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De Pirandello à Bitbol

Numéro 9 Septembre 2010 par Lise Thiry

septembre 2010

Vivre, c’est chan­ger conti­nuel­le­ment. Ne pas vieillir, c’est renou­ve­ler son angle de vue. Une viro­logue se tourne ain­si vers la phi­lo­so­phie pour recher­cher si cer­taines théo­ries sont illus­trées par les obser­va­tions de la biologie.

Notre moi discontinu vu par un écrivain

Un, une per­sonne et cent-mille, tel est le titre don­né par Piran­del­lo au livre qui illustre avec brio sa mise en doute per­ma­nente de l’identité per­son­nelle. Notre moi ne forme pas un conti­nuum. Aujourd’hui, aucune molé­cule de moi n’était pré­sente à ma nais­sance. Bien plus, il y a une minute j’étais un autre. Et plus encore, je suis une fic­tion dif­fé­rente aux yeux de cha­cun qui me connait « bien ». Et je ne puis être mon propre spec­ta­teur : je ne puis me regar­der vivre comme j’observerais une bille de plomb rou­lant sur un plan incliné.

Ain­si, moi, auteure de cet article, je suis une fic­tion. Ce n’est pas déplai­sant d’être un per­son­nage de Piran­del­lo, et cet aspect dyna­mique de notre per­son­na­li­té prend un carac­tère de plus en plus sou­riant au fur et à mesure que l’on vieillit. Mon être n’est plus un esquif empor­té par la rivière du temps, au gré de celle-ci. Je suis for­mée d’un tor­rent de molé­cules qui certes est uni­di­rec­tion­nel, mais qui écume, plane, vaga­bonde et fonce.

… et ce moi, vu par la biologie

Il reste que ma per­sonne, fût-elle fic­tive, épuise iné­luc­ta­ble­ment ses réserves de cel­lules. Cette pré­des­ti­na­tion a été modu­lée récem­ment, après la décou­verte que beau­coup de nos tis­sus dis­posent d’une petite réserve de cel­lules souches. Il s’agit de cel­lules pri­mi­tives en quelque sorte, encore sans voca­tion. Elles sont en grand nombre dans le fœtus, prêtes à diver­ger vers une cel­lule dif­fé­ren­ciée, selon l’organe à éla­bo­rer. Les adultes pos­sè­de­raient encore une petite réserve de cel­lules souches, sur­tout dans les tis­sus qui s’usent et doivent se renou­ve­ler beau­coup, comme la peau. Par contre, le cer­veau était répu­té exempt de telles réserves… jusqu’au 17 février 2006, où la revue amé­ri­caine Science publie une émou­vante pho­to de neu­rones nou­veaux-nés, issus tar­di­ve­ment dans un cer­veau adulte. Il est vrai que ces cel­lules souches nou­vel­le­ment spé­cia­li­sées ne vont pas toutes sur­vivre. Le cer­veau doit don­ner des mis­sions à ces arri­vants mira­cu­leu­se­ment tar­difs. Leur don­ner des tâches de pen­sées. Ce sera plus aisé dans les zones où des réseaux neu­ro­naux bougent, sans être figés sur leur acquit.

Le moi, s’il veut survivre, doit renouveler ses curiosités

Il y a deux méthodes d’accueil pour les frais neu­rones issus de cel­lules souches. Pri­mo, ne pas lâcher prise dans son propre domaine ; res­ter viro­logue si c’est à cela que la vie vous a menée. Ou plu­tôt res­ter appren­tie en viro­lo­gie. Tou­jours sur le sen­tier de la décou­verte. La vieillesse acquiert des res­pon­sa­bi­li­tés à l’égard de ce qu’elle a été.

Secun­do, prendre un nou­veau che­min paral­lèle. S‘engager dans un domaine où l’on ne s’est jamais pro­me­né. La phy­sique quan­tique ? Un viro­logue peut s’en sen­tir proche. Le pho­ton se com­porte en onde ou en par­ti­cule, et c’est un peu vrai aus­si chez les virus. Une épi­dé­mie de grippe se pro­page en vagues. Mais une tumeur peut déri­ver de l’impact d’une seule par­ti­cule de virus. C’est le cas du can­cer du col uté­rin résul­tant de l’impact d’une seule par­ti­cule d’un virus du papillome.

