De la justification
Je suis parfois frappée par le manque de justification qu’ont en général les élèves par rapport à leurs réponses à des questions scolaires, les politiciens par rapport à leur bilan politique ou les gens par rapport aux choix de leur vie courante. Aux élèves, on peut encore trouver des excuses : leur cerveau est en pleine maturation, certains n’ont […]
Je suis parfois frappée par le manque de justification qu’ont en général les élèves par rapport à leurs réponses à des questions scolaires, les politiciens par rapport à leur bilan politique ou les gens par rapport aux choix de leur vie courante.
Aux élèves, on peut encore trouver des excuses : leur cerveau est en pleine maturation, certains n’ont pas atteint le stade suffisant de l’abstraction que pour imaginer concevoir et communiquer sur le processus décisionnel interne qui leur a fait adopter ce comportement ou proposer cette réponse. Ainsi, quand on leur demande de « justifier leur réponse », faut-il, en tant qu’enseignant « bienveillant », préciser la demande : « Quels sont les indices textuels ou visuels qui t’ont amené à cette conclusion ? Quels sont les moyens expressifs utilisés pour délivrer ce message ou pour conclure de l’appartenance de ce document à tel mouvement artistique ? … » Par là même, il s’agit entre autres d’éveiller ces jeunes consciences à formuler une justification appropriée, permettant de réellement appréhender les faits et décisions à partir d’une base de savoir commune ou d’éléments observables et partageables. Cela revient à tenter de leur faire accepter que leur propre réflexion n’est pas la seule valable mais qu’elle coexiste avec d’autres cheminements intellectuels possibles, potentiellement aussi valables que celui qu’iels empruntaient naturellement. Autrement dit, il est essentiel que les élèves, contrairement aux IA que nous entrainons actuellement, puissent rendre compte du processus hypothético-déductif et logique qui les a amenés à formuler une réponse précise (verbale ou comportementale) en identifiant correctement les éléments qui ont influé sur leur prise de décision. Dans le cas contraire, le risque serait que le raisonnement des adultes de demain devienne des boites noires dont les processus mentaux, obscurs et indescriptibles, finissent par se calquer uniquement sur la reproduction d’idées préconçues et simplifiées.
Mais, peut-être que cette compétence-là n’est pas si importante. Après tout, iels sont toujours plus nombreux·ses à utiliser quotidiennement ces IA conversationnelles, par manque de temps ou de curiosité, et à leur faire confiance alors même que ces « intelligences artificielles » sont incapables de citer leurs sources voire les inventent pour rendre leurs propos crédibles. À l’heure de la prolifération des vérités alternatives et des discours haineux sans fondement, je me demande : demain serait-il déjà aujourd’hui ?
Aux politicien·nes, il est déjà plus difficile de trouver des excuses, mais des explications, il en foisonne. Il semble que, pour des raisons électoralistes, rares sont ceux ou celles qui font campagne en développant un réel projet politique et/ou en défendant un bilan. Les campagnes électorales, aujourd’hui, sont émaillées de coups bas, de trahisons, de révélations chocs vraies ou fausses, de propos polémiques, d’attaques ad hominem – car il n’existe pas de mauvaise publicité. L’ethos de ces « bêtes politiques » ne met plus en avant l’éthique personnelle mais la morgue prétentieuse d’un paon de pacotille. Ainsi, collectivement, la classe politique parait avoir délaissé les débats politiques (basés sur une argumentation logique et intelligente montrant les capacités d’organisation, de priorisation et de leadership de son orateur·ice), pour une stratégie argumentative fallacieuse, basée sur un de nos biens « utiles » biais cognitifs : le biais de vérité illusoire. La simple exposition répétée à un même message finit par rendre ce message véridique à l’entendement de son auditoire. Les publicitaires avaient déjà largement compris et exploité ce mécanisme, d’où la prolifération dans nos sociétés de slogans et jingles. C’est maintenant aux politiciens de leur emboiter le pas. Pour preuve, ce petit jeu – parviendrez-vous à identifier les politicien·nes ou les partis qui ont fait campagne sur ces slogans : « Yes we can » ; « Make America Great Again » ; « Le choix de la rupture » ; « Autrement et mieux »1. Simplissime, n’est-ce pas ? Et si cela ne vous suffit pas – et vous auriez raison, il faut être exigeant dans son acceptation d’arguments logiques – je vous renvoie vers une analyse des discours politiques de Donald Trump, réalisée par le Monde2 : y sont analysés entre autres la longueur des phrases, les thématiques récurrentes, les champs sémantiques employés et les stratégies argumentatives. Il ressort de l’analyse d’une cinquantaine de ses discours que Donald Trump n’argumente pas, il répète, et cela suffit. En s’imprimant progressivement dans l’esprit de ses électeur·rices qui se révèlent davantage être des supporters, des fans, ses assertions simples, non étayées, deviennent des réalités difficiles à contester et opposables au reste du monde – aux « Autres ». Cette logique d’abandon d’une argumentation claire se voit dans le meeting de campagne du candidat précité du lundi 14 octobre 2024, en Pennsylvanie : plutôt que de se prêter à l’exercice attendu d’un question-réponse avec ses potentiels électeurs, Donald Trump a préféré diffuser une playlist musicale et… danser devant la foule. Êtes-vous conquis·e, persuadé·e ? Moi, j’ai un doute.
