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De la droite à l’extrême droite : la radicalisation des troles

Numéro 7 – 2018 - communication extrême droite Harcèlement réseaux sociaux Violences par Renaud Maes

novembre 2018

« Coordonnées du débat » est une série de textes présentant des réflexions sur les caractéristiques du débat public contemporain, tout particulièrement, du débat en ligne. Entre retour réflexif et viatique pour les réseaux sociaux, elle se fonde sur l’idée qu’une part non négligeable de ce qui peut être vécu aujourd’hui comme une crise du politique s’enracine dans la manière dont nous débattons (ou pas) de la chose publique.

Articles

La question de la violence des échanges sur les réseaux sociaux est devenue une préoccupation classique de la littérature scientifique1, singulièrement en ce qui concerne les échanges politiques2. Le cyber-harcèlement constitue également une thématique extrêmement porteuse, surtout lorsqu’elle concerne les jeunes et le milieu scolaire3. Si plusieurs autrices et auteurs ont bien décrit l’acharnement visant certaines figures politiques — la sociolinguiste Laurence Rosier ayant notamment décortiqué les attaques contre Christiane Taubira4 —, rares sont les travaux qui interrogent les mécanismes de harcèlement à connotation politique en ligne.

En outre, la plupart des travaux se consacrent à des études de corpus de commentaires publics. Peu fréquents sont les chercheurs qui parviennent à se procurer les messages privés qui accompagnent généralement les commentaires publics, encore moins à former un corpus exhaustif5. Cela peut s’expliquer au risque d’une généralisation des enseignements des études sur le harcèlement en ligne parmi les élèves de secondaire : si la cible arrive à mettre de la distance par rapport aux contenus qui lui sont adressés, elle aura tendance à ne pas y voir d’intérêt et à supprimer assez systématiquement ce « spam ». Dans le cas contraire, le(s) harceleur(s) arrivant à entrer dans l’intimité de la personne visée, elle aura tendance à cacher ces messages6. Dans les deux cas, l’accès aux messages privés sera difficile ou impossible. Par ailleurs, l’impossibilité de former un corpus exhaustif est encore renforcée du fait que le média préféré des harceleurs est l’e‑mail.

J’ai en cette matière un avantage particulier. Depuis la publication en avril 2016 d’un billet de blog relatant l’arrestation musclée de militants antiracistes à la Bourse et celle d’une analyse de 143 mails et 22 commentaires publics postés sur mon blog personnel, quelque dix-huit jours plus tard7, je suis la cible d’un nombre indéterminé de « fans » qui s’emploient à m’envoyer un maximum de messages injurieux par de nombreux moyens, avec toutefois une préférence pour l’e‑mail. Chaque apparition publique, chaque statut partagé sur les réseaux socionumériques, sont l’occasion pour eux de redoubler d’efforts.

Je dispose de ce fait actuellement d’un corpus proche de l’exhaustivité8 de plus de 3.400 messages de longueur très variable, essentiellement envoyés depuis de fausses adresses mails (éventuellement créées pour quelques jours). Plus précisément, le corpus est constitué de 273 messages envoyés publiquement sur les plateformes de réseaux socionumériques, m’identifiant dans l’interpellation émise par des profils « anonymes », 138 messages personnels transmis via ces mêmes plateformes depuis des profils « anonymes » et 3.003 courriels. L’essentiel de notre propos sera consacré à ces derniers.

Deux caractéristiques de ce corpus nous intéresseront : d’abord les différents « mondes sémantiques » qui en émergent, ensuite le processus de construction identitaire des harceleurs — en fait, d’affirmation identitaire — au travers de leur harcèlement. Évidemment, ce corpus n’est pas forcément représentatif et, bien qu’il provienne de quelque 987 adresses, il est sans doute le fruit d’un nombre très restreint de personnes (qui entretiennent manifestement des relations). Il n’en reste pas moins qu’il constitue l’un des rares corpus permettant une étude in extenso de mécanismes des harceleurs, mais aussi de l’influence des discours extérieurs sur les leurs propres.

Cinq « mondes sémantiques », une cible politique

L’ensemble du corpus a été codé et introduit dans un logiciel de traitement lexicométrique appelé « Iramuteq9 », qui permet notamment d’identifier les différents « mondes sémantiques » de l’ensemble des messages. Il s’agit de déterminer les termes les plus fréquents et les plus souvent associés dans les phrases des messages, puis de procéder à un « classement » permettant de mettre en évidence plusieurs « classes de termes » qui, chacune, correspondent à des types de discours différents (des « mondes sémantiques »). À priori, plus il y a d’émetteurs, plus il y a de types de discours et plus on trouve de classes en analysant un corpus comme le mien. Dans ce cas-ci, il n’émerge finalement que cinq classes d’analyse, indiquant soit un nombre d’émetteurs réduits, soit une proximité discursive très étroite des émetteurs.

La première classe qui apparait (avec 27% des formes actives, c’est-à-dire des termes qui sont pertinents pour l’analyse une fois que l’on enlève les articles, déterminants, etc.) est celle de la politique, avec des mots comme « bobo », « bisounours », « islamogauchiste », « gauchiste », « écolo », « communiste », « collabo », « Francken », « droite », « nazi », « antifasciste10 », « antifa », etc.

La seconde classe est celle du discours raciste (23% des formes actives): « beur », « arabe », « Ahmed », « voilée11 », « noir », « bamboula », « nègre », « Molenbeek », « Schaerrakech12 », « Marrokenbeek », « étrangers », « Juifs », « terroristes », etc.