Tâchons donc de péné­trer plus avant dans ce qui m’est net­te­ment plus étran­ger : la phi­lo­so­phie. Pro­blème : je ne sais com­ment appré­hen­der l’abstrait. « Cela ne s’empoigne pas », me dit l’écrivaine Eli­sa Brune, qui voyage avec aisance de la phy­sique à la phi­lo­so­phie, depuis Les jupi­ters chauds jusqu’à L’unité de la connaissance.

Ain­si, selon Eli­sa, l’on n’attaque pas la phi­lo­so­phie de front, on s’en imbibe. Pour entre­te­nir une conver­sa­tion avec cette roman­cière tein­tée de phi­lo­so­phie, j’achète L’aveuglante proxi­mi­té du réel, de Michel Bit­bol — ne fût-ce qu’à cause du titre. Car, en exa­mi­nant un virus de trop près, au micro­scope élec­tro­nique, on est aveu­glé par la poudre d’or qui fut envoyée en oblique pour don­ner du relief. De cercle plat, la par­ti­cule virale est ain­si deve­nue une sphère —, mais inerte : la poudre d’or l’a tuée. Si la boule virale veut pré­sen­ter une per­son­na­li­té digne de réflexion phi­lo­so­phique, il lui faut se lais­ser obser­ver à l’œuvre, dans la cel­lule hôte. Sans quoi la par­ti­cule virale ne serait que ce qu’elle est : un acide nucléique avec de la pro­téine autour. Sans le contexte de la cel­lule hôte, un virus est dépour­vu de sa personnalité.

Faire le pont entre les curiosités de jeunesse et les nouvelles venues

Me voi­ci, aux heures lucides du petit matin, qui applique à la viro­lo­gie quelques pro­po­si­tions de philosophes.

La robus­tesse d’une théo­rie peut dépendre de la fai­blesse des tech­niques expé­ri­men­tales. Je traduis :
une théo­rie résis­te­ra aus­si long­temps que les tech­niques pour la détruire seront fai­bles. On conti­nua de pen­ser que la tuber­cu­lose est une consomp­tion de nature héré­di­taire, tant que Koch ne démon­tra pas, en 1881, la pré­sence de bacilles dans le cra­chat des tuber­cu­leux. Il a fal­lu le voir pour y croire. Et il a fal­lu le pro­grès tech­nique du micro­scope pour faire vaciller la fausse vérité.

Il existe des véri­tés qui prennent l’aspect d’un pro­blème absurde, car leurs pré­mices ont peu de chances d’être vraies.

Dans l’exemple ci-des­sous, ce sera la théo­rie absurde, impro­bable, qui aura pour­tant rai­son, qui gagne­ra dure­ment la par­tie. Le kuru est une ter­rible encé­pha­lite qui régnait chez des tri­bus aus­tra­liennes pra­ti­quant l’anthropophagie. Cette mala­die céré­brale attei­gnait sur­tout le pri­vi­lé­gié, auquel on accor­dait l’honneur de consom­mer le mor­ceau de choix : le cer­veau du défunt. Les bio­lo­gistes vont démon­trer qu’il s’agit bien d’une mala­die conta­gieuse puisque l’on peut la com­mu­ni­quer à cer­tains singes, par ino­cu­la­tion intra­cé­ré­brale d’extraits de cer­veaux récol­tés chez des malades décé­dés du kuru. (Mais pour pour­suivre la démons­tra­tion, on ne va pas jusqu’à dres­ser des singes à pra­ti­quer la simio­pha­gie.) Puis les tech­niques bio­lo­giques butent dans un cul-de-sac : elles ne révèlent pas d’agent responsable.

Ensuite, sou­dain, en Grande-Bre­tagne, voi­ci des vaches qui deviennent folles. Des films nous montrent leur pathé­tique démarche ébrieuse. Leur visage est deve­nu expres­sif et leurs grands yeux glo­bu­leux témoignent de leur angoisse, sinon d’un reproche. Oui, cela peut évo­quer le kuru, car là-bas, les femmes atteintes jetaient des regards reven­di­ca­teurs vers les méde­cins impuissants.

Que leur est-il arri­vé, aux vaches bri­tan­niques ? Ce « mau­vais sort » leur fut jeté par l’homme. Il avait déci­dé d’accélérer la crois­sance des veaux en nour­ris­sant ces bovi­dés végé­ta­riens avec de la poudre de viande. Issue d’où ? De mou­tons… dont cer­tains étaient atteints d’une mala­die voi­sine du kuru.

