De l’adversaire
Cela fait quelques semaines maintenant que l’émission « Touche pas à mon poste » a tiré le rideau. Il y a beaucoup de raisons de penser qu’il s’agit d’une émission stupide et potache flirtant avec le populisme et tirant son suc de l’humiliation de ses animateurs. Mais le fait est qu’il s’agit de tout autre chose. En quinze ans d’existence, […]
Cela fait quelques semaines maintenant que l’émission « Touche pas à mon poste » a tiré le rideau. Il y a beaucoup de raisons de penser qu’il s’agit d’une émission stupide et potache flirtant avec le populisme et tirant son suc de l’humiliation de ses animateurs. Mais le fait est qu’il s’agit de tout autre chose. En quinze ans d’existence, rarement un programme de divertissement n’aura autant façonné la manière dont nous parlons de politique.
Car « Touche pas à mon Poste » est une émission politique. Une dizaine de chroniqueurs sans autre qualification que leur grande gueule disent ce qu’ils pensent de l’actualité. Les plus éloquents ont les idées très claires : il faut expulser les étrangers, les syndicats veulent nuire au Français, la gauche est antisémite et antipatriotique. Les plus stupides applaudissent les plus éloquents. Deux perdus défendent timidement — « certes l’immigration a des effets pervers, mais il ne faut pas verser dans l’excès » — des opinions différentes et sont engloutis dans les aboiements du troupeau. Le maitre de cérémonie, Cyril Hanouna, décerne les bons et les mauvais points avant même que les interventions débutent, le regard noir ou cajolant, le bras tendu pour couper la parole, décrétant que Bruno Retailleau fait « un sacré bon boulot », sachant déjà que les Français « savent » que son contradicteur vit dans « son monde de délire ».
Ces émissions se multiplient, et la presse n’est pas en reste. En Belgique, presque tous les journaux sont aujourd’hui possédés par des groupes (Sudpresse, IPM…) dont l’agenda commercial sert un agenda ouvertement sécuritaire et conservateur, et vice versa. Beaucoup de journalistes conçoivent les choses autrement mais ils ne maîtrisent pas la titraille de leurs papiers ni l’usage éditorial qui en sera fait.
Le format de ces émissions et de ces articles mis à part, la teneur des propos politiques tenus dans les médias me frappe aussi. Non par leur contenu mais leur nature. Les représentants politiques n’interviennent pas pour répondre à des questions mais pour asséner les trois phrases qu’on leur a dit – ou qu’ils se sont dit – de répéter durant l’entretien. La chose n’est pas nouvelle, elle est répandue dans tous les partis, et on se souvient des pratiques d’interview de Laurette Onkelinkx par exemple. Ce qui est nouveau, c’est que ces trois phrases sont conçues pour être dissociées de la plus élémentaire des réalités. Un énoncé faux a encore un rapport avec la réalité, puisqu’il la contredit. Il s’agit désormais, dans un entretien, de prononcer des affirmations même pas fausses. Des choses dont la valeur de vérité n’a pas la moindre importance. Une phrase qui va de la bile à la bile, du miroir de soi à sa déformation. Des mots qui posent son monde indépendamment du monde réel, ces mots fonctionnant de manière d’autant plus efficace qu’ils font clan. Le passage obligé de la communication, dans ces conditions, est de marteler la raison pour laquelle ses contradicteurs doivent être disqualifiés par principe. Ailleurs que chez Hanouna, le 30 octobre passé dans l’émission « C à vous », Eric Ciotti explique que l’interdiction de publicité du dernier livre de Jordan Bardella est le fait des « syndicats d’extrême gauche ». Son interlocuteur, Patrick Cohen, lui répond qu’il s’agit d’une clause légale liant l’entreprise Publicis. Mais on découvre ensuite que cette objection ne compte pas, qu’elle soit exacte ou erronée. Eric Ciotti rappellera quatre fois en deux minutes que les syndicats sont d’extrême gauche, qu’ils nuisent aux pays, et que la censure du livre de Bardella est le signe d’une radicalisation extrémiste de la gauche. Eric Ciotti n’était pas venu pour parler d’un livre. Il était là pour dire « extrême gauche » et « radicalisation ».
Il n’y a peut-être plus grand-chose à faire contre tout cela, et ces éléments de débat public se greffent sur des mouvements de fond sociologiques et économiques peu arrêtables. L’Europe de l’après-guerre s’est construite sur un récit : une souveraineté pacifique et dominante, une croissance économique infinie pour les pays qui y travaillent, un développement économique au service de la cohésion sociale. Elle se réveille aujourd’hui terrorisée à l’idée que c’est une illusion.
Les conflits politiques sont aujourd’hui taillés pour transformer les adversaires en ennemis et il faut pourtant tout essayer, éthiquement et stratégiquement, pour ne pas faire de la politique comme Eric Ciotti ou Cyril Hanouna : le défi est composé d’un enchâssement de quasi-dilemmes. Nous – ne me demandez pas ce que je mets dans ce « nous » — devrons assumer des rapports de force politiques de plus en plus brutaux mais prétendons ne pas vouloir nous y résoudre. Nous voulons faire le pari de la délibération tout en devant nous préparer à ce que nos adversaires nous considèrent comme des ennemis ou comme des étrangers politiques, ce qui revient au même. Notre main gauche sait que le cordon médiatique contre l’extrême droite est efficace tandis que notre main droite prétend croire en la force du meilleur argument. Nous dénonçons la dilution de la raison publique mais sommes parfois les premiers à considérer que celle-ci est une vieille chose à déconstruire ou le cache-sexe pseudohumaniste de toutes les dominations structurelles. Nous craignons que la carte des rhétoriques d’extrême droite recouvre les territoires bien tangibles des injustices sociales, physiques et matérielles ; mais beaucoup pensent que ce sont les discours – nos lois, nos normes collectives, nos étiquettes, nos tabous — qui déterminent ces injustices matérielles, et les identifient en tout cas comme telles. Nous voulons que les mots aient un sens mais c’est peut-être pour cela qu’Eric Ciotti et Cyril Hanouna ont plus confiance en les leurs que nous en les nôtres. À vrai dire, nous sommes un peu perdus. Et nous ne savons même pas qui nous sommes, puisque certains ici pensent que je parle de la gauche et d’autres pensent que je parle des démocrates.
Il est, aujourd’hui, fort possible que les démocrates aient déjà perdu toutes les batailles. Je crois qu’il est probable que tous les pays voisins de la Belgique soient gouvernés par l’extrême droite dans une quinzaine d’années. Il va falloir bosser et il n’est pas certain que ce sera suffisant.