La troisième classe, liée à la deuxième, est celle du discours sexuel et homophobe (22% des formes actives): « tapette », « pédé », « pute », « bite », « cul », « gros », « jouir », « enculer », « lope », etc.

La quatrième classe est celle de la violence explicite (10% des formes actives), avec des termes comme « pleurer », « casser », « mal », « jambes », « adresse », « rue », « crever », etc.

La cinquième classe est celle de la fixation scatologique (18% des formes actives): « caca », « chier », « pipi », « slip », « merde », « mouillé », « froc », « écraser », « puer », etc.

Alors que la première classe est commune à la plupart des messages, les troisième et cinquième classes correspondent à des messages plus spécifiques (et distincts), permettant de repérer deux sous-corpus (et, potentiellement, deux auteurs ou types d’auteurs différents).

L’analyse des quelques exemples caractéristiques de la première classe permet de bien appréhender la portée politique du harcèlement dont il est question : « sale bobo écolo tu as ta face de gauchiste à la télé », « antiraciste antifasciste ahah tu vas crever », « theo francken c’est un sain toi une pute », « collabo des migrants la libération on va vous avoir », « vos éructations de gauchistes bisounours»…

Il est notable que la majorité des exemples (53%) comporte une forme d’assignation catégorielle posée sur le mode de l’interpellation (termes en début de phrase, répétition, éventuellement usage d’un point d’exclamation). Qui plus est, ces morceaux de phrases ne sont pas disposés au hasard dans les différents e‑mails reçus. Un traitement complémentaire du corpus13 nous permet de mettre en évidence que la plupart du temps, ces interpellations sont les premières phrases du message envoyé.

On retrouve là une caractéristique intéressante des discours de harceleurs qui consiste à construire le destinataire comme un « autre » étranger à soi-même, par l’assignation d’une étiquette. D’une certaine manière, cette interpellation-labellisation permet de creuser la tranchée, de marquer l’opposition d’emblée : il y a « toi » et « moi », qui correspond à un « eux » et « nous », par exemple « toi qui fais partie des bobos » face à « moi qui fais partie de tous ceux qui ne vous ressemblent pas ». Ce qui est intéressant, c’est que le « moi » en question n’apparait jamais, il se masque toujours derrière une meute (« nous », « on »).

L’exemple suivant l’illustre parfaitement :

« Bobo ! Islamogaucho ! Pute ! Tu aimes les arabes, ah oui ! Les vrais belges n’oublieront pas. Nous serons là quand vous viendrez pleurer, nous aurons des armes. Et on vous traitera comme les collabos que vous êtes…»

On voit bien que l’interpellation initiale sert à créer cette distance qui permet d’affirmer ensuite une appartenance à deux groupes présentés comme irréconciliables (l’appel à l’adjectif « vrai » qui est un verdict en lui-même : il y a les « vrais Belges » et les « faux Belges »), avec un glissement du singulier vers le pluriel.

Mentionnons un autre exemple illustratif, qui insiste largement sur la question de cette irréconciliabilité :

« Toi y en a gentil bobo, toi y en a vouloir aider tout le monde, toi y en a si ouvert, c’est bien, c’est bien. Nous, on est dans le réel. Nous, on voit ce que c’est Bruxelles. Un repère de terroristes. Il y a deux camps. Tu as choisi celui des meurtriers. Nous devrons bien nous défendre. Évite de marcher seul dans la rue. Nous sommes là. »

L’interpellation initiale prend ici la forme du « parler “petit nègre”», pour reprendre l’expression de Laurence Rosier qui en relève l’usage pour dénigrer Christiane Taubira14, dans le but évident de moquer, d’infantiliser. Le contraste stylistique avec la suite du texte est voulu, il marque la rupture. La première phrase est d’ailleurs une énumération longue, les phrases suivantes sont hachées. Cette rupture dans le style s’accompagne de l’opposition entre « toi bobo » qui « choisis un camp » et « nous/on », « dans le réel », qui est un autre « camp ». Cela renforce évidemment l’effet dramatique de la menace finale. Ce qui est notable, c’est que cette menace devient finalement extérieure à l’auteur du texte, donc à celui qui la profère. La logique veut que l’on n’ait pas d’autre choix que de « nous défendre » face à un « camp de meurtriers » : finalement, par l’interpellation-assignation l’auteur ne doit plus assumer sa violence dans la menace qui suit.

Construire l’ennemi

Le mécanisme de construction du destinataire comme ennemi dangereux (ce qui légitime le harcèlement par les émetteurs) passe donc par une assignation identitaire qui prend des formes très différentes en fonction des cas. Les « étiquettes » de cette assignation méritent dès lors un examen en elles-mêmes. Nous n’avons pas la place ici pour un recensement complet, nous choisirons donc deux termes particulièrement fréquents dans le corpus.

Le premier terme que nous examinerons est le terme « bobo » (753 occurrences), qui est, dans le discours de la droite radicalisée, une insulte sociotypique15 qui ne correspond toutefois à aucune catégorie sociologique16. D’une certaine manière, la figure du bobo est un mythe au sens de Barthes, c’est-à-dire un outil idéologique qui « réalise les croyances dans le discours »17. Il désigne de manière diffuse une personne appartenant à la (petite) bourgeoisie intellectuelle, votant plutôt à gauche, disposant de revenus suffisants pour vivre décemment, fréquentant les institutions culturelles, soucieuse des questions environnementales… et suspecte des vices les plus profonds : mépris des milieux populaires, volonté d’enfermement « entre soi », aveuglement idéologique, hypocrisie politique (elle défend ses privilèges en prétendant agir pour l’intérêt collectif)18.