Au labo­ra­toire, on déduit la pré­sence d’un agent trans­mis­sible chez les vaches folles, car on repro­duit la mala­die d’un ani­mal à l’autre. Et l’on tient le res­pon­sable en main, en quelque sorte : on peut le puri­fier, mais on n’y trouve pas trace d’acide nucléique. Pour­tant, si cet agent mys­té­rieux réus­sit à se mul­ti­plier, à don­ner une pro­gé­ni­ture, l’information doit pas­ser par les quatre bases d’acide nucléique qui consti­tuent le code géné­tique. Peut-être que dans ce cas-ci, l’agent est si petit que notre ana­lyse n’est pas assez fine ? Alors, on essaie d’inactiver l’agent cou­pable, en le trai­tant par les rayons ultra­vio­lets. Eux peuvent détruire des frag­ments d’acide nucléique minus­cules. Mais on a beau irra­dier des extraits de cer­veaux malades, l’agent cau­sal reste imper­tur­ba­ble­ment actif. Il garde sa pro­prié­té conta­gieuse et conti­nue à déclen­cher une encé­pha­lite lorsqu’on l’inocule dans le cer­veau de cer­taines races de sou­ris. La situa­tion devient tout bon­ne­ment absurde : nous voi­ci devant un agent conta­gieux non com­po­sé d’acide nucléique. Com­ment se mul­ti­plie-t-il alors ?

Ce qui est pas­sion­nant dans la recherche, c’est qu’il faut affron­ter l’absurde, sans le contour­ner. Car les faits sont là. À cette cause absurde-ci on don­ne­ra le nom de prion, créant ain­si une nou­velle caté­go­rie dans la clas­si­fi­ca­tion de la bio­lo­gie. Après des recherches têtues, on décou­vri­ra que le prion est consti­tué d’une simple pro­téine, à vrai dire bizar­re­ment contor­sion­née. Elle par­vient à se pro­pa­ger dans le cer­veau en se reco­piant elle-même : elle forme un moule sur lequel une molé­cule fille vient se mode­ler. Cette enti­té bio­lo­gique absurde, ce fan­tôme, qui peut engen­drer une folie chez l’homme et la vache, va se révé­ler être une forme anor­male d’une pro­téine que nous pos­sé­dons tous. Une forme gluante, qui s’accole à ses congé­nères pour conduire à des amas pathologiques.

Mais aujourd’hui notre curio­si­té n’est pas assou­vie ; tout n’est pas réso­lu. Car à quoi donc sert cette pro­téine sous sa forme nor­male, non gluante, chez vous et moi ? Sou­vent, la patho­lo­gie joue un rôle pour ques­tion­ner le com­por­te­ment normal.

Deux théo­ries dis­tinctes peuvent fina­le­ment converger.

Deux théo­ries se sont long­temps heur­tées, concer­nant la cause du can­cer du foie.

Ou bien ce can­cer résulte de la consom­ma­tion chro­nique d’un poi­son, par exemple, l’aflatoxine. Elle est sécré­tée par des moi­sis­sures qui conta­minent des rizières de Chine, et elle se retrouve donc dans l’alcool de riz… Et celui-ci, par­fu­mé d’un soup­çon d’aflatoxine, en acquiert une saveur par­ti­cu­lière, qui incite à la consom­ma­tion. Le foie se dévoue pour détruire le poi­son, mais celui-ci se venge en can­cé­ri­sant les cel­lules du foie. Dans cer­taines régions d’Afrique la même moi­sis­sure pousse sur le col­za au cours des mois de conser­va­tion — et ces régions sont pré­fé­ren­tiel­le­ment affec­tées de can­cers du foie.

Ou bien, ce can­cer est une com­pli­ca­tion à long terme d’une infec­tion par le virus de l’hépatite B.

L’explication actuelle addi­tionne les deux théo­ries, dont aucune n’est suf­fi­sante à elle seule. Ce can­cer, comme plu­sieurs autres, se déve­loppe en deux étapes. Dans ce cas-ci, un virus vient modi­fier les cel­lules hépa­tiques, ce qui les rend sen­sibles à l’aflatoxine ou autre agent chi­mique can­cé­ri­gène. Ici deux agents doivent com­plo­ter pour entrai­ner une maladie.

Quand une science imma­ture devient-elle une science mure ?

