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De recteur à top manageur : la nouvelle université marchande

Numéro 3 Mars 2013 par

mars 2013

L’avant-projet de décret « pay­sage de l’enseignement supé­rieur » du ministre Mar­court (PS) aura fait cou­ler beau­coup d’encre. Fait pour le moins inusuel, une par­tie de celle-ci a ser­vi à des luttes entre rec­teurs qui se sont concré­ti­sées par des lettres ouvertes et des com­mu­ni­qués de presse. Pour­tant, comme l’affirment cinq rec­teurs signa­taires d’une lettre ouverte à des­ti­na­tion de leur […]

L’avant-projet de décret « pay­sage de l’enseignement supé­rieur » du ministre Mar­court (PS) aura fait cou­ler beau­coup d’encre. Fait pour le moins inusuel, une par­tie de celle-ci a ser­vi à des luttes entre rec­teurs qui se sont concré­ti­sées par des lettres ouvertes et des com­mu­ni­qués de presse. Pour­tant, comme l’affirment cinq rec­teurs signa­taires d’une lettre ouverte à des­ti­na­tion de leur col­lègue de l’UCL, « il n’est pas dans nos habi­tudes de trai­ter publi­que­ment de nos diver­gences de vues, nous avons un Conseil des rec­teurs pour en débattre1 ». Le Conseil des rec­teurs (Cref) est en effet un lieu opaque où siègent les seuls rec­teurs, et qui gère pour­tant les bases de don­nées cen­tra­li­sées « étu­diants » et « per­son­nels » de toutes les ins­ti­tu­tions2 et coor­donne les « inter­faces » entre­prises-uni­ver­si­tés hors du contrôle éta­tique. C’est dans ce cénacle fer­mé que se prennent les « avis col­lé­giaux des rec­teurs » — selon une for­mule consa­crée, avis ensuite trans­mis « en bloc » vers les organes offi­ciels, qui se contentent fré­quem­ment de rati­fier les déci­sions rec­to­rales. Il est dès lors pour le moins sur­pre­nant de voir les rec­teurs délais­ser cette ins­tance pour éta­ler leurs dif­fé­rends dans les médias ; cepen­dant, pour qui­conque étu­die les muta­tions de l’enseignement supé­rieur, cette évo­lu­tion était prévisible.

L’ensemble des réformes récentes visant à trans­for­mer radi­ca­le­ment les mis­sions et modes d’organisation des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur par­ti­cipent de la trans­for­ma­tion des uni­ver­si­tés en entre­prises concur­rentes et par là, des rec­teurs en chefs d’entreprise. Les rec­teurs ne sont plus (uni­que­ment) des « pri­mus inter pares3 » : ils sont deve­nus des top-mana­geurs élus par les « sta­ke­hol­ders » de l’université. Leurs prio­ri­tés ont glis­sé dou­ce­ment du déve­lop­pe­ment des « mis­sions his­to­riques » — recherche fon­da­men­tale (en ce com­pris expé­ri­men­tale) et ensei­gne­ment (en ce com­pris la dif­fu­sion large des connais­sances par-delà les fron­tières des cam­pus) —, à des enjeux orga­ni­sa­tion­nels internes et stra­té­giques externes. Ain­si, les rec­teurs brillent plus par l’annonce de plans de restruc­tu­ra­tion de leurs ins­ti­tu­tions que par le soin qu’ils appor­te­raient à rem­plir leurs mis­sions dans le cadre des com­mis­sions internes — géné­ra­le­ment délé­guées à des vice-recteurs.

Cette évo­lu­tion s’accompagne d’un foi­son­ne­ment de nou­veaux modes de com­mu­ni­ca­tion cen­sé­ment plus « per­son­nels ». Par exemple, le rec­teur de l’ULg, Ber­nard Ren­tier, a depuis long­temps lan­cé un blog qui lui per­met notam­ment d’invectiver publi­que­ment une cher­cheuse qui démis­sionne de son ins­ti­tu­tion en cri­ti­quant l’évolution du sys­tème uni­ver­si­taire4. Le même Ber­nard Ren­tier manie féro­ce­ment l’ironie lorsqu’il cri­tique les cher­cheurs « désex­cel­lents », quitte à user au pas­sage de sophismes de géné­ra­li­sa­tion (au sens de J. Stuart Mill)5 et autres effets de style qui lui per­mettent de pré­sen­ter ses options poli­tiques comme de « bon sens » : s’appuyant sur les dis­cours domi­nants (l’implacabilité de la concur­rence, leit­mo­tiv de la rai­son néo­li­bé­rale6) plu­tôt que sur un exa­men atten­tif des argu­ments de ceux qui demeurent ses col­lègues, il les dis­qua­li­fie à la manière d’un quel­conque com­mu­ni­cant dans un débat public. Dans le même ordre d’idées, le rec­teur de l’ULB, Didier Viviers, a pro­fi­té de la récente crise autour du « pay­sage » pour lan­cer son « blog-notes » inti­tu­lé « Libres Exa­mens », blog dont l’absence de pos­si­bi­li­té de com­men­ter le conte­nu s’inscrit sans doute dans la dis­jonc­tion concep­tuelle que ledit rec­teur opère entre libre exa­men et libre expres­sion ain­si que dans sa réflexion géné­rale sur les « condi­tions néces­saires » du débat argumenté.

