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Cultiver d’autres expertises sur les sciences et les technologies

Numéro 10 Octobre 2012 par François Thoreau

octobre 2012

Les contro­verses tou­chant aux sciences et aux nou­velles tech­no­lo­gies ont, bon gré, mal gré, démon­tré les limites d’une exper­tise scien­ti­fique qui se conçoit dans les termes trop étroits d’un posi­ti­visme ratio­na­liste. Elles ont désta­bi­li­sé, au cœur d’une des ins­ti­tu­tions cen­trales de la moder­ni­té — la science — l’au­to­ri­té de la « chose prou­vée », au sens de ces faits objec­tifs qui s’im­posent au col­lec­tif sans autre forme de pro­cès, pré­ci­sé­ment parce qu’il devient de plus en plus com­pli­qué de désen­che­vê­trer ces enti­tés aux mul­tiples facettes, ces « hybrides » (Latour, 1991). Dès lors, sous l’ef­fet de cette désta­bi­li­sa­tion, toute une série d’ou­ver­tures des pro­ces­sus déci­sion­nels ont vu le jour, à d’autres types d’ex­per­tise, ou encore de mul­tiples ini­tia­tives de « par­ti­ci­pa­tion du public ».

À l’heure où la ques­tion de l’expertise et de ses limites devient cen­trale pour le deve­nir de nos socié­tés démo­cra­tiques (voir Bas­te­nier dans ce numé­ro), l’occasion est belle de reve­nir sur les dyna­miques de l’expertise dans le domaine des sciences et des tech­no­lo­gies. Mais avec une mise en garde préa­lable : il faut se gar­der d’en faire pré­ma­tu­ré­ment le récit d’une suc­cess sto­ry, et éri­ger les ten­ta­tives par­ti­ci­pa­tives qui ont vu le jour jusqu’à pré­sent en une pana­cée dont les ver­tus suf­fi­raient, à elles seules, à éteindre les contes­ta­tions — ce qui sup­pose déjà qu’atteindre un tel objec­tif d’extinction des contro­verses soit louable en soi. Cette contri­bu­tion pro­pose donc de reve­nir sur l’expertise « tra­di­tion­nelle » et de situer, dans une pers­pec­tive cri­tique, les dis­po­si­tifs conçus pour élar­gir le spectre de la déci­sion poli­tique, lorsqu’elle se rap­porte aux sciences et aux technologies.

Limites de l’expertise

L’époque est mar­quée par la « pro­li­fé­ra­tion des hybrides », selon le mot de Bru­no Latour (1991). Ceux-ci se recon­naissent pré­ci­sé­ment à ce qu’on ne peut dis­tin­guer radi­ca­le­ment, à leur sujet, ce qui relè­ve­rait de pro­blèmes spé­ci­fi­que­ment scien­ti­fique, tech­no­lo­gique ou poli­tique. Ces dimen­sions sont inex­tri­ca­ble­ment mêlées et indis­so­ciables les unes des autres. Si ces hybrides pro­li­fèrent, c’est bien en rai­son de la cadence de l’irruption de nou­velles tech­no­lo­gies dans notre quo­ti­dien, qui bou­le­versent sans cesse les concep­tions — sur­tout les plus figées — que nous pou­vions avoir de notre socié­té. Mais c’est éga­le­ment en rai­son des vastes pro­blèmes, notam­ment envi­ron­ne­men­taux, aux­quels nous sommes confron­tés, comme la ques­tion du réchauf­fe­ment climatique.

Cette figure de « l’hybride », quand on y pense, s’est éten­due bien au-delà des objets socio­tech­niques à stric­te­ment par­ler. Son­geons, ain­si, à ce que la modé­li­sa­tion et les algo­rithmes sophis­ti­qués ont fait à l’économie ces der­nières années. Com­ment situer l’informatisation de nos vies, lorsqu’une pro­por­tion crois­sante des ordres de bourse est auto­ma­ti­sée et réac­tive à la frac­tion de seconde ? L’hybride pro­duit des pro­blèmes qui sont impos­sibles à appré­hen­der de façon mono­di­men­sion­nelle, qui néces­sitent de croi­ser de mul­tiples approches telles que, pour en citer quelques-unes dans ce cas, une étude des dyna­miques de mar­ché et des phé­no­mènes spé­cu­la­tifs (les bulles et les crashs), de la socio­lo­gie des tech­niques (que devient le tra­der, à quelles nou­velles média­tions l’obligent les évo­lu­tions constantes de son outil de tra­vail?), de l’économie poli­tique, une phi­lo­so­phie de l’ordinateur — qui se défi­nit par sa puis­sance de cal­cul et sa capa­ci­té à géné­rer et orga­ni­ser des flux d’informations —, voire encore de la phi­lo­so­phie poli­tique (qu’advient-il de la démo­cra­tie lorsque les mou­ve­ments bour­siers s’automatisent?).