Qu’est-ce donc qu’une science mure ? On peut dire qu’il s’agit d’une obser­va­tion ayant abou­ti à une appli­ca­tion pra­tique. Par exemple, dans une ile, une épi­dé­mie de rubéole fut sui­vie, à neuf mois de dis­tance, d’une vague d’anomalies graves chez les nou­veaux-nés. Coïn­ci­dence absurde ou indice à sai­sir ? Il fal­lut attendre que les labo­ra­toires de viro­lo­gie fassent des pro­grès dans la culture de virus pour décou­vrir que, chez ces enfants anor­maux, le virus de la rubéole pul­lu­lait dans les larmes, la gorge et les urines. Ce virus adore se mul­ti­plier dans les tis­sus en for­ma­tion du fœtus. Et dans cette ile, indemne de rubéole depuis long­temps, le virus s’était répan­du à loi­sir. Des femmes enceintes avaient contrac­té une rubéole cryp­tique sans symp­tômes. Grâce à un per­fec­tion­ne­ment tech­nique, la culture du virus au labo­ra­toire, une cause avait été mise à jour. On était main­te­nant équi­pé tech­ni­que­ment pour un dépis­tage pré­coce du virus chez toute femme enceinte et pour la pré­pa­ra­tion d’un vac­cin contre la rubéole.

Une théo­rie concerne sou­vent un ter­ri­toire res­treint. Elle ne peut être extra­po­lée à d’autres situa­tions qu’après avoir subi les mêmes obser­va­tions dans ces nou­velles conditions.

Vers 1935, Bitt­ner observe que le can­cer du sein est excep­tion­nel­le­ment fré­quent chez cer­taines races de sou­ris. Pour que le sou­ri­ceau échappe à ce risque, il suf­fit de l’arracher du sein de sa mère et de le mettre en nour­rice chez une maman de race indemne de ce can­cer. Une fois sevré, le petit sou­ri­ceau peut retour­ner fré­quen­ter sa vraie mère sans risque. L’expérience inverse est tout aus­si concluante : né d’une race sans can­cer, le sou­ri­ceau nou­veau-né va aller acqué­rir ce risque s’il va téter une sou­ris à risque. La chose est si extra­or­di­naire que Bitt­ner hésite à don­ner le nom de virus à ce risque. Il parle de « fac­teur lac­té ». Ne serait-il pas, dès lors, pru­dent de sup­pu­ter que ce « fac­teur lac­té » puisse cir­cu­ler chez la race humaine ? Et en atten­dant plus ample infor­ma­tion, d’empêcher toute jeune maman d’allaiter — s’il y a eu des cas de can­cer du sein dans sa famille ? Il y avait de tels incon­vé­nients à appli­quer une telle mesure que le fameux « prin­cipe de pré­cau­tion » ne fut pas appli­qué. Mais les viro­logues ne pou­vaient négli­ger de remuer ciel et terre, via micro­scopes élec­tro­niques et méthodes de cultures, pour recher­cher le virus du can­cer du sein dans le lait mater­nel humain. Il fal­lut accu­mu­ler les recherches néga­tives, car il est plus dif­fi­cile de convaincre quand il s’agit d’une absence de dan­ger. La recherche scien­ti­fique n’est pas moins utile quand elle est vouée à réfu­ter une hypo­thèse. On atten­dit long­temps avant de clore les recherches viro­lo­giques et épi­dé­mio­lo­giques qui éli­mi­nèrent, pour la race humaine, l’hypothèse d’un lien entre can­cer du sein et trans­mis­sion du risque par le lait.

J’ai ren­con­tré de vieux viro­logues qui se sou­ve­naient avec émo­tion de conver­sa­tions avec Bitt­ner. Il avait des remords. « Quels gas­pillages d’enquêtes mon obser­va­tion n’a‑t-elle pas engen­drés », se lamen­tait-il. Mais sa décou­verte d’infections par­ti­cu­lières chez des races pures reste une notion à gar­der dans la tête.

