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Crises et innovation sociale

Numéro 05/6 Mai-Juin 2012 par Benoît Lévesque

juin 2012

Depuis plus d’un siècle et demi, toutes les grandes crises du capi­ta­lisme ont été l’oc­ca­sion d’un nou­veau cycle d’in­no­va­tion sociale, notam­ment au sein de l’é­co­no­mie sociale et soli­daire. La crise actuelle pour­rait être l’oc­ca­sion d’un nou­veau cycle sus­cep­tible de contri­buer non seule­ment à une tran­si­tion moins dou­lou­reuse vers une grande trans­for­ma­tion (ce que les cycles anté­rieurs ont réa­li­sé sans doute dif­fé­rem­ment), mais aus­si à esquis­ser une nou­velle vision de l’é­co­no­mie et du déve­lop­pe­ment qui irait dans le sens d’un déve­lop­pe­ment durable ou sou­te­nable. En effet, la crise actuelle cor­res­pond à un monde qui se déstruc­ture de sorte qu’un retour en arrière est deve­nu impos­sible. Une nou­velle vision de l’é­co­no­mie et du déve­lop­pe­ment émerge à tra­vers des ini­tia­tives de la socié­té civile qui s’ap­puient sur des inno­va­tions sociales à l’é­chelle du monde, à tra­vers l’al­ter­mon­dia­lisme, et à l’é­chelle locale, à tra­vers une série d’i­ni­tia­tives rele­vant de l’é­co­no­mie sociale et soli­daire. Ce poten­tiel de trans­for­ma­tion ne sau­rait s’ac­tua­li­ser sans un saut qua­li­ta­tif quant aux réa­li­sa­tions iden­ti­fiées et sans une mobi­li­sa­tion plus large que celle des seuls pro­mo­teurs de ces initiatives.

La crise finan­cière qui s’est mani­fes­tée en 2007 – 2008 s’est révé­lée être éga­le­ment une crise éco­no­mique, poli­tique et sociale avec une com­po­sante éco­lo­gique trans­ver­sale. Bien que le capi­tal finan­cier soit au cœur de la crise, son contrôle ne sau­rait suf­fire à lui seul pour nous orien­ter vers un déve­lop­pe­ment sou­te­nable. Ce der­nier sup­pose que les diverses crises, qui « s’entremêlent et se codé­ter­minent », soient sur­mon­tées et que nous réa­li­sions « un lent et cou­teux réajus­te­ment des tech­niques, des loca­li­sa­tions, des modes de vie, des sys­tèmes de valeurs et de l’ordre géo­po­li­tique » (Boyer, 2011). Autre­ment dit, « la sor­tie de crise ne sau­rait être défi­nie en termes pure­ment éco­no­miques » puisqu’elle sup­pose la « construc­tion d’un nou­veau sys­tème d’acteurs » et un contrat social qui prend en charge les élé­ments à la base de cet autre modèle de déve­lop­pe­ment (Tou­raine, 2010).

La crise actuelle : un monde qui se défait

Il appa­rait encore plus clai­re­ment aujourd’hui que la crise actuelle est consti­tuée non seule­ment d’une domi­na­tion du capi­tal finan­cier sur la pro­duc­tion, mais aus­si d’une sépa­ra­tion entre ces deux mondes. Ain­si, la logique indus­trielle qui pré­do­mi­nait dans la pro­duc­tion a été rem­pla­cée par une logique pure­ment finan­cière qui vise prin­ci­pa­le­ment, voire exclu­si­ve­ment, la valeur action­na­riale. Dès lors, la grande entre­prise est per­çue d’abord comme un por­te­feuille d’actifs dont le dépè­ce­ment et la délo­ca­li­sa­tion sont ain­si jus­ti­fiés. Ceux qui avaient des liens forts et sou­te­nus avec l’entreprise, tels les sala­riés, les cadres et les com­mu­nau­tés envi­ron­nantes, sont de plus en plus exclus et impuis­sants. La domi­na­tion de la finance sur l’économie réelle est d’autant plus lourde de consé­quences que la pre­mière évo­lue dans le temps court comme on peut l’observer à la Bourse alors qu’un sys­tème éco­no­mique ter­ri­to­ria­li­sé se construit et s’évalue en termes de décen­nies et de générations.