Dans le domaine des études sociales des sciences des tech­no­lo­gies, de nom­breux auteurs ont déjà démon­tré, solides études de cas à l’appui, les limites d’une exper­tise tra­di­tion­nelle, c’est-à-dire stric­te­ment « scien­ti­fique », voire par­fois « scien­tiste ». L’exemple le plus connu est celui des mou­tons du socio­logue bri­tan­nique Brian Wynne. Dans un cha­pitre inti­tu­lé « May the Sheep Safe­ly Graze ? », Wynne (1996) démontre le carac­tère tou­jours incom­plet du savoir scien­ti­fique, qui dépend du lieu où il est pro­duit, des savoirs dis­po­nibles, de l’époque éga­le­ment. Il raconte l’histoire de mou­tons et de leurs éle­veurs dans la région de Cum­bria, au Nord-Ouest du Royaume-Uni. Ces mou­tons sont atteints de patho­lo­gies qui résultent, selon les pro­jec­tions théo­riques des scien­ti­fiques, d’une expo­si­tion au nuage de Tcher­no­byl. Les éle­veurs, quant à eux, attri­buent l’apparition de ces pro­blèmes à l’inauguration récente, à proxi­mi­té, d’un centre de retrai­te­ment des déchets nucléaires. L’histoire don­ne­ra rai­son à ces der­niers, déjouant la fron­tière étanche qui avait été tra­cée entre « savoirs experts » et « savoirs pro­fanes ». Ain­si, l’expérience de ces éle­veurs, « l’expertise d’usage », ou encore cer­tains savoirs, dont la per­ti­nence est émi­nem­ment contex­tuelle et locale, viennent petit à petit bou­le­ver­ser l’autorité abso­lue de l’expertise scien­ti­fique, sur des ques­tions scien­ti­fiques et tech­niques com­plexes, et doré­na­vant sujettes à controverses.

Il ne fau­drait pas sous-esti­mer l’importance de ce bou­le­ver­se­ment, dans la mesure où les savoirs pris en compte dans l’élaboration d’une déci­sion sont lourds de consé­quences. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ; comme le for­mule très clai­re­ment Marc Mor­mont, « l’expertise n’a de sens que si elle four­nit un savoir pour une déci­sion, pour une action, pour un choix » (2002, p. 9). Ain­si, dans l’exemple des mou­tons de Cum­bria, il ne s’agissait pas que d’une ques­tion de prin­cipe, d’avoir rai­son contre la science ; il s’agissait sur­tout de lever les res­tric­tions sani­taires qui frap­paient les éle­veurs, leur fai­sant encou­rir d’importantes pertes éco­no­miques. Or, tant qu’une auto­ri­té abso­lue, décon­tex­tua­li­sée, valide en tous temps et en tous lieux, était confé­rée aux pro­nos­tics des scien­ti­fiques, toute vel­léi­té d’intervenir dans le pro­ces­sus d’élaboration des savoirs, de la part des éle­veurs, ne pou­vait qu’être per­çue comme la mani­fes­ta­tion d’une igno­rance qui fai­sait obs­tacle à la solu­tion ration­nelle. Tout au plus pou­vait-on leur recon­naitre le réflexe cor­po­ra­tiste de la défense d’intérêts bien com­pris. Wynne montre l’insuffisance, dans ce cas, de la mobi­li­sa­tion d’un mode de connais­sance unique afin de répondre à un pro­blème com­plexe, et donc la pos­si­bi­li­té, voire la néces­si­té, de recon­naitre comme valides une plu­ra­li­té de savoirs expri­més sur des modes dif­fé­rents. Com­plé­men­taires, donc, plu­tôt qu’opposés.