En outre, l’hypothèse de la trans­mis­sion d’une mala­die par le lait mater­nel n’a pu être défi­ni­ti­ve­ment mise au ren­cart. Un jour, en 1985, l’un de mes anciens étu­diants, le pédiatre belge Phi­lippe Van de Perre me télé­pho­na du Rwan­da pour me dire : j’ai des indices sérieux que le virus du sida peut se com­mu­ni­quer de la mère à l’enfant par l’allaitement. Je refu­sai d’abord de perdre mon temps à recher­cher du VIH dans le lait de ces Rwan­daises. Mais un bon cher­cheur doit être têtu — et doit croire en lui-même plus qu’en son pro­fes­seur. Phi­lippe m’envoya des échan­tillons de lait mater­nel conge­lés, judi­cieu­se­ment choi­sis : ils conte­naient du VIH en abon­dance. Cette décou­verte, une pre­mière mon­diale, fut publiée dans le Lan­cet —, mais accueillie avec embar­ras. Elle était ter­ri­ble­ment déran­geante. Phi­lippe, et tant d’autres avec lui, dut consa­crer leur vie de méde­cin à pro­mou­voir, dans les pays pauvres, une poli­tique du moindre mal : dimi­nuer les risques de conta­mi­na­tion du bébé en rac­cour­cis­sant la période d’allaitement — car le risque de conta­mi­na­tion du nour­ris­son s’accumulait au fil des mois. Le deus ex machi­na, ce fut l’arrivée d’un médi­ca­ment contre le VIH. Admi­nis­tré judi­cieu­se­ment à la mère et à l’enfant, il annu­lait presque les risques. Mais voi­ci alors le pro­blème dépla­cé vers les pays pauvres, qui peuvent dif­fi­ci­le­ment payer la note du médi­ca­ment. Pour une viro­logue, avoir publié une décou­verte impor­tante et éton­nante…, qui se révè­le­ra sans retom­bée utile, dans les pays pauvres — il y a de quoi vous reti­rer la vocation.

Existe-t-il une inexis­tence de cause ?

Une muta­tion, chez une cel­lule, est décla­rée spon­ta­née si elle est sur­ve­nue sans expo­si­tion à une irra­dia­tion ou à un agent chi­mique muta­gène. Donc si seul le hasard a géné­ré une erreur de reco­pie dans le chro­mo­some d’une cel­lule. Or dans les cel­lules de notre corps, au fil de la vie, les erreurs par hasard se mul­ti­plient. Si la cel­lule mutée est viable, elle donne nais­sance à des ilots de cel­lules dif­fé­rentes de ce que nous avons reçu dans notre patri­moine géné­tique. Ain­si, notre corps se trouve constel­lé de petites modi­fi­ca­tions per­son­nelles. Les fautes inno­centes forgent notre personnalité.

On revient toujours à ses premières amours

Car cette notion de per­son­na­li­té nous ramène à Piran­del­lo. Il dit à peu près : serait-ce par les erreurs que l’ennui de nous-mêmes ne s’installe pas ? Chaque être humain dis­pose d’un laby­rinthe secret qu’il par­court sans cesse pour aller se retrou­ver. Et son vis-à-vis use d’un autre laby­rinthe per­son­nel, plus spé­ci­fique que ses empreintes digi­tales ou sa carte géno­mique. Je vois les choses et ignore à jamais com­ment les autres les voient.

Une anec­dote vécue peut illus­trer le piran­del­lisme. Aux tra­vaux pra­tiques de bac­té­rio­lo­gie, nous exer­cions les étu­diants à recher­cher diverses bac­té­ries dans des échan­tillons de cra­chats. Je par­cou­rais la salle de tra­vaux pra­tiques et me pen­chais au micro­scope de chaque étu­diant, pour véri­fier qu’il y avait bien quelques microbes colo­rés sur sa lame. Et je deman­dais à cha­cun de décrire ce qu’il voyait : des petits bâton­nets ? Dis­po­sés en palis­sade ou en fagots ? Ou bien des boules ? Des boules en grappes ou en chai­nettes ? L’un leva un regard exta­sié vers moi, et se conten­ta de répondre : « Je trouve que c’est très joli ce que je vois, madame ! » C’était un point de vue auquel il avait droit.

Par­fois le cher­cheur, las­sé de la ratio­na­li­té, aspire à entendre des sug­ges­tions qui lui per­met­traient de prendre des tan­gentes vers des hypo­thèses plus fan­tai­sistes. Dans la pièce de Piran­del­lo, Sei per­so­na­gi i cer­ca d’autore (Six per­son­nages en quête d’auteurs), les acteurs sur scène tendent l’oreille vers le trou où offi­cie le « sug­ge­ri­tore » — c’est le terme ita­lien pour « souf­fleur ». Il ne tra­vaille pas avec le texte ori­gi­nal sous les yeux, mais sug­gère une réplique approxi­ma­tive à l’acteur en dif­fi­cul­té. Le cher­cheur scien­ti­fique enfer­mé dans sa ratio­na­li­té aurait par­fois besoin d’un sug­ge­ri­tore.

Lise Thiry


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