Les rec­teurs — et c’est sur­tout sen­sible pour les trois uni­ver­si­tés « com­plètes » — sont deve­nus des « déci­deurs-com­mu­ni­cants », et n’ont plus for­cé­ment de volon­té d’associer dans la prise de déci­sion leurs admi­nis­trés ; les­dits admi­nis­trés sont ain­si relé­gués au rang de « masses » à lan­cer dans les guerres qu’ils se livrent les uns aux autres. On note­ra ain­si que la grande majo­ri­té des rec­teurs n’ont « infor­mé » les com­mu­nau­tés uni­ver­si­taires du conte­nu de l’avant-projet de décret du ministre Mar­court qu’en adop­tant un point de vue rela­ti­ve­ment uni­la­té­ral (« pour » ou « contre »), usant de slo­gans en guise de mots d’ordre (tout en s’accusant les uns les autres de fonc­tion­ner de la sorte7).

Autre carac­té­ris­tique des échanges récents, le fait que les rec­teurs s’expriment au nom des direc­teurs-pré­si­dents des hautes écoles, cha­cun se pré­va­lant du sou­tien d’une majo­ri­té d’entre eux, tout en se gar­dant de leur deman­der de cosi­gner les lettres ouvertes et autres com­mu­ni­qués. Rap­pe­lons que près de la moi­tié de la popu­la­tion étu­diante du supé­rieur de plein exer­cice est ins­crite en hautes écoles — les uni­ver­si­tés « enrô­lant » envi­ron 48% des étu­diants du supé­rieur. Pour­tant, les débats média­tiques donnent l’impression d’une absence de réac­tion du supé­rieur « non uni­ver­si­taire » : la viru­lence du conflit entre rec­teurs obombre les opi­nions des direc­teurs et direc­teurs-pré­si­dents — sur­tout des plus nuan­cés d’entre eux.

Il est d’ailleurs sur­pre­nant que dans le cadre de ces débats, les direc­teurs-pré­si­dents et les étu­diants soient les seuls à avoir rele­vé le fait que la créa­tion des pôles n’augure pas for­cé­ment d’une meilleure « offre de ser­vices ». Quelles seraient, en effet, les mis­sions de ces pôles ? L’avant-projet de décret en évoque plu­sieurs, les décla­ra­tions diverses du ministre et des rec­teurs en évoquent d’autres. Par­mi ces der­nières, les outils des poli­tiques sociales seraient « mutua­li­sés » — ce que cer­tains rec­teurs consi­dèrent comme l’occasion d’améliorer le sup­port social aux étu­diants. En réa­li­té, vu la dif­fé­rence impor­tante exis­tant entre le finan­ce­ment des « avan­tages sociaux » octroyés aux uni­ver­si­tés et le finan­ce­ment simi­laire octroyé aux hautes écoles et écoles supé­rieures des arts, et vu les dif­fé­rences socio­lo­giques notables entre les publics fré­quen­tant les dif­fé­rents types d’institution, cette mutua­li­sa­tion implique une dimi­nu­tion sub­stan­tielle des moyens dévo­lus actuel­le­ment aux seuls étu­diants uni­ver­si­taires et pour­rait donc s’avérer un frein impor­tant à l’accessibilité des filières de l’université.