Or, trop sou­vent encore aujourd’hui, c’est à l’expertise scien­ti­fique, et à elle seule, qu’est confiée la lourde tâche de se pro­non­cer sur les pro­blèmes les plus sen­sibles liés aux nou­velles tech­no­lo­gies. Pre­nons le cas des nano­tech­no­lo­gies, cet ensemble de tech­no­lo­gies dont la micro­sco­pique taille ouvre sur toute une série de pro­prié­tés des maté­riaux, qui nous étaient incon­nues jusqu’alors. S’il y a bien une chose que l’on sait à pro­pos des nano­tech­no­lo­gies, c’est que l’on n’en sait pas grand-chose ! C’est un domaine mar­qué par d’innombrables incer­ti­tudes. Or, les pou­voirs publics en ont bien pris conscience et ont cher­ché, dès le départ, à s’interroger sur toutes les consé­quences du déve­lop­pe­ment de ces nano­tech­no­lo­gies (Tho­reau, 2012). Pour­tant, pour l’essentiel, les ques­tions qu’ils posent relèvent du strict domaine scien­ti­fique et il ne peut y être répon­du que par les outils clas­siques de la méthode scien­ti­fique. Typi­que­ment, ces ques­tions res­tent majo­ri­tai­re­ment limi­tées à des ques­tions de toxi­co­lo­gie, de risques quan­ti­fiables qui, en dépit de leur inté­rêt, ne sont pas les seules qui vaillent la peine d’être posées. C’est donc sur ce ter­rain du « risque » que se pro­duisent les débats, de manière pri­vi­lé­giée. Ain­si, c’est un reproche récur­rent for­mu­lé aux orga­ni­sa­tions et asso­cia­tions envi­ron­ne­men­tales qui, par­fois, déploient leur argu­men­taire dans les termes d’une « contre-exper­tise » scien­ti­fique, for­mu­lée donc en termes de risques. Lorsqu’elles agissent de la sorte, ces asso­cia­tions admettent de fac­to la légi­ti­mi­té du ter­rain sur lequel elles jouent, en s’appropriant les termes de la ques­tion tels qu’ils ont été for­mu­lés à l’avance par d’autres ins­tances. Poser la ques­tion du risque, c’est pos­tu­ler qu’il est pos­sible de connaitre pré­ci­sé­ment et avec cer­ti­tudes les consé­quences exactes d’un déve­lop­pe­ment scien­ti­fique. De manière crois­sante, la ques­tion des risques ne suf­fit plus à rendre compte des enjeux pro­pre­ment poli­tiques liés aux nou­velles tech­no­lo­gies et aux ins­ti­tu­tions com­plexes qui pré­sident à leur destinée.

Nouveaux contextes institutionnels

En effet, cette pré­do­mi­nance de l’expertise scien­ti­fique, en dépit de ses limites, se double d’une confu­sion quant aux rôles res­pec­tifs de l’État, des indus­tries et des ins­ti­tuts scien­ti­fiques, les uns et les autres s’entremêlant chaque jour un peu plus. Le meilleur exemple en est ces immenses centres de recherche et déve­lop­pe­ment créés dans les années 1980 et 1990 par le gou­ver­ne­ment fla­mand (Derde indus­triële revo­lu­tie), à l’instar de l’Imec1, et qui aujourd’hui sont des firmes majo­ri­tai­re­ment pri­vées, qui opèrent à l’interface des milieux indus­triels et aca­dé­miques. Ces formes ins­ti­tu­tion­nel­le­ment hybrides pro­longent et pro­voquent des com­pli­ca­tions sur la qua­li­fi­ca­tion des savoirs pro­duits, sur­tout à une époque où ce type de modèle essaime allè­gre­ment et tend à deve­nir la norme. Ce qui pose ques­tion, dans ce cas, c’est le sta­tut de l’expertise et les posi­tions depuis les­quelles s’expriment des experts, dont c’est la pos­si­bi­li­té de leur neu­tra­li­té, cette fois, qui est remise en cause. Ain­si, récem­ment, une déci­sion du gou­ver­ne­ment alle­mand a fait grand bruit, en ce qu’elle confiait une mis­sion d’expertise sur les risques nano­tech­no­lo­giques à une des indus­tries les plus impli­quées dans ce sec­teur, active dans la recherche à la fois scien­ti­fique et de débou­chés com­mer­ciaux, à savoir BASF2. Ceci ques­tionne la légi­ti­mi­té des sources d’expertise dis­po­nibles ou, plus pré­ci­sé­ment dans ce cas, habi­li­tées à s’exprimer.

