Démographie
La démographie est devenue un sujet politique à la mode. Dans son discours annuel pour 2020, le président Vladimir Poutine a placé les défis démographiques que connait la Russie au centre de ses priorités. En septembre 2019, Victor Orbán, le Premier ministre hongrois, a accueilli le troisième Sommet démographique de Budapest en présence de hauts dirigeants de plusieurs pays d’Europe centrale et orientale. Plus à l’ouest, le gouvernement espagnol a nommé Elena Cebrián Calvo secrétaire générale pour le Défi démographique et Ursula von der Leyen a créé un poste de vice-présidente pour la Démocratie et la Démographie, confié à l’ancienne eurodéputée de centre droit Dubravka Šuica. En bref, la démographie n’a pas connu une telle popularité à l’échelle politique depuis longtemps.
Par contre, le sujet a longtemps été délaissé par le monde politique européen qui a considéré que les défis démographiques étaient synonymes de question de « surpopulation » dans les pays du Sud, se contentant d’aborder les enjeux de population en Europe à travers la question des droits sexuels et reproductifs. Or, le continent est confronté à ses propres défis démographiques, même s’ils sont multiples, hétérogènes et distincts de ceux observés dans d’autres régions du monde. On constate ainsi à la fois une décroissance démographique dans de nombreux pays résultant d’une multiplicité de facteurs (dont la chute de la natalité, l’émigration et le vieillissement de la population), un dépeuplement des zones rurales étroitement lié au phénomène d’urbanisation, une croissance démographique dans certains pays et régions d’Europe, des questions liées à la (sur)consommation et au changement climatique et la crise de l’accueil des réfugié·e·s qui a éclaté en 2015.
Hiver démographique, grand remplacement et théorie du genre
Dans un tel vide institutionnel, il n’est pas étonnant que les expert·e·s les plus qualifié·e·s scientifiquement n’occupent pas l’espace politique et médiatique. Ce vide institutionnel et l’absence d’une expertise scientifique et intellectuelle ont, en effet, favorisé les fausses expertises et nombre de charlatans ont avancé des explications alternatives conspirationnistes et ont proposé des solutions populistes.
Selon une première tentative d’explication, l’Europe serait confrontée à un « hiver démographique ». Élaborée dès les années 1980 par le prêtre catholique belge Michel Schooyans et l’intellectuel français Gérard-François Dumont1, la notion d’hiver ou crash démographique postule que le taux de natalité d’une population, en devenant inférieur au taux de mortalité, conduit progressivement à un vieillissement puis à un effondrement de la population. Ce concept a été davantage popularisé en 2008 avec le film Demographic Winter : The decline of the human family. Selon ce film, un hiver démographique dévasterait des nations entières, laissant des sociétés incapables de se reproduire et de s’occuper de leurs populations âgées, avec, en arrière-plan, la perspective de pays entièrement vidés de leurs populations autochtones, laissant la place à des populations immigrées issues d’autres cultures. En condamnant à leur disparition nations et ethnies, « l’hiver démographique » mènerait donc à long terme l’ensemble de la civilisation européenne, occidentale et chrétienne à sa perte.
Une deuxième tentative d’explication, le « grand remplacement », soutient que des forces occultes (notamment des acteurs « mondialistes » probablement financés par des mécènes étrangers tels que George Soros) seraient à l’œuvre pour organiser le remplacement en masse des populations autochtones européennes (sous-entendu les populations blanches et chrétiennes) par la migration de personnes non blanches et non chrétiennes, notamment des populations de confession musulmane originaires du Proche-Orient, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, des régions dont la croissance démographique est perçue comme galopante. Malgré des antécédents à la fin du XIXe siècle, la paternité de la version moderne de cette théorie est souvent attribuée à Renaud Camus2. Cette idée marginale et conspirationniste est apparentée à celle du « génocide des Blancs » élaborée par des groupes racistes et néonazis d’Amérique du Nord et a été invoquée lors de nombreux actes de violence envers des immigrants et des personnes de confession musulmane au cours de ces dernières années. Cette théorie du « grand remplacement », reprise et adaptée dans de nombreux contextes nationaux et locaux, évoque donc l’existence d’un complot international visant à la chute de la civilisation européenne, occidentale et chrétienne.
