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Démocratie et fédéralisme : pour que la hargne ne se transforme pas en haine

Numéro 10 Octobre 2004 par La Revue nouvelle

octobre 2004

Le 25 sep­tembre, le pré­sident du SP.A, Steve Ste­vaert a trai­té de « par­ve­nus » les res­pon­sables des par­tis C.D.H. et Éco­lo qui s’op­po­saient à un accrois­se­ment des vols de nuit au-des­­sus de Bruxelles. Deux jours après les élec­tions régio­nales du 13 juin, le même qua­li­fi­ca­tif avait été employé par Luc Del­fosse dans Le Soir pour décrire le million […]

Le 25 sep­tembre, le pré­sident du SP.A, Steve Ste­vaert a trai­té de « par­ve­nus » les res­pon­sables des par­tis C.D.H. et Éco­lo qui s’op­po­saient à un accrois­se­ment des vols de nuit au-des­sus de Bruxelles. Deux jours après les élec­tions régio­nales du 13 juin, le même qua­li­fi­ca­tif avait été employé par Luc Del­fosse dans Le Soir pour décrire le mil­lion de suf­frages expri­més en faveur du Vlaams Blok (voir La Revue nou­velle de juillet). La hargne, mélange d’ai­greur et d’a­mour-propre bles­sé, semble s’ins­tal­ler dura­ble­ment dans le lan­gage poli­tique belge. Elle est nour­rie par de réels désac­cords — idéo­lo­giques, finan­ciers, ter­ri­to­riaux -, mais aus­si par une pro­fonde igno­rance de l’autre qui a ten­dance à les ren­for­cer dans une sorte de spi­rale infer­nale de l’of­fense et de l’hu­mi­lia­tion. De la hargne à la haine, il n’y a guère de dis­tance. Autant dès lors s’en pré­mu­nir le plus pos­sible si l’on veut s’as­su­rer que la réso­lu­tion des conflits belges reste paci­fique. Comment ?

Les pro­blèmes com­mu­nau­taires et inter­ré­gio­naux ne sont pas artificiels

D’a­bord en ces­sant de consi­dé­rer que les ten­sions entre les res­pon­sables poli­tiques com­mu­nau­taires et régio­naux sont des pro­duc­tions arti­fi­cielles. Dire que « ce sont les poli­ti­ciens qui pro­voquent les pro­blèmes com­mu­nau­taires », comme on l’en­tend sou­vent, revient à nier l’exis­tence de désac­cords entre com­mu­nau­tés, voire entre régions, comme c’est le cas dans la ques­tion de la ges­tion des nui­sances pro­duites par l’aé­ro­port de Zaven­tem. Nier que ces désac­cords existent, c’est non seule­ment nier qu’il puisse y avoir des dif­fé­rences d’ap­proches ou des diver­gences d’in­té­rêts entre Fla­mands et fran­co­phones, Wal­lons ou Bruxel­lois, c’est éga­le­ment s’ex­po­ser au risque qu’elles éclatent un jour ou l’autre sous une forme plus bru­tale. Enfin, et sur­tout, faire des repré­sen­tants démo­cra­ti­que­ment élus les pro­duc­teurs de ces conflits, c’est remettre en ques­tion le fon­de­ment même de leur légi­ti­mi­té, à savoir leur capa­ci­té à pro­té­ger la socié­té de la vio­lence. C’est donc ouvrir la porte à toutes les dérives anti­dé­mo­cra­tiques, qui, comme on l’a vu assez dans l’his­toire, ne règlent rien mais ne font qu’exa­cer­ber les conflits.

Mais cela n’exo­nère évi­dem­ment pas les poli­tiques de toute res­pon­sa­bi­li­té dans la mon­tée des périls. Si tous les pom­piers ne sont pas pyro­manes, cer­tains suc­combent par­fois à la fas­ci­na­tion des flammes. Ou sont vic­times du manque de pré­voyance des bâtis­seurs. C’est sans doute le cas de la mai­son Bel­gique qui, au cours des der­nières décen­nies, a évo­lué vers un sys­tème qui n’est ni pure­ment fédé­ral, ni pure­ment confé­dé­ral, mais qui a ten­dance à cumu­ler les désa­van­tages des deux sys­tèmes. Parce qu’il contraint encore trop les auto­no­mies tout en ne per­met­tant pas la construc­tion d’un véri­table point de vue « natio­nal » ou « fédé­ral » com­mun. Les blo­cages que connait actuel­le­ment la démo­cra­tie belge sont notam­ment impu­tables au fait qu’au­cun de ses repré­sen­tants démo­cra­tiques ne tire sa légi­ti­mi­té de suf­frages qu’il aurait recueillis sur l’en­semble du ter­ri­toire du pays.