Les pou­voirs publics sous la gou­verne des par­tis de droite et même de gauche ont favo­ri­sé cette auto­no­mi­sa­tion de la finance en auto­ri­sant sa libé­ra­li­sa­tion à l’échelle natio­nale et sa mobi­li­té à l’échelle mon­diale. De plus, pour être éclai­rés et conseillés, les plus hauts diri­geants poli­tiques se tournent à nou­veau vers les grands finan­ciers sup­po­sant que ces der­niers sont les mieux pla­cés pour relan­cer la crois­sance (l’investissement pro­duc­tif) et éven­tuel­le­ment l’emploi. Comme l’écrivent Blan­ken­burg et Pal­ma, « the banks are inside the govern­ment », d’où la dif­fi­cul­té à pro­cé­der à des chan­ge­ments en pro­fon­deur (Blan­ken­burg et Pal­ma, 2009). En somme, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde, les inté­rêts de la socié­té sont rem­pla­cés par les inté­rêts de ceux « qui peuvent uti­li­ser à leur pro­fit les pro­ces­sus spé­cu­la­tifs qui en dérivent » (Boyer, 2011).

Comme nous venons de le sug­gé­rer, la crise actuelle est consti­tuée de trois grandes sépa­ra­tions : sépa­ra­tion entre l’économie et la socié­té qui évo­luent à des échelles dif­fé­rentes sans grande coor­di­na­tion entre elles, sépa­ra­tion entre l’économie et la finance (d’où des ter­ri­toires deve­nus orphe­lins et des acti­vi­tés aban­don­nées) et sépa­ra­tion au sein même de la finance entre des acti­vi­tés finan­cières d’intermédiation indis­pen­sables et une finance spé­cu­la­tive entrai­nant de très fortes inéga­li­tés dans la répar­ti­tion de la richesse et dans les inves­tis­se­ments au détri­ment des acti­vi­tés pro­duc­tives. Ces trois sépa­ra­tions aux­quelles il faut ajou­ter la non-prise en charge des couts envi­ron­ne­men­taux entrainent une des­truc­tion du monde qui était le nôtre jusqu’ici. Comme l’explique Alain Tou­raine, la crise actuelle n’est pas sim­ple­ment la crise du capi­ta­lisme, mais aus­si une crise de la socié­té capi­ta­liste qui pour­rait conduire à la dis­pa­ri­tion des acteurs sociaux au cœur de cette socié­té et de la culture qui per­met­tait à l’État d’intervenir « pous­sé par les vic­times de la ges­tion éco­no­mique impo­sée par les diri­geants capi­ta­listes » (Tou­raine, 2010).

Si l’on ne veut pas som­brer dans l’économisme domi­nant, il faut bien voir que même la socié­té capi­ta­liste que nous avons connue n’a jamais été com­plè­te­ment domi­née par le capi­ta­lisme, y com­pris au plan éco­no­mique. Ain­si, une par­tie de la pro­duc­tion de biens et de ser­vices don­nait une impor­tance pré­fé­ren­tielle au ser­vice aux membres comme dans les coopé­ra­tives et les mutuelles (une éco­no­mie mar­chande non spé­ci­fi­que­ment capi­ta­liste orien­tée vers l’intérêt col­lec­tif1), une autre par­tie rele­vait prin­ci­pa­le­ment du sec­teur public (une éco­no­mie non mar­chande orien­tée vers l’intérêt géné­ral) et une troi­sième par­tie repo­sant sur la soli­da­ri­té à tra­vers le béné­vo­lat et les dons comme on peut l’observer dans cer­taines asso­cia­tions (une éco­no­mie non mar­chande et non moné­taire). Enfin, le sec­teur capi­ta­liste lui-même s’est tou­jours appuyé sur des contri­bu­tions pro­ve­nant notam­ment des États, des col­lec­ti­vi­tés, des asso­cia­tions et plus lar­ge­ment de l’entraide (autant de res­sources non mar­chandes et non moné­taires). Nous ten­te­rons main­te­nant de voir, à par­tir de quelques indices sans doute modestes, com­ment un « autre monde est pos­sible » ou tout au moins pensable.

Un monde à reconstruire

La crise actuelle n’entraine pas d’elle-même un au-delà pro­gres­siste. Elle révèle sans doute le cul-de-sac où nous mènent le pro­duc­ti­visme et la crois­sance comme prin­ci­pale fina­li­té sociale. Mais, loin de four­nir spon­ta­né­ment les moyens de s’en sor­tir, elle a entrai­né une réduc­tion des res­sources col­lec­tives, elle a affai­bli les acteurs sociaux et l’État lui-même, et elle a appau­vri la majo­ri­té de la popu­la­tion, à com­men­cer par les plus faibles. En revanche, cette crise a été per­çue par plu­sieurs comme une invi­ta­tion pres­sante à réa­li­ser une grande trans­for­ma­tion, voire une révo­lu­tion qui serait non vio­lente. Pour ne pas prendre ses dési­rs pour des réa­li­tés, il faut iden­ti­fier les ini­tia­tives et les efforts qui ont été ten­tés au cours des der­nières années. Dans cette pers­pec­tive, nous exa­mi­ne­rons sans doute rapi­de­ment com­ment la recons­truc­tion semble s’amorcer à par­tir d’en haut, avec la mou­vance alter­mon­dia­liste, et à par­tir d’en bas avec la myriade d’expérimentations et d’initiatives ancrées dans le ter­ri­toire et misant sur la solidarité.