Comme le résume parfaitement Sylvie Tissot, « la dénonciation du bobo est aujourd’hui une manière facile et faussement audacieuse de stigmatiser l’antiracisme et le combat contre toutes formes de discrimination. Des causes auxquelles le peuple, le “vrai”, serait profondément allergique19 ». Utilisée par des figures médiatiques et politiques tant de gauche que de droite, l’étiquette symbolise à merveille le mécanisme populiste consistant à pointer du doigt les intellectuels (et les artistes) — singulièrement ceux qui sont issus des classes moyennes et populaires — pour mieux dissimuler les endroits où se creusent réellement les inégalités ou pour mieux défendre la nécessité d’un régime autoritaire voire totalitaire. Lors des élections présidentielles de 2013, Marine Le Pen put de la sorte défendre un régime ultralibéral et simultanément prétendre « protéger les plus faibles » en fustigeant la « gauche bobo et corrompue », qu’elle rendait (seule) responsable de la situation économique française.

La « corruption » des bobos tient dans leur mode de vie déconnecté, dans leurs priorités qui empêchent de voir « les vrais enjeux » : antiracisme, féminisme, lutte pour les droits LGBTQI+ sont autant de « diversions » par rapport à des enjeux principaux, ancrés dans « le réel ». Ce réel, cette réalité, est d’ailleurs un mot qui revient souvent dans les exemples.

« Réveille-toi connard ! La réalité est là ! On est envahi…»

« C’est par opportunisme que tu ne veux pas voir le réel ? Ou parce que tu aimes donner ton cul aux arabes ? »

Un second terme particulièrement intéressant est « collabo » (644 occurrences). Ce terme est de plus en plus fréquemment utilisé par la droite radicalisée pour qualifier des personnalités plutôt à gauche, ce qui peut surprendre : quel est en effet le lien entre cette dénomination qui évoque forcément la collaboration nazie et des personnes plutôt à gauche de l’échiquier politique ? La réponse tient en partie dans la question migratoire. Les exemples suivants permettent d’en rendre compte.

« Toi et tes copains bobos, vous ferez moins les fiers quand on violera dans nos rues, même des enfants, avec tous ces Arabes qui nous envahissent. J’espère que ça t’arrivera, sale collabo. »

« À cause des collabos gauchistes comme toi, Marrokenbeek on ne peut plus y aller. C’est plein de bazanés et de voilées. Ça crie Allah ouakabar partout. Et bientôt toute la Belgique ce sera comme ça. »

« Ces rats copulent dans les caves, ils font des tournantes et ils mettent leurs voilées en cloque. D’autres rats viennent s’ajouter tous les jours. Bruxelles est débordée de vermine. Les collabos les aident bien. Tu participes aux tournantes ? Dis-moi, t’es certainement pas du côté des mecs, tu dois mettre un voile ? Peut-être que toi aussi, à force, ils te mettront enceinte. »

Ces trois messages permettent d’appréhender l’emprunt par les émetteurs d’éléments de la « théorie » du « grand remplacement », vieille antienne d’extrême droite (en Belgique, on citera notamment Roger Nols, qui développa largement la question dans La Belgique en danger, paru en 1987). L’idée en est simple : il y aurait en Europe aujourd’hui, du fait des migrations et d’un taux de naissance plus élevé dans les familles d’origine immigrée, un remplacement de population. Cette théorie conspirationniste qui se répand dans sa version « actualisée » par l’écrivain d’extrême droite français Renaud Camus et la démographe Michèle Tribalat, proche du FN, connait de nombreux promoteurs illustres, comme Éric Zemmour, Nicolas Sarkozy, Alain de Benoist, Laurent Waucquiez et Michel Houellebecq… Sa prégnance est telle qu’un sondage IFOP réalisé en 2017 pour Conspiracy Watch et la fondation Jean Jaurès auprès de mille Français suggérait qu’en France, entre 45 et 51% (à un niveau de confiance de 95%) de l’opinion accréditent cette thèse20.

Les « collabos » sont donc, dans cette optique, ceux qui contribuent à ce « remplacement », ceux qui sont suspectés de collaborer avec un ennemi extérieur qui « infiltre » la société et prépare un « basculement ». Les raisons potentielles de cette collaboration sont pointées dans les messages : naïveté (d’où l’utilisation du terme « bisounours ») voire bêtise, proximité idéologique (« islamogauchiste »), corruption morale. Le terme « collabo » montre à l’envi que les émetteurs font se rejoindre ennemi extérieur et ennemi intérieur en une seule entité effroyable. Il faut noter que ce processus est largement favorisé par les discours politiques et médiatiques sur les attentats de Paris et Bruxelles et le phénomène dit « de radicalisation ». Mieux encore, les rapports sur les homegrown terrorists, les sorties sur les mosquées comme « hub » vers le terrorisme, la description de Daech comme une organisation centralisée, tout cela a alimenté un climat anxiogène qui favorise la représentation d’un ennemi mythique infiltrant nos sociétés. Un exemple l’illustre parfaitement :

« Tu ouvres grand les portes pour la déferlante islamiste. Daech est déjà là et toi, tu défends les terroristes. Tu es un pion de Daech. On va te libérer de ta soumission, même si ça veut dire te crever. »