Bien sûr, ces ques­tions doivent s’apprécier au cas par cas et il n’entre aucu­ne­ment dans nos inten­tions d’intenter un pro­cès géné­ral en « neu­tra­li­té » aux experts scien­ti­fiques, ni de les condam­ner à l’incapacité défi­ni­tive de pro­duire tout savoir un tant soit peu per­ti­nent. Force est, tou­te­fois, de recon­naitre des carences dans le jeu des exper­tises prises en compte, en rai­son notam­ment d’une cer­taine « cir­cu­la­ri­té » des savoirs pro­duits, et des confi­gu­ra­tions dans les­quelles ils sont pro­duits ; il n’est ain­si pas rare que les mêmes indi­vi­dus pro­duisent la recherche scien­ti­fique, nouent des par­te­na­riats avec les milieux indus­triels et soient consul­tés au titre d’experts par des ins­tances publiques. Cela favo­rise un cer­tain her­mé­tisme des savoirs qu’ils peuvent produire.

Pre­nons le cas de la ges­tion, par les auto­ri­tés publiques belges, de la menace de pan­dé­mie de grippe A(H1N1), dont la trame s’est jouée durant l’année 2009. En dépit de sa sim­pli­ci­té appa­rente (« faut-il vac­ci­ner la popu­la­tion ? »), ce choix poli­tique n’en appe­lait pas moins à toute une série d’informations et d’interprétations diver­gentes, par exemple sur le degré de plau­si­bi­li­té du risque de pan­dé­mie, ou encore sur d’éventuels effets secon­daires du vac­cin Pan­dem­rix de la firme GlaxoS­mi­thK­lein (GSK). En tout état de cause, ce cas illustre un défi­cit d’expertise dis­po­nible, puisque par­mi les per­son­na­li­tés habi­li­tées à fabri­quer l’expertise sur ce sujet, cer­taines se trou­vaient par­fois liées par voie contrac­tuelle à des firmes phar­ma­ceu­tiques, telles que GSK en l’espèce (Leloup, 2010). Bien sou­vent, ces mêmes per­sonnes se voient mobi­li­sées, au titre d’expert, par l’OMS (Tho­reau, Che­ne­viere et Ros­si­gnol, 2012). Il y a donc, à tout le moins et sans que cela n’entache par prin­cipe l’authenticité des savoirs que ces experts pro­duisent, une cir­cu­la­ri­té pré­oc­cu­pante des savoirs experts, qui évo­luent « en vase clos » ou, pour para­phra­ser Cal­lon, Las­coumes et Barthe (2001), en milieu « confi­né ». Ce que ce cas a mis en lumière, c’est l’importance d’ouvrir plus lar­ge­ment la défi­ni­tion des pro­blèmes publics et des dif­fé­rentes voix capables de contri­buer à leur mise en politique.

À ce stade, bor­nons-nous à poser le constat — plu­tôt banal, mais pour­tant lourd de consé­quences — que l’expertise scien­ti­fique tra­di­tion­nelle craque par toutes ses cou­tures, sous l’ampleur des pro­blèmes contem­po­rains liés aux sciences et aux tech­no­lo­gies. Plus elle cherche à les sai­sir fer­me­ment, plus ils lui échappent. Les hybrides ont eu rai­son du temps béni où une seule voix suf­fi­sait à faire entendre rai­son à tous. Innom­brables sont les exemples qui démontrent doré­na­vant l’impossibilité de pré­voir et de contrô­ler, avec cer­ti­tude, les consé­quences de la pro­li­fé­ra­tion des risques et des menaces qui accom­pagnent les déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques : son­geons au scan­dale de la dioxine, à la crise de la vache folle et, plus récem­ment, à l’accident nucléaire de Fuku­shi­ma où, plus d’un an après le tsu­na­mi, la situa­tion peut encore à tout moment tour­ner à une catas­trophe majeure3. Les experts ne sont plus en mesure de pou­voir exer­cer un contrôle ni de pro­po­ser une défi­ni­tion res­tric­tive de ces pro­blèmes en termes de « risques », c’est-à-dire de ce que l’on peut mesu­rer, pré­ve­nir, et enca­drer à l’aide d’une règle­men­ta­tion adap­tée. For­mu­ler un pro­blème com­plexe en de tels termes réduc­teurs, c’est faire fi de l’incertitude fon­da­men­tale qui le carac­té­rise et qui fait de ce pro­blème une menace, ou un dan­ger, avec lequel il faut accep­ter — ou pas — de com­po­ser, plu­tôt qu’une pro­ba­bi­li­té à gérer.