Selon une troisième tentative d’explication, la décroissance démographique en Europe serait le résultat logique de la promotion d’une « idéologie du genre » qui dérèglerait les sociétés en détruisant la famille nucléaire, en défendant des modes de vie alternatifs comme l’émancipation des femmes ou les droits humains des personnes LGBT+ et qui dissocierait l’acte sexuel de la procréation en encourageant la contraception ou l’IVG. Cette idéologie favoriserait ainsi l’«hiver démographique » et le « grand remplacement » en créant les conditions nécessaires au déclin de la natalité des peuples européens et chrétiens par le biais de la contraception moderne, de l’accès à l’IVG et de l’ouverture de la société aux questions de sexualité et de reproduction. Par contraste, d’autres cultures non « contaminées » par l’«idéologie du genre » seraient soutenues dans leur développement par un taux de reproduction plus élevé que celui des cultures européennes et chrétiennes. L’«idéologie du genre » serait donc une forme de maladie sociale qui encouragerait des comportements malsains et décadents qui provoqueraient l’effondrement de la civilisation européenne, occidentale et chrétienne.
Des idées aux politiques
Ces trois tentatives d’explication des phénomènes démographiques en Europe ne sont en réalité que partiellement fondées sur des études en démographie classique et s’appuient sur des analyses simplistes de phénomènes complexes. Rejetées hors du consensus scientifique par la plupart des démographes crédibles, ces idées sont restées jusqu’à il y a peu cantonnées aux confins de la marginalité idéologique de l’extrême droite et des milieux catholiques. Longtemps marginales, ces trois explications se sont pourtant récemment répandues dans la sphère politique et médiatique, propulsant les défis démographiques européens au cœur du débat. Elles ont obtenu le soutien de leadeurs d’opinion et d’ambassadeurs politiques qui ont à leur tour créé des structures pour les approfondir, les disséminer et favoriser l’adoption et la mise en œuvre de politiques publiques. Tout cela a donné naissance à une véritable « alt-demography ».
Le Premier ministre hongrois mérite une mention particulière. Dans son allocution lors du « Sommet démographique de Budapest » de 20193, Victor Orbán a successivement évoqué les trois grandes tentatives d’explication tout en clarifiant au préalable que « la première condition au succès du modèle démographique hongrois est son fondement sur l’idée que la chrétienté doit être renforcée en Europe4 ». Il explique ainsi « que, pour une communauté nationale de la taille des Tchèques, des Serbes ou des Hongrois, il n’est pas difficile avec la continuation des tendances démographiques négatives de mathématiquement concevoir qu’il n’y aura un jour qu’un seul dernier survivant pour éteindre la lumière : nous sommes face à une extinction possible5 ». Ensuite, il évoque explicitement la notion de « grand remplacement » en déclarant : « Si l’avenir de l’Europe est d’être habité par des peuples autres qu’européens et que nous acceptons cela comme un fait en pensant que c’est naturel, alors effectivement nous consentons à ce remplacement de la population, à un processus par lequel la population européenne sera remplacée. Ceci n’est pas l’objet de la conférence, mais à mon avis il y a des personnes qui ont ceci comme fondement de leur politique : il y a des forces politiques en Europe qui, pour des raisons idéologiques ou autres, veulent un remplacement de la population6. »
Enfin, Victor Orbán puise dans le vocabulaire des promoteurs de l’«idéologie du genre » en expliquant que « les Hongrois croient que chaque enfant a droit à une mère et à un père. Cela veut dire quand nous parlons de famille et de soutenir la famille, nous soutenons les familles traditionnelles et nous protégeons le modèle de la famille traditionnelle7. »
À l’image de la Hongrie, de nombreux gouvernements européens ont pris des mesures politiques concrètes et directes dans l’objectif de promouvoir la croissance démographique. Ces mesures prennent la forme d’incitations financières (parfois très généreuses) visant à encourager les naissances, comme en Russie et surtout en Hongrie. Elles visent aussi à créer un environnement propice à la réalisation de leurs objectifs démographiques : promotion de « la famille » dans son modèle traditionnel, présentation de la procréation comme « responsabilité personnelle et individuelle du citoyen » et rejet de l’idée que la population nationale puisse être « remplacée » par de nouveaux arrivants.
Ces différentes initiatives politiques ont pour objectif principal d’améliorer la croissance démographique, et l’objectif secondaire d’augmenter la natalité, de faire baisser le nombre d’avortements et de décourager la migration… trois visées directement inspirées par les notions d’«hiver démographique », de « grand remplacement » et d’«idéologie du genre ». Alors que la mise en œuvre de ces mesures est décriée dans les milieux progressistes comme une incarnation de l’univers dystopique décrit par Margaret Atwood, il semble judicieux d’interroger leur efficacité réelle. Après évaluation, il apparait que ces mesures ont eu pour principal effet de renforcer une vision traditionnelle du rôle et de la condition des femmes plutôt que de réconcilier vie familiale et professionnelle8 et qu’elles ont eu un impact nul ou très marginal sur l’augmentation des naissances9. Toutefois, comme le souligne Eszter Kováts, ces mesures ont souvent été bien accueillies par l’opinion publique, car elles constituent un (trop rare) exemple de politiques sociales qui aident financièrement des populations défavorisées dans leur vie quotidienne10.