L’ennemi fascine

Un point intéressant dans l’analyse de ces messages est l’association entre les deuxième et troisième classes de mots, c’est-à-dire l’association entre discours racistes et discours sexuels et homophobes. Cette association est très forte, comme plusieurs des exemples déjà cités permettent de s’en rendre compte. Ils reposent sur l’idée que ce qui me rend allié (ne fût-ce qu’objectif) du péril contre lequel il faut lutter (qui légitime le discours raciste), c’est la « corruption de mes mœurs » (qui légitime le discours homophobe). Ce ressort argumentatif qui fait de « l’homosexuel » la figure de toutes les trahisons contre l’ordre social tel qu’il doit être est évidemment très ancien. Il a connu des formes de théorisation sous plusieurs régimes dictatoriaux, parfois à grand renfort d’expertises psychiatriques21. Il rappelle aussi l’assimilation entre homosexualité et féminisation de la société, qui est conçue comme profondément dangereuse à l’heure où des crises nécessitent des réponses « viriles »22.

Mais ce qui est ici particulier, c’est que la dénonciation de cette corruption insupportable prend des dimensions singulièrement lyriques, outrageusement descriptives ou presque « cliniques » dans plus de 15% des messages reçus.

« Les arabes à grosses bites, à bonnes très bonnes grosses bites, qui enculent bien profond et bien large, cela te doit te faire beaucoup de bien, petite pute ? […]»

«[…] Tu aimes les gros sexes bien larges des blacks qui s’enfoncent à 2 dans ton cul ? On va te couper ta queue puisque tu n’en as pas besoin. »

« Un beau beur poilu et vite tu donne ta bouche et ton cu. Plusieur fois. Et tu recomence. […]»

« Je n’ose imaginer votre délice à vous faire longuement défoncer par toutes ces longues verges étrangères. Votre anus dilaté doit faire sensation. Une véritable femelle qui se donne pour rien, sans aucune dignité. Nous savons comment vous la faire retrouver, votre dignité perdue. Vous la retrouverez dans un camp, où vous serez dressé à être un homme. Si vous échouez, nous aurons toujours la solution de la lobotomie et de la castration. En attendant, peut-être allons-nous vous casser quelques membres, devant chez vous, afin que tous puissent admirer ce qui arrive aux pervers. »

Ces attaques sur la sexualité font la part belle aux stéréotypes sexuels (taille du sexe des « blacks », « beur poilu », etc.). Elles assignent également au destinataire un rôle exclusivement « passif ». Les répétitions (fréquentes), l’insistance sur la taille des sexes, tout cela montre que la violence exprimée est aussi une manière de dire des fantasmes. La rédaction d’un tel message est en réalité un moment d’expression libre d’une série d’angoisses existentielles et le « défoulement » dans un champ entraine le « défoulement » dans les autres : l’expression de l’angoisse d’un ennemi fantasmé permet ensuite de dire une angoisse par rapport à la sexualité et d’enchainer avec l’expression de pulsions violentes. Plus encore, l’angoisse de cet ennemi s’accompagne d’une angoisse du viol, qui s’exprime dans de nombreux messages (16%). À la puissance physique de l’ennemi (zone de non droit, agressions, terrorisme…) correspond sa puissance sexuelle (fertilité, viol, charisme…). L’ennemi fantasmé est donc à la fois conçu comme source d’effroi, mais aussi comme source de désir, en cas de victoire, sa domination serait totale, l’aliénation du « nous » (les « résistants », « vrais belges»…) serait entière. Toute empathie envers lui implique un abandon à terme, une corruption complète et irréversible. L’exemple suivant est paradigmatique :

« Une fois que tu as gouté a leur bite, tu ne peut plus t’en passé. Tu veut être une voilée comme les autres, le cul à l’air sous la burka. Pendant qu’il vont se faire explosé dans le métro en tuant les patriotes. Il reviennent après baisé leur femelles. »

On remarque une faille de logique évidente : comment quelqu’un qui vient de se « faire exploser » dans un métro peut « revenir » pour avoir des relations sexuelles ? Cette faille de logique apparait révélatrice de la dimension surhumaine de l’ennemi, de sa puissance qui dépasse le réel.

En outre, de manière symptomatique, le vocabulaire utilisé dans nombre de ces messages « fascinés » reprend une série de mots-clés caractéristiques des portails pornographiques (« bbc », « cuckhold », etc.). Considérons en particulier les treize messages associant « cuckholding » et « bbc » : dans ceux-ci en effet, la description suggère systématiquement que la puissance sexuelle des « noirs » ou « blacks » symbolisée par la taille de leur sexe (« bbc » c’est-à-dire big black cock), mais aussi par des propriétés d’ordre presque magique (comme une odeur ou du sperme addictifs) fait que non seulement toute femme est potentiellement « corruptible », mais, plus encore, tout homme peut lui aussi « tomber sous le charme » (pour reprendre l’expression de l’un de ces messages). Or ce scénario correspond à un scénario-type de la production pornographique23, qui connait un sérieux succès sur les plateformes de vidéos gratuites comme Pornhub, Xtube, etc.

La forte association entre les accusations de collaboration au « grand remplacement » et d’entretien d’un commerce (homo)sexuel avec « l’envahisseur » amène une question spécifique : celle du rôle que joue l’homosexualité d’une personne dans sa désignation comme cible de harcèlement. Ainsi, dans ces mêmes pages, Christophe Mincke, il y a peu, publiait une analyse d’un corpus plus réduit de messages justifiant la mort par balle de Mawda Shawri24, mettant au jour certains ressorts de la rhétorique d’extrême droite. Bien que largement diffusé, ce texte n’a pas suscité la moindre tentative de harcèlement. Ce simple parallèle ne permet bien entendu de tirer aucune conclusion, mais il indique une question de recherche intéressante : en quoi l’identification d’un individu comme homosexuel a‑t-il comme conséquence de le désigner comme une cible préférentielle de harcèlement, au sujet de questions politiques sans lien aucun avec son orientation sexuelle ?