Dispositifs participatifs

Face à une exper­tise qui ne suf­fit plus à dire le vrai, une fois pour toutes, qui n’est plus en mesure de sta­bi­li­ser un ordre des choses, la néces­si­té d’ouvrir les pro­ces­sus déci­sion­nels rela­tifs aux sciences et tech­no­lo­gies s’est donc pro­gres­si­ve­ment fait jour. Pour une science déve­lop­pée en labo­ra­toire, il s’agit de réus­sir le grand saut dans le col­lec­tif, de culti­ver la per­ti­nence des savoirs qu’elle pro­pose. Pour une tech­no­lo­gie, ce pas­sage implique la pos­si­bi­li­té d’une alté­ri­té au contact des publics qu’elle s’apprête à affec­ter : si la tech­no­lo­gie déve­lop­pée dans des com­plexes indus­triels de vaste enver­gure fait bru­ta­le­ment irrup­tion dans le col­lec­tif, il y a fort à parier qu’elle se méprend, d’une façon ou d’une autre, sur les inté­rêts et les attentes de ceux aux­quels pour­tant elle se destine.

Pour répondre à ces limites de l’expertise, Cal­lon, Las­coumes et Barthe ont pro­po­sé une inno­va­tion poli­tique : les « forums hybrides ». Ces forums cherchent à com­po­ser avec ceux qui se mêlent acti­ve­ment de ce qui n’était pas sup­po­sé les regar­der, sans les écar­ter d’un revers de la main comme des « obs­tacles », mais plu­tôt en s’activant à prendre au sérieux la contro­verse qu’ils pro­voquent. Ces auteurs s’intéressent aux cas où des groupes sociaux se sont mani­fes­tés par rap­port à une évo­lu­tion liée à une science ou une tech­no­lo­gie, et qu’ils ont cher­ché à en contes­ter le cadrage, c’est-à-dire la manière dont cette ques­tion se pré­sen­tait et était posée par les experts. En d’autres termes, ils s’attardent sur les mou­ve­ments de contes­ta­tion de l’expertise « auto­ri­sée » pro­duite sur un sujet par­ti­cu­lier, et les alter­na­tives qu’ils pro­posent. À cette enseigne, les contro­verses sur les sciences et les tech­no­lo­gies deviennent des moments d’apprentissage, plu­tôt que des entraves à la « bonne marche de nos socié­tés sur la voie du pro­grès tech­no­lo­gique ». De tels forums hybrides, selon ces auteurs, ont pour prin­ci­pale ver­tu de mettre en œuvre un prin­cipe de pré­cau­tion qui ne se paye pas de mots, dans la mesure où ils per­mettent de « culti­ver acti­ve­ment l’incertitude ».

Or, depuis envi­ron la fin des années 1980 et l’émergence des bio­tech­no­lo­gies modernes, les pou­voirs publics, bailleurs de fonds et pro­mo­teurs de l’innovation tech­no­lo­gique, admettent la néces­si­té d’élargir le cadre des inter­ro­ga­tions sur les tech­no­lo­gies dites « nou­velles et émer­gentes ». C’est éga­le­ment valable pour d’autres de ces vastes ensembles tech­no­lo­giques que sont les nano­tech­no­lo­gies, ou encore la bio­lo­gie de syn­thèse (la ren­contre de la bio­lo­gie et de l’ingénierie). Ain­si, la Com­mis­sion euro­péenne mul­ti­plie les consul­ta­tions du public sur les nano­tech­no­lo­gies, par exemple lorsqu’il s’est agi de défi­nir ce à quoi pou­vait bien cor­res­pondre un « nano-maté­riau ». Aux États-Unis, dans le cadre du Human Genome Pro­ject qui avait pour objec­tif de séquence le génome humain, une vaste inter­ro­ga­tion a été ini­tiée autour des enjeux éthiques4. Au Royaume-Uni, un consi­dé­rable pro­jet consul­ta­tif s’est tenu autour des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés, inti­tu­lé GM Nation5.