Cette habitude d’asséner des vérités générales sur un monde homogène et uniforme plutôt que de négocier la réalité et la faire advenir dans sa nuance et sa pluralité est-elle à mettre en lien avec le retour des guerres actives aux frontières de (voire dans) nos démocraties ? « Répondez par une dissertation de 900 mots ». Je vais moi-même éviter de répondre à cette question (même si je n’en pense pas moins), en usant d’un autre tour de passepasse oratoire : l’usage de la question rhétorique.
Enfin, aux gens « normaux », on peut reprocher, dans un mouvement contraire de ce qui se passe dans le monde scolaire et politique, l’abondance du recours à la question de justification adressée… à ceux et celles qui dévient de la norme : « Pourquoi es-tu végétarienne ? Et tu manges des insectes ? Pourquoi n’utilises-tu pas un smartphone comme tout le monde ? Pourtant, tu utilises bien un ordinateur portable, non ? Pourquoi ne voyages-tu pas en avion ? Tu arrêterais d’utiliser l’électricité parce qu’elle est produite à partir d’uranium ? Tu veux revenir à l’âge de pierre ? … » à chaque nouvelle rencontre, je suis tenue de me justifier sur les choix réfléchis que j’ai été amenée à prendre au cours de ma vie. Mon argumentation est scrutée à la loupe, on essaie de me persuader d’adopter des comportements inverses, souvent en usant de l’absurde (« Et les légumes, ce ne sont pas des êtres vivants aussi ? Tu n’entends pas les carottes hurler dans la casserole ? En étant végétarienne, tu seras en mauvaise santé ! Tu ne vas pas imposer un tel régime à ton enfant ? … »3) alors même que ces inspecteur·rices de normalité sont incapables d’expliquer pourquoi iels ont adopté un régime omnivore, ou sont devenus aussi « accros » à leur smartphone. Ces comportements – l’usage d’un smartphone, le régime alimentaire, le rapport à l’hétérosexualité, nos modes de déplacement… – font tellement partie de nos impensés que nous oublions vite qu’ils dépendent pourtant de choix. Pour nous simplifier la vie, nous abdiquons et copions alors les pratiques dominantes au sein de notre société, renforçant la « norme culturelle » à laquelle nous nous restreignons. À laquelle on « s’identifie ».
Ces demandes de justification, posées par monsieur et madame Tout-le-Monde, révèlent ainsi leur caractère intrusif – la justification liée à certains choix de vie relève d’informations personnelles, voire intimes et souvent intolérant – l’interrogation porte sur ce qui dévie de ce que l’interrogateur·rice envisage comme « normal », ce qui apparait comme étrange, bizarre, complexe.
Pour porter le paradoxe à son comble, je revendique donc plus de justification de la part de mes élèves et des politicien·nes en charge ; mais qu’on me foute personnellement la paix quant à mes choix individuels et qu’on arrête de me demander de me justifier. Je suis moi, en même temps qu’« un autre », et j’ai déjà suffisamment à me justifier devant ma propre conscience, car il est loin d’être évident de conscientiser les choix implicites que la société nous invite à adopter « sans réflexion » et à rester cohérent d’un bout à l’autre. Autrement dit, si vous voulez de la justification : tournez-vous d’abord vers les politicien.nes, vers vos adolescent·es, voire, si vraiment vous avez épuisé les deux précédentes catégories, vers vous-mêmes. Mais dans ce cas, attention avec la dissonance cognitive !
- Dans l’ordre : 1.Barack Obama ; 2.Donald Trump ; 3.le PTB ; 4.le Vlaams Belang.
- Karim El Hadj, « Donald Trump vous manipule, voici comment », Le Monde – Explications, 13 octobre 2024, [consultable sur YouTube].
- Je prends ici des remarques réelles sur le végétarisme, choix individuel qui n’a pas de véritable impact sur la manière dont les autres choisissent de mener leur vie. Plus le sujet devient « sensible » (par exemple le refus de maternité, le choix d’une sexualité queer…) plus les remarques se font acerbes et irrationnelles.