L’ennemi nous fait victimes et résistants

Le mécanisme par lequel des personnes justifiant la mort d’un enfant peuvent se placer en victimes est relevé par Christophe Mincke dans son analyse précitée. Il s’agit de faire de l’enfant le symbole d’une menace en cours de réalisation (« l’invasion », « le grand remplacement ») pour finalement en déduire que sa mort est soit un « dommage collatéral » d’une guerre indispensable, soit que l’enfant lui-même participait de la menace (et devait donc être éliminé). Le même type de mécanisme est explicitement à l’œuvre dans le corpus que nous analysons, avec des déclinaisons spécifiques. La posture victimaire concerne soit l’émetteur, soit ses proches, soit des groupes sociaux que l’émetteur affirme défendre, soit des figures politiques ou médiatiques dont il se sent proche.

En ce qui concerne l’émetteur et ses proches, un certain nombre de messages indiquent que leur(s) émetteur(s) vit à Bruxelles (195 occurrences) et nomment des communes où les quartiers populaires sont fortement représentés (reviennent surtout Schaerbeek, Molenbeek, Forest et Anderlecht). La plainte est ici fréquemment centrée sur des questions de « propreté », de « nuisances sonores », d’insécurité (« risque d’agression »). Relevons que l’expression chiraquienne « les bruits et l’odeur » apparait quelque trente-huit fois (nous y reviendrons). Une série d’autres messages du même registre suggèrent un danger pour la sécurité sociale (22 occurrences), mais la majorité mentionne les attentats, le terrorisme, la violence (226 occurrences au total). L’extrait du message suivant, anormalement long, illustre bien la posture victimaire :

«[…] Le sang des enfants, des mamies, a coulé dans le métro. Les policiers ne peuvent plus entrer dans Molenbeek. Nous avons peur, nous vivons dans la peur. Tout ça parce que des gens comme vous sont aveugles, qu’ils ne veulent pas voir les islamistes qui ont envahi nos quartiers. Vous nous avez livrés aux fanatiques. Nous sommes les victimes silencieuses de vos choix, ceux qui meurent dans le métro, ceux qui se font agresser dans la rue, ceux qui ne peuvent plus trouver de la nourriture normale dans les magasins. […]»

Les messages qui s’inscrivent dans le registre de l’autovictimisation contiennent en outre de nombreux appels à « nos enfants » et insistent fortement sur le fait que l’émetteur agit non pas pour lui, même s’il est victime, mais dans un geste altruiste.

« Je pourai men foutre mai je sui pa com sa je pens a nos enfent. No fill doi pouvoire sortir la nui sen fair violé. »

Si l’on a déjà vu dans les exemples ci-dessous l’intérêt pour les enfants, les vieillards et les jeunes filles, la figure la plus évidente de la légitimation dans la défense de « victimes » est évidemment l’opposition de « nos SDF » aux « migrants », qui revient dans plus d’une centaine de messages, sur un mode proche de l’exemple suivant :

« Les migrants que tu héberges avec tes petits copains, qu’est-ce qu’ils ont de plus que nos pauvres, nos sdf ? Tu aimes les noirs, c’est ça ? Et faut laisser crever les pauvres belges ? »

Soulevons que les migrants sont plus fréquemment associés aux « Noirs » qu’aux « Arabes », qui constituent deux groupes distincts qui se rejoignent toutefois dans le « tort » qu’ils créent aux « Belges » :

«[…] on va payer comment les allocations de tout ce bon monde, les noirs, les rabes là ? En coupant les pensions des belges, comme la gauche fait tout le temps. […]»

À l’instar d’un nombre élevé de messages du même ordre, on notera que « la gauche » est rendue responsable d’une série de mesures qui, en réalité, sont plutôt caractéristiques de la droite. Deux cas de figure sont repérables : soit l’assimilation de tous les partis traditionnels au sein d’une « masse » jugée uniforme (« tous pourris, tous les mêmes »), rappelant l’«UMPS » de Marine Le Pen, soit l’accusation que la gauche via l’Europe a détruit les acquis sociaux. Ladite destruction est liée à l’accueil des migrants dans plus de cinquante messages, dont trente-neuf citent Angela Merkel :

« C’est les socialistes comme toi qui ont donné leur cul à Mme Merkel, qui veut plus de migrants pour lui lécher le trilili. »

Toutefois, même dans certains messages mentionnant un « tous pourris » ou équivalent, certaines figures politiques sont tout à fait épargnées. Celle qui est la plus citée, avec 241 occurrences, est Théo Francken, fréquemment présenté comme… une victime :

« Théo Francken il a raison tu arrêtes de le harceler pute sinon on te crève et tu habites ***25 »

Notons que ce courriel qui participe d’une campagne de harcèlement, qui en contient lui-même toutes les caractéristiques (menace de mort, mention d’un détail visant à créer la panique, insulte), accuse en même temps son destinataire d’être un harceleur, en un effet miroir évident. Cet effet miroir revient dans d’autres messages, dont le suivant :