Le sys­tème ins­ti­tu­tion­nel belge est perfectible

Mais même en admet­tant qu’une telle réforme puisse jamais voir le jour (par exemple en fai­sant élire une par­tie « sub­stan­tielle » des dépu­tés ou des séna­teurs dans une cir­cons­crip­tion natio­nale s’é­ten­dant d’Os­tende à Arlon), cela signi­fie­rait-il pour autant que nous ayons fait un grand pas dans la pré­ven­tion des conflits com­mu­nau­taires et inter­ré­gio­naux ? Il ne faut pas se ber­cer de trop d’illu­sions. La repré­sen­ta­tion ne fait pas toute la démo­cra­tie. Autre­ment dit, sans un espace public com­mun, à savoir sans un débat construit col­lec­ti­ve­ment autour de valeurs abso­lu­ment par­ta­gées, le Par­le­ment n’est qu’une caisse de réso­nance fêlée, inca­pable d’en­trer en com­mu­ni­ca­tion avec la socié­té. Or la Bel­gique n’a plus (en a‑t-elle jamais eu ?) d’es­pace public com­mun aux Fla­mands, aux Wal­lons et aux Bruxel­lois. Les Com­mu­nau­tés dis­posent de leurs propres espaces publics, d’ailleurs bien mal en point. En dehors du Par­le­ment fédé­ral, il n’y a plus — pour­vu qu’il y en ait jamais eu — de lieux où se construisent des points de vue com­muns sur la vie poli­tique belge ; et quand les espaces fla­mand et fran­co­phone se mettent à com­mu­ni­quer, c’est sou­vent pour pro­duire le conflit plu­tôt que l’a­pai­se­ment. Non seule­ment il y a de moins en moins de regards por­tés sur ce qui se passe dans l’autre com­mu­nau­té, mais quand, par hasard, le même objet est regar­dé, ce n’est géné­ra­le­ment pas du tout la même chose qui est vue ou qui est dite. Ni vision com­mune, ni lan­gage commun.

La crise des vols de nuit l’illustre bien. Mais le dif­fé­rend aérien n’est rien à côté de ce qui pour­rait se pas­ser le jour où, par exemple, un Vlaams Blok rebap­ti­sé entre­rait au gou­ver­ne­ment fla­mand. Science-fic­tion ? Pas du tout. La pro­bable confir­ma­tion de la condam­na­tion du par­ti extré­miste pour racisme entrai­ne­ra son chan­ge­ment de nom et quelques pro­fes­sions de foi démo­cra­tiques de ses lea­ders légè­re­ment recon­di­tion­nés. Elles devraient sans doute lar­ge­ment suf­fire à des repré­sen­tants de la droite démo­cra­tique fla­mande trop impa­tients de mettre un terme au cor­don sani­taire et aux peu enivrantes aven­tures des coa­li­tions arc-en-ciel, vio­lettes et tri­par­tites. De même, les médias fla­mands qui, dans leur immense majo­ri­té, ont contri­bué à bana­li­ser le Vlaams Blok, n’au­raient-ils plus la moindre gêne (il est vrai qu’il ne leur en reste déjà plus beau­coup) à lui ouvrir leurs colonnes et leurs pla­teaux. Quelle serait alors l’at­ti­tude des hommes poli­tiques fran­co­phones ? Pour­raient-ils se réunir en comi­té de concer­ta­tion avec un gou­ver­ne­ment com­pre­nant des héri­tiers directs de la col­la­bo­ra­tion fas­ciste et anti­sé­mite du V.N.V. ? Se conten­te­raient-ils de lan­cer des appels à boy­cot­ter la Côte fla­mande, comme d’autres, il n’y a guère, ne vou­lurent plus aller skier en Autriche ? Il y a là un risque très clair de blo­cage des ins­ti­tu­tions qu’il ne faut pas sous-esti­mer et qui est pré­ci­sé­ment l’ob­jec­tif poli­tique pour­sui­vi par un Vlaams Blok dési­reux d’en­fin par­ve­nir à faire cre­ver la Belgique.

