru­tus ? Il avance les mains et sou­lève le pull du jeune homme, explore ses flancs, le palpe, tâtonne et lui agrippe les fesses. Le jeune homme tente de se déga­ger des assauts d’Enrico, qui, col­lé contre sa poi­trine, main­tient une étreinte ferme. Ils res­semblent à un couple gro­tesque dan­sant un slow de fin de soi­rée alcoo­li­sée. Enri­co souffle dans l’oreille du jeune homme en le ser­rant d’autant plus fort :

– Je sais qu’il est sous ta robe Bru­tus, montre-le-moi ! Je sais tout. Ce soir au Sénat l’un de vous me décou­vri­ra l’épaule et ce sera le signal ; vous fon­drez sur moi, tous, comme des bêtes sau­vages et me trans­per­ce­rez le corps de vos poin­çons. Tu auras quelques hési­ta­tions et le remords te tra­ver­se­ra un ins­tant, mais tu fini­ras toi aus­si par me frap­per, Bru­tus. TU QUOQUE MI FILI !

Sur ces der­niers mots, Enri­co repousse le jeune homme qui bas­cule en arrière. Un son de branche sèche craque dans l’air, le corps fluet glisse comme de l’huile le long de la cloi­son qu’il vient de per­cu­ter. Assom­mé. Sa tête retombe sur le côté tel un cygne au cou bri­sé. Il a quelques minutes devant lui.

Enri­co se dirige vers la porte et enchaine ses mou­ve­ments dans un ordre minu­tieux. Il pose son sac à dos au sol et en sort une série d’outils avant de s’affairer sur la ser­rure, dont il connait le moindre rouage. Sa panique se mue peu à peu en ravis­se­ment, enfle à chaque tour de vis, en sen­tant la résis­tance sui­vie du relâ­che­ment de chaque tête de bou­lon cédant sous sa force dans un rou­lis sen­suel. La dopa­mine gicle dans son cer­veau. Peu à peu la ser­rure s’ébranle et se détache de son socle.

Enri­co prend la ser­rure dans ses mains en coupe, comme s’il sou­pe­sait un petit ani­mal fra­gile et la contemple, savoure le contact du lai­ton frais entre ses doigts. Il l’enfuit ensuite dans son sac à dos et range ses outils à la hâte, avant de prendre la fuite dans la cage d’escalier déserte.

Arri­vé chez lui, Enri­co se rend à l’entresol et pousse une lourde porte ouvrant sur une pièce sombre. Une table en bois brut trône au centre de la pièce, jon­chée d’outils en tous genres, de clés et de mar­teaux autour d’une enclume et d’un cha­lu­meau. Sur les murs laté­raux sont sus­pen­dus poin­teaux, pinces et chasse-gou­pilles de diverses tailles, accro­chés à de longues tra­verses de bois. Il s’avance vers le fond de la pièce, face à un mur recou­vert d’une étoffe pourpre en velours épais ten­due entre deux tré­pieds. Il tire sur l’un des pans de l’étoffe qui cou­lisse le long d’un rail métal­lique. Ses gestes sont lents, céré­mo­nieux, comme recueillis. Peu à peu la lumière tami­sée dif­fuse dans ses pupilles le scin­tille­ment de quinze ser­rures élec­tro­niques fixées sur un large pan­neau en fer. Enri­co se sai­sit d’un boi­tier sus­pen­du au bout d’un fil élec­trique et l’enclenche. Les ser­rures se raniment de concert, soufflent leur haleine de métal mêlée aux effluves d’huiles lubri­fiantes et entament leur sym­pho­nie élec­tro­nique. Enri­co, au comble de la grâce et les gestes tou­jours lents, sort la nou­velle acquise de son sac en murmurant :

– Tu es reve­nue, maman, tu reviens toujours…

Sarah Trillet


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