«[…] Tu te sens agressé ? Mais c’est TOI qui nous agresses quand tu parles à la télé, quand tu vas à la radio, quand tu écris dans les journaux, quand tu passes ta journée à faire des statuts sur les réseaux sociaux pour dire qui est gentil et qui est méchant. Coupez-lui les mains, percez-lui les yeux, tranchez sa langue, qu’on ai la paix ! […]»

L’énumération donne l’impression d’une omniprésence du destinataire, comme s’il « envahissait » l’espace médiatique et oppressait volontairement l’émetteur par ce biais. La réponse (mutiler) apparait comme le moyen du retour au calme. L’emphase est ici mise sur une dimension récurrente de nombreux messages : la question de la présence médiatique. Dans plus de trois-cents messages, les médias eux-mêmes sont décrits comme « à la solde » de l’ennemi imaginaire. Ils « polluent les esprits » (12 occurrences), « participent à la contamination » (11 occurrences), sont « plein/peuplés/remplis d’islamogauchistes » (9 occurrences) ou au service direct du Parti socialiste/PS (51 occurrences, sous différentes formes), lequel est accusé d’être lui-même à la solde de l’ennemi. Cette omniprésence médiatique justifie qu’il faille agir « au plus vite » pour répondre à la menace qui est déjà bien présente.

«[…] Nous sommes la résistance. Au politiquement correct. Au blabla des médias. Nous sommes les belges de souche. Nous sommes incorruptibles. Tu vas découvrir notre puissance. Comme les nègres au Congo. […]»

« L’entrée en résistance » est une manière de « sortir de la posture victimaire » : le harcèlement, l’écriture de menaces devient une manière d’agir, de reprendre pied face à l’ennemi qui transforme l’émetteur en victime (ou victime potentielle). Et les menaces se font d’autant plus dures que l’ennemi est formidable, omniprésent, surpuissant, séducteur, recyclant finalement le mythe démoniaque. Il est par ailleurs évident que la posture du résistant, et sa pratique de la légitime défense contre l’envahisseur, est l’une des rares formes de violence totalement légitimée par nos sociétés. S’en emparer, c’est bien entendu troquer son univers de harceleur ou de candidat à la ratonnade pour les atours des héros célébrés de façon récurrente que sont les résistants. Transparait sans doute aussi le rêve d’une reconnaissance dans le monde délivré de la menace, pour des individus dont on peut penser qu’ils souffrent d’un manque de reconnaissance sociale et d’une faible estime d’eux-mêmes.

S’affirmer par la violence

On le voit, face à un ennemi formidable, l’enjeu est de reprendre pied. Et pour cela, la stratégie est de s’attaquer prioritairement à celui que l’on identifie comme le « lâche », le « maillon faible » ou comme le « relai indispensable » de l’ennemi. Les deux figures se couplent, rejoignant un schéma bien connu des contes populaires, celui du valet qui est indispensable à son maitre pour maintenir ses affaires, mais est également susceptible de le trahir à tout instant pour peu qu’il y trouve son intérêt. Il n’est dès lors pas forcément nécessaire de le tuer, lui « apprendre une leçon » peut s’avérer suffisant dans certains cas. Quelque cent-trente-quatre messages utilisent d’ailleurs cette expression ou une déclinaison (« on va t’apprendre », « la leçon que tu vas recevoir…», etc.).

Un exemple montre parfaitement l’identification du « traitre corrompu » (nous avons évoqué plus haut la mesure et les ressorts de cette « corruption » supposée) comme cible stratégique dans la lutte face à l’ennemi :

«[…] Toi tu es moins qu’un arabe, tu es une fiotte, un vendu. Te casser ce sera trop facile. Ce sera la première étape, on s’occupera de toi puis de ceux qui te baisent. […]»

La dimension stratégique réside ici dans l’évocation d’une « étape » : casser le « traitre » est un premier pas dans la « reconquête », avant l’affrontement final contre le « boss ». On notera d’ailleurs qu’une série de messages font des emprunts de vocabulaire aux jeux vidéos, évoquant précisément la notion de « boss » voire même de « boss de niveau » (3 occurrences):

«[…] Dabor jxpls lé izy com toi la lop et pui lé boss de nivo, ton mc beur. »
« D’abord, j’explose le
easy (facile) comme toi, la lope (abréviation de salope), et puis le boss de niveau, ton mac beur (ton proxénète arabe).»

Un mécanisme rhétorique revient de manière systématique, provoquant l’émergence de la classe de la fixation scatologique dans le traitement du corpus. Il s’agit de ce que Witold Gombrowicz a appelé la « cuculisation » (aussi traduite « cucufication ») dans son roman Freddyrurke. Faire un « cucul » à quelqu’un, c’est le réduire au stade d’enfant, lui rappeler la sensation des fesses qui heurtent le banc scolaire et de son impuissance face à l’instituteur, incarnation des adultes. Quelques extraits de messages peuvent servir d’illustration :

«[…] Tu vas chier dans ton slip quand tu verras ce que des vrais mecs peuvent faire. […]»

«[…] Ça va pisser dans le Calvin Klein, la petite fiotte, quand ça prendra une bonne leçon. […]»

«[…] Mouille mouille ouin ouin petit gaucho petit bobo il sera pas fier avec pipi culotte…»

Les contenus de ce type sont très nombreux dans le corpus, avec une insistance sur cette dernière tournure du « pipi culotte », formulée comme telle, qui montre bien l’objectif de l’infantilisation. En face, l’émetteur peut alors s’affirmer comme maitre, comme professeur, comme figure d’autorité. Un message particulièrement disert, dont le style (littéraire et ampoulé) est si proche d’un autre exemple évoqué ci-dessus qu’il n’est sans doute pas inconcevable qu’il provienne du même auteur, explicite cette posture professorale :