À ce stade, tou­te­fois, ces méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels n’ont pas démon­tré leur capa­ci­té à inflé­chir le cours tout tra­cé de ces tech­no­lo­gies, conforme aux pré­vi­sions des experts, aux bre­vets et aux débou­chés de mar­ché que l’on en atten­dait. Les nano­tech­no­lo­gies, par exemple, res­tent gui­dées par des « feuilles de route » — des road­maps — qui pla­ni­fient étroi­te­ment leur deve­nir, décou­pé en plu­sieurs « géné­ra­tions » de pro­duits, les­quels doivent arri­ver à matu­ri­té dans des périodes pré­ci­sé­ment déli­mi­tées (Ben­saude-Vincent, 2009). Pério­di­que­ment, ces « road­maps » sont éva­luées et réajus­tées en fonc­tion des accom­plis­se­ments réels (Roco, 2010). Ain­si, en dépit d’une volon­té affi­chée de « par­ti­ci­pa­tion », ces déve­lop­pe­ments res­tent mar­qués par un cer­tain her­mé­tisme aux publics concer­nés par ces tech­no­lo­gies. En d’autres termes, le reproche cou­ram­ment for­mu­lé à ces vel­léi­tés par­ti­ci­pa­tives tient à leur manque d’effectivité. Les formes les plus ins­ti­tu­tion­na­li­sées de « par­ti­ci­pa­tion » sont ces pla­te­formes mul­ti-par­ties pre­nantes (mul­ti-sta­ke­hol­ders), qu’affectionne tout par­ti­cu­liè­re­ment la Com­mis­sion euro­péenne. Il arrive encore trop sou­vent que de tels espaces pro­duisent des rap­ports pon­ti­fiants, dénués de toute capa­ci­té à faire bou­ger les lignes, qui se satis­font de quelques mises en garde vagues et consensuelles.

Ce pro­cès en effec­ti­vi­té est celui que for­mu­laient les acti­vistes du groupe Pièces et main‑d’œuvre (PMO), en France, à l’occasion du débat natio­nal sur les nano­tech­no­lo­gies. En sub­stance, ce grand débat public a eu lieu d’octobre 2009 à février 2010, et s’est tenu dans des condi­tions très chao­tiques, une bonne par­tie des séances pré­vues (17 au total) devant être annu­lées, le tout abou­tis­sant à des solu­tions abra­ca­da­bran­tesques pour main­te­nir un sem­blant d’échange par vidéo inter­po­sée, dans des lieux tenus secrets (Laurent, 2010). En effet, dès le mois de mai 2009, le gou­ver­ne­ment fran­çais avait lan­cé un grand pro­gramme de déve­lop­pe­ment des nano­tech­no­lo­gies, inti­tu­lé « Nano-INNOV », doté d’un finan­ce­ment de 70 mil­lions d’euros, sans comp­ter les masses finan­cières du « Grand emprunt » diri­gées vers la R&D de pointe6. Tous ces finan­ce­ments témoignent indis­cu­ta­ble­ment d’une volon­té poli­tique de réa­li­ser ces tech­no­lo­gies nou­velles, dont les grands axes sont déter­mi­nés par des pro­grammes tels que Nano-INNOV. C’est un très bon exemple où les acti­vistes ont posé la ques­tion, et ont eu rai­son de le faire, de l’utilité d’un débat public, alors même que les grandes options poli­tiques étaient déjà arrê­tées. Ce fai­sant, ils ont ques­tion­né le sens d’une démarche qui pou­vait, au mieux, offrir une cathar­sis à bon compte à un public irra­tion­nel, au pire, ser­vir de chambre d’entérinement et de légi­ti­ma­tion de déci­sions prises par ailleurs.