Cette appa­rente igno­rance de la réa­li­té pra­tique engen­drée par cette mutua­li­sa­tion peut cepen­dant s’avérer pour le moins sus­pecte : à l’opposé du rec­teur de l’université Saint-Louis (Bruxelles), Jean-Paul Lam­bert, extrê­me­ment atta­ché à la démo­cra­ti­sa­tion de l’enseignement supé­rieur et oppo­sant farouche à des filtres d’entrée8, cer­tains rec­teurs plaident ouver­te­ment pour la mise en place de sys­tèmes de sélec­tion. Lors de la ren­trée aca­dé­mique de l’ULB, Didier Viviers a ain­si livré un plai­doyer en leur faveur9 : « Et, plu­tôt que d’abolir les exa­mens d’entrée exis­tant […] inté­res­sons-nous à d’autres for­mules d’ouverture, fon­dées sur le talent et le mérite. Les solu­tions de “dis­cri­mi­na­tions posi­tives” lorsqu’elles visent à une inté­gra­tion effi­cace sont, de l’avis de beau­coup, une voie à ne pas négli­ger. Rap­pe­lez-vous la volon­té de Sciences-Po (Paris), il y a quelques années, d’ouvrir son recru­te­ment sans pour autant sup­pri­mer le concours d’entrée10 […] Mais, de grâce, que le monde poli­tique ne confonde pas la démo­cra­ti­sa­tion avec la mas­si­fi­ca­tion. Tan­dis qu’une vraie démo­cra­ti­sa­tion libère l’individu de sa condi­tion sociale de nais­sance, la mas­si­fi­ca­tion, bien sou­vent, ne fait que l’y contraindre davan­tage. » Dans la course à l’excellence, ces rec­teurs renoncent à une uni­ver­si­té uni­ver­selle pour­tant chère aux fon­da­teurs de l’université moderne11 dont ils se réclament — comme le déclare d’ailleurs Didier Viviers sur le ton de l’évidence : « Non pas que l’université doive réus­sir le pari impos­sible de for­mer tous les citoyens. Bien évidemment. »

La volon­té des rec­teurs de l’UCL comme de l’ULB d’assurer qui une pré­sence accrue, qui un cer­tain mono­pole pré­sen­té comme « natu­rel » sur Bruxelles, prend en ce sens une dimen­sion par­ti­cu­lière. Il ne s’agit sans doute pas d’une volon­té d’ouvrir leurs ins­ti­tu­tions aux étu­diants issus du boom démo­gra­phique bruxel­lois, vivier de poten­tielles recrues actuel­le­ment absentes du sys­tème uni­ver­si­taire puisque la plu­part des jeunes en ques­tion pro­viennent des milieux popu­laires12. Il s’agit plu­tôt d’une part, de s’approprier l’étiquette « Brus­sels », marque por­teuse au niveau inter­na­tio­nal et d’autre part, de rapa­trier les filières les plus pres­ti­gieuses des hautes écoles, fré­quen­tées par des étu­diants issus de milieux plus favo­ri­sés, comme l’Ihecs, l’Ichec ou l’institut Marie Haps.

Nous l’évoquions d’emblée : ces évo­lu­tions n’ont rien de sur­pre­nant. Ce qui est peut-être plus étrange, c’est la pas­si­vi­té du monde aca­dé­mique face à ces évo­lu­tions de la fonc­tion rec­to­rale et, par­tant, des lignes poli­tiques ins­ti­tu­tion­nelles. Il est vrai que la plu­part de ces évo­lu­tions sont pré­sen­tées comme iné­luc­tables et, pire encore, per­mettent à cer­tains aca­dé­miques de « grap­piller quelques par­celles de pou­voir ». Agis­sant à la fois comme cour­ti­sans et comme « agents spé­cia­li­sés » adap­tant le dis­cours de rai­son du néo­li­bé­ra­lisme à l’institution uni­ver­si­taire13, ils per­mettent de trans­for­mer les règles de l’université mar­chande en sens com­mun uni­ver­si­taire et les rec­teurs en pré­di­ca­teurs ins­ti­tués de cette nou­velle doc­trine. Les que­relles rec­to­rales sur le pay­sage de l’enseignement supé­rieur ne sont fina­le­ment qu’un énième ava­tar de cette évo­lu­tion. La ques­tion est désor­mais pour les « uni­ver­si­taires » de res­ter sage­ment spec­ta­teurs de ces échanges média­ti­sés ou de jouer les sol­dats de la concur­rence ins­ti­tu­tion­nelle : toute rup­ture avec cette « alter­na­tive infer­nale14 » impli­que­rait une remise en ques­tion par trop radi­cale. Et défi­ni­ti­ve­ment, dans l’université de mar­ché, il n’y a pas de place pour l’utopie.