« Je me demande où sera votre sourire lorsque vous tâcherez votre boxer, ou peut-être votre slip, je ne sais quel lingerie vous portez. Car voyez-vous, vous allez connaitre la peur. Vous allez nous respecter, nous serons vos professeurs. Toutefois nous ne sommes pas tendre, nous ne sommes pas des animaux sodomites comme vos arabes favoris : non, nous sommes des aryens spécialistes du dressage. Vous mutiler sera peut-être indispensable. Ce n’est cependant pas l’objectif. L’objectif est de vous marquer au fond de votre âme du sceau de l’infamie. »

La « correction punitive » annoncée par un très grand nombre des messages envoyés26 est assez systématiquement liée à une exigence de « respect », il s’agit d’inculquer des « valeurs » ou de laisser une trace indélébile permettant la visibilité du statut de supériorité (morale, intellectuelle, physique ou sexuelle) des émetteurs et agresseurs potentiels. On perçoit parfaitement comment le harcèlement est dès lors pour l’émetteur une manière de se revaloriser, de s’affirmer au travers de la violence verbale et de la menace, mais plus encore, d’exiger une reconnaissance dont il estime qu’elle lui est injustement refusée.

Pour mieux affirmer leur statut ou leur supériorité, outre l’usage du vocabulaire scatologique, les émetteurs jouent aussi sur des sources externes d’autorité. Parmi celles-ci, le recyclage abondant de « petites phrases »27 de personnalités, principalement de droite, est une technique largement utilisée. Nous avons évoqué déjà la formule « le bruit et l’odeur », mais un grand nombre de messages reprennent aussi des formules et des arguments de Bart De Wever (notamment sur le danger que poseraient les migrants pour la sécurité sociale), Théo Francken (sur la virilité, sur les gauchistes qui ne respectent pas l’État de droit, sur les juges trop zélés), Alain Destexhe (sur les « Norvégiens »), Drieu Godefridi (au sujet du national-socialisme qui serait un socialisme). Ces « petites phrases » politiques participent évidemment à un « effet d’amorçage » de dynamiques visant à cibler les opposants aux idées de ceux qui les prononcent. Dans notre corpus, on voit que cet amorçage fonctionne, leurs « fans » se réapproprient des phrases d’hommes politiques et s’en servent ensuite pour se permettre d’harceler des cibles correspondant peu ou prou aux détracteurs initialement visés par les personnalités en question. La répétition dans l’usage de cet effet, comme Théo Francken s’en est fait spécialiste, indique évidemment une certaine conscience dans le chef de ces personnalités, bien qu’évidemment leur responsabilité ne puisse finalement pas être mise en cause dans sa dimension juridique28.

Radicalisation

Au travers de l’analyse de ce corpus, nous avons montré comment des harceleurs utilisent leurs messages pour progressivement s’affirmer, se construire. Partant d’une première étape consistant à construire un « monstre imaginaire », un ennemi terrible capable de toutes les violences, mais aussi excessivement séduisant en s’appuyant sur la littérature complotiste, de droite radicale et d’extrême droite, ils motivent par là la nécessité de leur action. Celle-là les fait passer du statut de victime passive au statut de héros, de résistant : ils sont du côté du Bien. Pour pouvoir mieux encore s’en persuader, ils usent d’une série d’artifices rhétoriques, notamment la « cuculisation », l’animalisation, toutes sortes de processus permettant de déshumaniser leur cible. La motivation du choix de la cible mérite également un examen, puisque certains l’explicitent comme une étape d’une stratégie plus générale qui est finalement une sorte de « test ». Ces « troles » d’extrême droite qui agissent en harceleurs trouvent de la sorte un argument pour attaquer une personne qui, dans leur propre discours, apparait comme « plus vulnérable » que le « véritable ennemi ».

Ce « véritable ennemi » se révèle comme une multitude complexe qui s’incarne dans quelques figures stéréotypées, dotée d’une série de pouvoirs surhumains. En créant ce « super-ennemi », les harceleurs finissent eux-mêmes par se hisser au rang de « super-héros justiciers » et, à l’instar de ces derniers, ils peuvent s’octroyer le droit d’utiliser la violence voire de tuer dans l’accomplissement de leur mission. Le harcèlement apparait, on le constate, comme une forme d’exorcisme face à l’angoisse que provoque ou qu’incarne cette figure de « supers-méchants » qui sont « légion », donc d’un mythe démoniaque. Une angoisse qui s’appuie sur la crainte de la séduction du mal et de la contamination, dont la cible du harcèlement est vue comme la victime consentante par son absence de caractère, de virilité… Reprenant largement le leitmotiv de « la féminité » comme faiblesse amenant à la corruption des mœurs et par là à la déstabilisation de l’ordre social, ces messages sont révélateurs de l’ampleur des peurs des émetteurs, mais aussi de leur volonté d’y faire face sans trouver réellement d’autre moyen qu’une fuite en avant dans les mythes qu’elles engendrent. Ce phénomène semble donc s’auto-entretenir : chaque message renforce la conviction de lutter contre un monstre imaginaire qui devient chaque fois plus concret aux yeux du harceleur. Et cette conviction est d’autant renforcée que des « petites phrases » politiques viennent conforter son opinion. De la sorte, ce processus de harcèlement est bien une forme de radicalisation par une déconnexion progressive du réel.