Alors, bien sûr, il n’est pas ques­tion de tom­ber dans la théo­rie com­plo­tiste, dans ce cadre, et de dénon­cer par prin­cipe toute ten­ta­tive d’élargir le spectre des diverses exper­tises à prendre en compte dans le cadre des déve­lop­pe­ments scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques. Tou­te­fois, il faut por­ter une atten­tion sou­te­nue aux dis­po­si­tifs concrets qui mettent en œuvre une volon­té par­ti­ci­pa­tive, ou à la manière dont les ins­ti­tu­tions qui pro­meuvent ces déve­lop­pe­ments réagissent, lorsque des publics se mêlent de ces ques­tions. C’est là le défi, selon la phi­lo­sophe des sciences Isa­belle Sten­gers (2007, p. 54), « d’une pro­duc­tion publique, col­lec­tive de savoirs autour de situa­tions qu’aucune exper­tise par­ti­cu­lière ne peut suf­fire à défi­nir, et qui demandent la pré­sence légi­time active, objec­tante, pro­po­sante, de tous ceux qui sont “concer­nés”». Une telle intel­li­gence col­lec­tive néces­site de mettre en pré­sence tous ceux qui dis­posent d’un savoir per­ti­nent par rap­port à un pro­blème spé­ci­fique. Or, dans la forme et la maté­ria­li­sa­tion des dis­po­si­tifs actuels, nous sommes encore loin du compte.

En conclu­sion, en matière de sciences et tech­no­lo­gies, les contro­verses sont plus vives que jamais, à mesure que pro­li­fèrent les hybrides situés à l’intersection des ins­tru­ments scien­ti­fiques, de la R&D, des mar­chés éco­no­miques, de la pro­prié­té intel­lec­tuelle, des pro­grammes de poli­tique publique et… des publics qui seront affec­tés par toutes ces dyna­miques à l’œuvre. Il est désor­mais illu­soire de vou­loir cou­vrir ces réa­li­tés mul­tiples par la seule auto­ri­té d’une exper­tise scien­ti­fique. Loin de déplo­rer l’existence de ces contro­verses, il serait bien plus inté­res­sant de les consi­dé­rer pour ce qu’elles per­mettent, à savoir de véri­tables lieux d’apprentissage où dif­fé­rents savoirs pour­raient enfin être confron­tés et par­ti­ci­per d’une mise en poli­tique, au sens fort, de l’irruption des sciences et des tech­no­lo­gies dans nos sociétés. 

  1. L’acronyme « Imec » signi­fiait, lors de la créa­tion de ce centre de R&D, Inter­uni­ver­si­ty Microe­lec­tro­nics Centre. À l’heure actuelle, tou­te­fois, cette signi­fi­ca­tion n’est plus en vigueur, « imec » — sans majus­cule — étant deve­nu une marque, un logo, un sceau appo­sé sur un ensemble de pro­to­types, d’innovations tech­no­lo­giques et de know-how.
  2. Bas­ta­mag, « Nano­tech­no­lo­gies : l’évaluation des risques confiée aux… mul­ti­na­tio­nales », article d’Agnès Rous­seau, en ligne : www.bastamag.net/article2393.html.
  3. Le Nou­vel Obser­va­teur, « Fuku­shi­ma : et si le pire était à venir ? », un article de Vincent Jauvert.
  4. Ce pro­jet pro­po­sait une caté­go­ri­sa­tion des enjeux à prendre en consi­dé­ra­tion, qui sub­di­vise les enjeux de risques, que l’on peut appré­hen­der par les ins­tru­ments de la science (Health, Envi­ron­ment and Safe­ty, hes) et, par ailleurs, les enjeux rési­duels qui relèvent des sciences humaines (Ethi­cal, Legal and Social Impacts, ELSI). En Europe, le terme « aspects » a été pré­fé­ré à celui d’«impacts », conno­té trop uni­la­té­ral, ce qui donne l’acronyme ELSA. Cette caté­go­ri­sa­tion a, depuis lors, fait école (voir par exemple les stra­té­gies et les plans d’action de la Com­mis­sion en matière de nanotechnologies).
  5. Infor­ma­tions dis­po­nibles en ligne : www.gmnation.org.uk/ (consul­té le 28 aout 2012).
  6. « Confé­rence de presse sur les prio­ri­tés finan­cées par le grand emprunt », Paris, Ély­sée, 14 décembre 2009.

François Thoreau


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