À Bruxelles ?
Au niveau européen, la commissaire croate et vice-présidente de la Commission européenne pour la Démocratie et la Démographie Dubravka Šuica est chargée de diriger les travaux préparatifs à l’organisation d’une conférence sur l’Avenir de l’Europe en 2021. Lors de son audition devant le Parlement européen en automne 2019, elle a dû se dissocier de ces tentatives d’explication alternatives des enjeux démographiques sans toutefois préciser sur quel fondement théorique elle baserait son approche politique. Si les concepts d’«hiver démographique », de « grand remplacement » et d’«idéologie du genre » sont de mauvaises grilles de lecture, quelles seraient alors les solutions crédibles pour répondre aux défis démographiques européens ?
Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’appréhender en profondeur la complexité et les causes des enjeux démographiques qui traversent le continent européen, un exercice bâclé par les défenseurs des solutions simplistes précitées. Or, ces tendances démographiques sont influencées par quatre facteurs : la productivité, le taux d’activité, l’immigration et la fertilité. À ce jour, les pays pronatalistes se sont concentrés sur la promotion du seul facteur de la fertilité, en rejetant largement l’immigration et en négligeant l’impact de la productivité et du taux d’activité. Or, les autres facteurs ont leur importance et doivent être appréhendés dans leur ensemble. Par exemple, éviter la question de l’immigration empêche de comprendre le phénomène de l’émigration, notamment celle des pays de l’Europe de l’Est vers l’Ouest. En effet, quand bien même les politiques natalistes de l’Europe de l’Est porteraient leurs fruits, en l’état actuel des choses, cela n’empêcherait pas les nouveau-nés d’aujourd’hui de continuer à migrer demain.
L’UNFPA recommande aussi d’investir dans l’égalité de genre et le « capital humain » des sociétés. Dans des pays où les femmes ont un accès généralisé à l’éducation et au marché du travail, augmenter la natalité sans à la fois travailler à l’égalité des genres (notamment en faveur d’une meilleure répartition de la charge domestique) est une entreprise vouée à l’échec. Investir dans le « capital humain » impliquerait de plus des investissements stratégiques pour accompagner le vieillissement de la population afin de garantir une bonne santé à toutes et tous et ainsi améliorer à la fois l’activité économique et la qualité de vie de chacun·e.
Reste la question de la natalité. Loin d’être un continent de femmes égoïstes qui tournent le dos à la maternité, l’Europe connait de multiples situations où les femmes et les couples souhaiteraient avoir davantage d’enfants, mais ils ne bénéficient pas d’un environnement économique et social le permettant. À charge des gouvernements de créer un environnement qui rende possible ce désir d’élargir sa famille tout en favorisant une stabilité en matière d’emploi, d’aide familiale aux deux parents, de flexibilité dans l’organisation du travail et d’accueil des enfants en bas âge.
Les solutions existent, encore faut-il la volonté politique de les mettre en œuvre. Dans cette perspective, espérons que Madame Šuica se tournera vers les propositions de démographes crédibles et reconnus pour alimenter l’approche de la Commission européenne sur ce sujet aussi concret qu’important. Et, ce faisant, qu’elle écartera les fausses « bonnes idées » des charlatans de la « alt-démography » qui ne proposent finalement qu’un retour à un passé fantasmé où règne l’inégalité des genres pour la gloire de la nation.
- Dumont G.-Fr., Les conséquences géopolitiques de « l’hiver démographique » en Europe, juillet 2008, https://cutt.ly/yyTDIBc.
- Camus R., Le Grand Remplacement, Éditions David Reinharc, 2011.
- Novák K., « Hungarian Family Policy in the front ranks globally », 2019.
- Orbán V., discours du Premier ministre Victor Orban au troisième Sommet sur la démographie, 5 septembre 2019.
- Orbán, 2019.
- Orbán, 2019.
- Orbán, 2019.
- Borozdina E. et Temkina A., «“Maternity Capital Program” in Russia and Its Outcomes : Gender Perspective », Conference : XVIII ISA World Congress of Sociology, juillet 2014.
- Kopeykina V., The maternity capital’s impact on birth intervals in Russia — Survival analysis of the transition from the 1st to 2nd child, Department of Sociology, Demography Unit (Suda), Stockholm University, 2017 et Slonimczyk F. et Yurko A., Assessing the Impact of the Maternity Capital Policy in Russia Using a Dynamic Model of Fertility and Employment, IZA DP No. 7705, Forschungsinstitut zur Zukunft der Arbeit, Institute for the Study of Labor, octobre 2013.
- Kováts E., « Overcoming false dichotomies – in discussions about demography issues and beyond », Political Critique, décembre 2016.