Le mou­ve­ment fla­mand et la fin infi­nie de la Belgique

Tout se passe en fait comme si le monde poli­tique fla­mand était pris à son propre piège. Le mou­ve­ment d’au­toaf­fir­ma­tion au cœur de l’é­man­ci­pa­tion fla­mande s’est accom­pa­gné d’un pro­ces­sus de dif­fé­ren­cia­tion et d’ex­clu­sion qui a for­mé un ter­reau pro­pice au déve­lop­pe­ment d’un par­ti xéno­phobe. Aus­si, la mon­tée de l’ex­trême droite qu’on enre­gistre dans tous les pays euro­péens (en ce com­pris la Wal­lo­nie !) prend-elle un tour très ris­qué en Flandre, parce qu’elle vient se super­po­ser à un mou­ve­ment « natio­nal » de rejet de la Bel­gique et de tout l’é­di­fice ins­ti­tu­tion­nel patiem­ment mis en place au cours des qua­rante der­nières années. Conscients de cette menace qu’ils ont eux-mêmes construite, les par­tis tra­di­tion­nels fla­mands en conçoivent un sen­ti­ment d’im­puis­sance qui explique l’a­gres­si­vi­té dont ils témoignent par­fois à l’é­gard des fran­co­phones lors­qu’ils s’op­posent à la dyna­mique fla­mande, comme c’est le cas avec la reven­di­ca­tion de scis­sion de l’ar­ron­dis­se­ment de Bruxelles-Halle-Vil­vorde, ou lorsque la Région bruxel­loise exprime une voix clai­re­ment auto­nome qui ne cadre pas avec le sché­ma bipo­laire du mou­ve­ment flamand.

Du côté fran­co­phone, les poli­tiques et les médias, mais aus­si les citoyens, semblent sor­tir tout dou­ce­ment de leur indif­fé­rence tra­di­tion­nelle à ces ques­tions. Mais, comme de cou­tume, il a fal­lu attendre que les crises sur­viennent pour que l’é­ven­tua­li­té d’une fin de la Bel­gique fasse l’ob­jet d’un début d’ap­pro­pria­tion col­lec­tive. Com­ment ? Certes, les par­tis fran­co­phones conti­nuent de finan­cer des experts uni­ver­si­taires pour qu’ils entre­tiennent le maté­riel sta­tis­tique indis­pen­sable à toute éven­tuelle négo­cia­tion ins­ti­tu­tion­nelle (ce sont les fameux groupes 4 P — 3 U, pour quatre par­tis et trois uni­ver­si­tés, qui réunissent régu­liè­re­ment experts des uni­ver­si­tés fran­co­phones et repré­sen­tants de par­tis). Certes, depuis les années nonante, beau­coup de tra­vail a été abat­tu pour doter la Région wal­lonne et Bruxelles de plans à long terme (Cawa et P.R.D.). Mais qu’ad­vien­drait-il si, « par hasard », il était déro­gé au mot d’ordre du « on ne bouge à rien » ? Entre le dis­cours offi­ciel, qui tient lieu de posi­tion de négo­cia­tion, et la réa­li­té géo­gra­phique et ins­ti­tu­tion­nelle, qui force au com­pro­mis, il y a une marge aus­si large que la perte de cré­dit d’un monde poli­tique qui sera accu­sé de ne pas avoir anti­ci­pé les bou­le­ver­se­ments en pro­po­sant de vrais pro­jets auto­nomes pour les Wal­lons et les Bruxellois.