  1. Calo­ge­ro Conti, Jean-Paul Lam­bert, Yves Poul­let, Ber­nard Ren­tier et Didier Viviers, « Lettre ouverte au rec­teur de l’université catho­lique de Lou­vain », dis­po­nible en ligne, p.3.
  2. Ce pri­vi­lège est à l’origine d’un retard pré­gnant de la Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles (FWB) en termes d’études sur les popu­la­tions étu­diantes par rap­port aux autres pays de l’Union euro­péenne et à des méca­nismes « d’accréditation condi­tion­nelle des cher­cheurs » à l’usage de ces bases de données.
  3. Le rec­teur de l’ULB est encore élu exclu­si­ve­ment par les membres du corps aca­dé­mique de l’université. Nous note­rons cepen­dant que la per­sis­tance de ce mode d’élection s’inscrit dans une divi­sion des rôles entre pré­sident et rec­teur de l’université carac­té­ris­tique à l’ULB, héri­tée de Mai 68 et aty­pique en FWB.
  4. http://recteur.blogs.ulg.ac.be/?p=808.
  5. Voir par exemple le billet inti­tu­lé « M’accorderez-vous ce slow ? », charge fron­tale contre les mou­ve­ments « Slow Science » et « désex­cel­lents » : http://recteur.blogs.ulg.ac.be/?p=856.
  6. Pierre Dar­dot et Chris­tian Laval, La nou­velle rai­son du monde. Essai sur la socié­té néo­li­bé­rale. La Découverte/Poche, 2010 (1re éd. 2009).
  7. Ain­si, le rec­teur de l’ULB, après avoir signé une lettre ouverte sti­pu­lant « nous sommes heu­reux que nos uni­ver­si­tés puissent se louer d’un res­pect plus pro­fond de la liber­té de pen­sée de cha­cun en ne pra­ti­quant pas le mot d’ordre » a inti­tu­lé le pre­mier billet de son blog, com­mu­ni­qué à toute l’université (ain­si qu’aux anciens) à grands ren­forts d’«intralettres » : « Pour­quoi le pay­sage de l’enseignement supé­rieur doit chan­ger et pour­quoi il faut évi­ter de dia­bo­li­ser le changement ».
  8. Voir, par exemple : J.-P. Lam­bert, « Faut-il intro­duire un exa­men d’entrée à l’université ? », expo­sé pré­sen­té dans le cadre des Midis de l’éthique, Chaire Hoo­ver d’éthique éco­no­mique et sociale, UCL, 8 avril 2003.
  9. D. Viviers, « Citoyen­ne­tés », dis­cours de la séance solen­nelle de ren­trée aca­dé­mique 2012 – 2013, ULB, 21 sep­tembre 2012.
  10. La socio­logue Joi­ciane de Sou­za, dans sa thèse sur le sys­tème « Sciences-Po » (uni­ver­si­té Paris-Des­cartes, 2011), a par­fai­te­ment décrit les graves défauts de ce dis­po­si­tif cité ici en modèle, notam­ment en termes de stig­ma­ti­sa­tion de ceux qui demeurent des « out­si­ders » à l’intérieur de l’institution.
  11. Voir par exemple le célèbre texte du « fon­da­teur » his­to­rique de l’université de Ber­lin, « modèle » de l’université moderne, W.von Hum­boldt, Über die innere und äus­sere Orga­ni­sa­tion der höhe­ren wis­senschaftlichen Ans­tal­ten in Ber­lin (1809 – 1810).
  12. Ain­si, le col­loque ins­ti­tu­tion­nel orga­ni­sé le 13 décembre 2012 par l’ULB, la VUB et Saint-Louis inti­tu­lé « Brus­sels, student city ! Bruxelles, ville étu­diante ! Brus­sel, een stu­den­tens­tad ! » a tout sim­ple­ment igno­ré les enjeux sociaux de l’avenir de Bruxelles.
  13. C. de Mont­li­bert, « La réforme uni­ver­si­taire : une affaire de mots », dans Fr. Schul­teis, M.Roca, I. Esco­da & P.-Fr. Cou­sin (dir.) « Le cau­che­mar de Hum­boldt. Les réformes de l’enseignement supé­rieur euro­péen », Rai­sons d’Agir, 2008, p.27 – 46.
  14. Nous repre­nons ici l’expression d’Isabelle Sten­gers et Phi­lippe Pignarre dans La sor­cel­le­rie capi­ta­liste (La Décou­verte, 2007).