Reconstruire à partir d’en haut : l’exemple de l’altermondialisme

À bien des égards, la mon­dia­li­sa­tion repré­sente à la fois le pire et le meilleur. Le pire puisqu’elle a favo­ri­sé la domi­na­tion de la finance sur l’économie et la socié­té, l’augmentation des inéga­li­tés entre les plus pauvres et les plus riches, la délo­ca­li­sa­tion d’une par­tie de la pro­duc­tion des pays du Nord et l’extraversion de la crois­sance dans les pays du Sud, sans oublier la rela­tive impuis­sance des États natio­naux. Le meilleur puisqu’elle a éga­le­ment favo­ri­sé de nou­velles formes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, une conscience plus claire de l’unité soli­daire de l’humanité et d’une com­mu­nau­té de des­tin sur cette pla­nète, l’émergence de nou­veaux acteurs et de nou­veaux espaces de débat public, sans oublier le décol­lage de cer­tains pays du Sud. Il appa­rait main­te­nant plus clai­re­ment que de nom­breuses ques­tions, telles la dégra­da­tion de la bio­sphère, la ges­tion de cer­tains biens mon­diaux et l’adoption de cer­taines normes sociales com­munes pour un tra­vail décent, doivent désor­mais être pen­sées à l’échelle planétaire.

Dans cette pers­pec­tive, il faut pro­mou­voir à la fois la démon­dia­li­sa­tion en reter­ri­to­ria­li­sant cer­taines acti­vi­tés éco­no­miques et la remon­dia­li­sa­tion à tra­vers une autre mon­dia­li­sa­tion ouverte sur une soli­da­ri­té élar­gie à l’ensemble de l’humanité et orien­tée vers des échanges plus équi­tables entre le Nord et le Sud. Même si les forces domi­nantes de la glo­ba­li­sa­tion sont encore celles des grandes entre­prises capi­ta­listes et des ins­tances inter­na­tio­nales telles la Banque mon­diale et le FMI, la mou­vance alter­mon­dia­liste issue de la socié­té civile repré­sente un contre­poids et une force de pro­po­si­tion. Comme nous le ver­rons éga­le­ment, cette mou­vance n’est pas seule à avan­cer des pro­po­si­tions per­ti­nentes, d’autres ins­ti­tu­tions s’y sont éga­le­ment engagées.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, qui a pour ancêtre le mou­ve­ment tiers-mon­diste de lutte contre l’endettement et les ajus­te­ments struc­tu­rels, s’est affir­mé à par­tir des années 1990 par sa pré­sence aux grandes confé­rences de l’onu à com­men­cer par le som­met de la terre de Rio en 1992 et par son oppo­si­tion aux poli­tiques pro­po­sées par les grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, notam­ment avec la ren­contre de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) à Seat­tle en 1999. Depuis, les Forums sociaux, qui ont débu­té en 2001 à Por­to Alegre, ont per­mis de pas­ser de l’antimondialisation à l’altermondialisation et d’élargir ain­si les thé­ma­tiques avan­cées pour inclure l’environnement, la démo­cra­ti­sa­tion des ins­tances inter­na­tio­nales, la lutte contre les inéga­li­tés et plus lar­ge­ment une autre éco­no­mie et un autre modèle de développement.

Après plus d’une décen­nie, l’expérience des Forums sociaux révèle que cette mou­vance ne consti­tue pas un mou­ve­ment social comme on l’entend géné­ra­le­ment, mais un ensemble hété­ro­clite où l’on retrouve divers mou­ve­ments sociaux nou­veaux et anciens, sans doute des groupes éco­lo­giques, des groupes de femmes, des groupes de jeunes, des orga­ni­sa­tions rele­vant de l’économie soli­daire, mais aus­si des syn­di­cats, des orga­ni­sa­tions pay­sannes, des orga­ni­sa­tions coopé­ra­tives et des mutuelles (et donc aus­si de l’économie sociale his­to­rique). Comme plu­sieurs l’ont rele­vé, « ce qui a man­qué jusqu’ici c’est d’avoir une vue d’ensemble de la nou­velle socié­té qui se forme » et du nou­veau monde qui devient pos­sible (Tou­raine, 2010). À cet égard, les thé­ma­tiques iden­ti­fiées sont suf­fi­sam­ment larges pour per­mettre de grands débats néces­saires pour pro­po­ser une autre vision de l’économie et du développement.