« La Bel­gique va infi­ni­ment vers sa fin », se répète-t-on, comme pour se ras­su­rer. Son mou­ve­ment interne de sépa­ra­tion a com­men­cé avec le com­pro­mis unio­niste de 1830 qui a ins­tau­ré un régime de liber­tés qui a lui-même per­mis l’é­mer­gence des piliers. Le fédé­ra­lisme y a été construit sur le même mode, par dis­so­cia­tion, sans espace « natio­nal » d’ar­bi­trage et de syn­thèse démo­cra­tique. Par exemple, si le gou­ver­ne­ment fédé­ral de Guy Verhof­stadt devait tom­ber avant le terme de la légis­la­ture sur des ques­tions com­mu­nau­taires — ce qui est tout sauf impro­bable — et que les citoyens étaient recon­vo­qués aux urnes, que chan­ge­raient les élec­tions ? Per­met­traient-elles aux élec­teurs de dénouer la crise en sou­te­nant l’une ou l’autre option ? Au vu du contexte, il est fort pro­bable qu’elles se sol­de­raient par une nou­velle mon­tée des extré­mistes et, donc, par une dif­fi­cul­té accrue de négo­cia­tion. « La Bel­gique va infi­ni­ment vers sa fin », elle ne connait pas de « big bang ins­ti­tu­tion­nel, mais des réformes pro­gres­sives »… À voir l’empilement des res­sen­ti­ments, la mon­tée de l’a­gres­si­vi­té, on finit par en dou­ter et on se prend à sou­hai­ter qu’on « en finisse ».

À défaut de pro­jet com­mun, un lan­gage commun ?

Alors que faire ? Qu’in­ven­ter pour remettre de la clar­té et de la pas­sion col­lec­tive sur une scène publique plon­gée dans la confu­sion et l’en­nui ? Orga­ni­ser un réfé­ren­dum ? Si le monde poli­tique fla­mand veut plus d’au­to­no­mie, s’il veut conti­nuer à se mon­trer tolé­rant envers l’ex­trême droite, s’il veut mettre un terme aux trans­ferts finan­ciers en sécu­ri­té sociale… pour­quoi n’al­lons-nous pas jus­qu’au bout de cette logique et ne pro­po­sons-nous pas à l’« élec­teur belge » de dire clai­re­ment s’il sou­haite pour­suivre l’a­ven­ture com­mune ? À prio­ri, l’i­dée séduit. Mais à y regar­der de plus près, on voit bien qu’elle est plus un symp­tôme de la ver­sion belge de la crise de la repré­sen­ta­tion démo­cra­tique qu’une réelle solu­tion. Car vou­loir « tes­ter » en direct la volon­té « belge » des citoyens ne revien­drait-il pas à creu­ser davan­tage la légi­ti­mi­té des repré­sen­tants déjà élus et donc leur capa­ci­té à règler les ten­sions inter­com­mu­nau­taires et inter­ré­gio­nales ? Les élec­teurs n’ont-ils pas déjà été consul­tés abon­dam­ment ces der­nières années sur leurs choix pour des pro­grammes poli­tiques qui ne font pas mys­tère de leurs visions ins­ti­tu­tion­nelles ? Et en Flandre, le Vlaams Blok n’a-t-il pas fait un résul­tat supé­rieur à celui de B.U.B. (le Par­ti cen­triste pour l’u­nion natio­nale) ? Posi­tives, les réponses à ces ques­tions montrent qu’en défi­ni­tive le remède pour­rait bien ampli­fier le mal, en sapant un peu plus les bases de la représentation.

Il ne reste donc guère d’autre pos­si­bi­li­té que de pour­suivre le labo­rieux tra­vail quo­ti­dien de la démo­cra­tie : ses conflits, ses négo­cia­tions, ses com­pro­mis. Mais en n’ex­cluant pas à l’a­vance les réformes qui pour­raient amé­lio­rer le cadre qui les pro­duit. À cet égard, la mise en place d’une repré­sen­ta­tion fédé­rale par­tielle (avec une cir­cons­crip­tion natio­nale unique) pour­rait consti­tuer une piste sus­cep­tible de créer, à défaut d’un pro­jet com­mun à tous les Belges, au moins « un lan­gage poli­tique com­mun » capable de nom­mer les conflits et de ten­ter de les sur­mon­ter. En éli­sant, par exemple, une par­tie de leurs séna­teurs dans une cir­cons­crip­tion unique, ne contri­bue­rait-on pas à créer une sen­si­bi­li­té poli­tique pour com­prendre mieux ce que vivent et per­çoivent cha­cune des com­mu­nau­tés ? Mais, même pour cela, est-il encore temps ? 

La Revue nouvelle


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