Évidemment, nous nous sommes basés ici sur un seul corpus. On pourrait aller beaucoup plus loin, via l’analyse de plusieurs corpus similaires, et en les confrontant à des études de terrain en parallèle. Cependant, il nous semble que ces premiers résultats contribuent à lever un coin du voile du mécanisme du harcèlement politique en ligne et, potentiellement, à trouver des pistes pour lutter contre lui.

Ils permettent également de mettre en lumière le rôle considérable que joue la disponibilité de stéréotypes sociaux et de discours dévalorisants et discriminants pour la construction d’un parcours de radicalisation par le harcèlement. Car, si la radicalisation peut sembler être un processus de dérive individuel, sa stéréotypie indique à quel point elle est un phénomène social, fruit de son époque dans ses formes, cibles et registres. L’évolution des registres de l’indicible indique les cibles et modalités des harcèlements à venir.

  1. La violence en question serait en effet particulièrement vive, à en croire les défenseurs de « l’effet de désinhibition du virtuel » (voir Suler J. (2004), « The Online Disinhibition Effect », CyberPsychology & Behavior, 23(7), 321 – 323).
  2. Voir, par exemple, Mercier A. (2015), « Twitter, espace politique, espace polémique : L’exemple des tweet-campagnes municipales en France (janvier-mars 2014)», Les Cahiers du numérique, vol. 11 (4), 145 – 168. Paton N. (2016), « Violence expressive, e‑participation et mouvements sociaux : le caractère identitaire des revendications politiques », Observatorio (OBS*), vol. 10, 74, 96.
  3. Berthaud J., Blaya C., « Pratiques numériques, perception de la violence en ligne et victimation chez les étudiants », Recherches en éducation, université de Nantes, 2015, p. 146 – 161.
  4. Laurence Rosier, De l’insulte… aux femmes, 180° éditions, 2017.
  5. Pour les lecteurs peu familiers des réseaux sociaux, signalons qu’ils allient généralement des lieux publics où les échanges sont visibles pour tous (ou pour des groupes définis par les utilisateurs) et des systèmes de messageries privées fonctionnant généralement sur le modèle des SMS.
  6. Smith P. K., Mahdavi J., Carvalho M., Fisher S., Russell S. et Tippett N. (2008), « Cyberbullying : its nature and impact in secondary school pupils », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 49, 376 – 385.
  7. Maes R., Les mots de la haine, CFS, 2016.
  8. Évidemment, les filtres spams ont peut-être joué leur rôle à plusieurs reprises. On ne peut pas non plus négliger la potentialité de bugs des serveurs de mails, ainsi que d’erreurs d’adressage.
  9. |Il s’agit d’un outil libre sous licence GNU GP, extrêmement facile à utiliser.
  10. Pour les besoins du traitement statistique, nous avons standardisé l’orthographe du terme dans le corpus.
  11. Nous avons isolé cette forme, pour éviter la réduction à l’infinitif voiler. Il faut noter qu’elle apparait en fait largement plus souvent au pluriel (85%).
  12. Pour les besoins du traitement statistique, nous avons uniformisé la graphie de ce néologisme.
  13. Réalisé au moyen des outils d’analyse lexicométrique du progiciel R.
  14. Rosier L., op. cit.
  15. |Laurence Rosier distingue quatre types d’insultes : les sociotypes, les ethnotypes, les sexotypes et les ontotypes. Voir Petit traité de l’insulte, Labor, 2006, p. 61 sq.
  16. Authier J.-Y., Collet A., Giraud C., Rivière J., Tissot S. (dir.), Les bobos n’existent pas, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2018. Voir l’article de Sylvie Tissot pour la « généalogie » du terme.
  17. Barthes R., Mythologies, Le Seuil, 1957.
  18. Maes R., op. cit.
  19. Tissot S., « Comment la critique des « bobos » est passée à droite », Les mots sont importants, 10 juillet 2013.
  20. Il faut souligner que cette étude comporte des biais méthodologiques non négligeables en ce compris dans la formulation des questions. Il ne s’agit pas ici de donner trop de foi à la proportion, mais bien de la considérer comme un « ordre de grandeur »
  21. Voir l’article de Maes R., « Bolsonaro et l’héritage homophobe de la dictature brésilienne » dans ce numéro.
  22. Maes R., Les mots de la haine, op. cit., pour une discussion un peu plus approfondie de cette question.
  23. Maes R., « Porn studies ou research porn », La Revue nouvelle, n°6, 2018, p. 28 – 35.
  24. Mincke Chr., « Tuer un enfant, c’est grave ou pas forcément ? », La Revue nouvelle, n°4, 2018, p. 53 – 58.
  25. Il s’agit de l’adresse exacte de mon domicile.
  26. |Ils sont si nombreux qu’il est impossible de les compter, mais en nous basant sur les formes de la classe de la violence explicite, on peut estimer une proportion de l’ordre de 17% du corpus.
  27. Au sens de la sociolinguiste Alice Krieg-Planck
  28. Ce jeu sur l’effet d’amorçage est largement pratiqué par Jair Bolsonaro, qui n’hésite pas ensuite à se dédouaner en regrettant les actions de ses fans les plus extrémistes tout en les dédouanant pour partie au nom du refus de la « chasse aux sorcières ». Une certaine similitude avec l’attitude de Bart De Wever à la suite de l’affaire « Schield en Vrienden » n’est peut-être pas fortuite.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il était devenu rédacteur en chef de La Revue nouvelle de 2016 à 2022. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).
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