Par­mi les grands débats ayant cours au sein de l’altermondialisme, rele­vons ceux oppo­sant la crois­sance et la décrois­sance, l’anticapitalisme et la trans­for­ma­tion du capi­ta­lisme, le réfor­misme et la révo­lu­tion pour cer­tains. Il n’est pas ques­tion de reprendre ici ces débats, sinon pour men­tion­ner que des actions com­munes peuvent être pen­sées dans la pers­pec­tive d’un modèle de déve­lop­pe­ment qui fasse du déve­lop­pe­ment social et des indi­vi­dus sa prio­ri­té et de l’économie un moyen tout en consi­dé­rant l’intégrité éco­lo­gique comme indis­pen­sable. Une telle hié­rar­chi­sa­tion ou mieux conju­gai­son de l’économique, du social et de l’environnement sup­pose un appro­fon­dis­se­ment et un élar­gis­se­ment de la démo­cra­tie. Quant à savoir si cette grande trans­for­ma­tion peut se réa­li­ser dans le cadre du capi­ta­lisme, on peut en dou­ter, mais « la ques­tion doit demeu­rer ouverte », conclut Ber­nard Per­ret (2008). De toute façon, comme l’écrit l’économiste et éco­lo­giste Alain Lipietz (2009), « il ne faut pas attendre d’avoir ren­ver­sé le capi­ta­lisme pour entre­prendre de sau­ver la pla­nète » et, nous ajou­tons, pour s’orienter vers un déve­lop­pe­ment plus sou­te­nable et plus équi­table. Dans cette pers­pec­tive, « la réduc­tion des inéga­li­tés est abso­lu­ment déci­sive pour que tous accèdent à des modes de vie sou­te­nables et dési­rables » (Gadrey, 2010). Comme on l’entrevoit, le débat et la réfé­rence à des pra­tiques consé­quentes donnent, à l’idée d’un autre modèle de déve­lop­pe­ment, un aper­çu pour ceux qui recherchent une alter­na­tive à la glo­ba­li­sa­tion néolibérale.

Enfin, une autre éco­no­mie sup­pose aus­si un autre ima­gi­naire qui ne sau­rait s’imposer sans une nou­velle com­pré­hen­sion des rap­ports entre l’économie, la socié­té, la nature et le ter­ri­toire. Pour ne pas tom­ber dans l’utopie abs­traite, il faut que cet ima­gi­naire puisse s’appuyer sur des expé­ri­men­ta­tions exem­plaires, voire des uto­pies concrètes. Dans cette pers­pec­tive, il est néces­saire de pour­suivre la recherche et la réflexion pour voir com­ment les très nom­breuses ong et leurs regrou­pe­ments à l’échelle inter­na­tio­nale contri­buent à l’approfondissement et à la dif­fu­sion non seule­ment de cette vision, mais éga­le­ment des pra­tiques et des réa­li­sa­tions qui s’en ins­pirent. De plus, dans la plu­part des grandes orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, il existe des niches telles le pro­gramme LEED (Local Eco­no­mic and Employ­ment Deve­lop­ment) de l’OCDE et le Pro­gramme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) où l’on retrouve des cher­cheurs, des acteurs et des hommes poli­tiques qui réflé­chissent dans cette direc­tion et qui sou­tiennent à l’occasion des ini­tia­tives de la socié­té civile et l’élaboration de poli­tiques consé­quentes. Il y a là non seule­ment des brèches dans le sys­tème, qui peuvent s’élargir en période de crise, mais aus­si des motifs d’espérance qui viennent d’en haut et par­fois de là où on ne s’y attend pas.

Reconstruire à partir d’en bas, l’exemple de l’économie sociale et solidaire

À l’occasion de réflexion sur la crise actuelle, Joseph Sti­glitz rele­vait qu’on n’accorde pas suf­fi­sam­ment d’attention à cette autre éco­no­mie que repré­sente prin­ci­pa­le­ment l’économie sociale2 (Sti­glitz, 2009). Ces entre­prises évo­luent par­fois dans le cadre du mar­ché, mais elles ne s’en remettent pas à la soi-disant auto­ré­gu­la­tion des mar­chés, ni à la recherche irrai­son­née du ren­de­ment maxi­mal. En effet, les diri­geants et leurs admi­nis­tra­teurs sont pré­oc­cu­pés d’abord par la fina­li­té de ser­vice aux membres alors que la via­bi­li­té éco­no­mique s’impose comme moyen. Devant la crise finan­cière, la plu­part de ces entre­prises ont fait preuve de grande résis­tance à la dif­fé­rence de celles d’entre elles qui avaient imi­té les entre­prises capi­ta­listes. L’économiste amé­ri­cain ajou­tait que ce qui fonc­tionne le mieux aux États-Unis, c’était ce type d’entreprise, soit des coopé­ra­tives et des orga­ni­sa­tions sans but lucra­tif dans des sec­teurs tels que l’éducation, la culture et le loge­ment social. En consé­quence, il concluait que nous devons accor­der plus d’attention à cette autre éco­no­mie et que, si nous vou­lons évi­ter la répé­ti­tion de crises comme celle qui nous affecte pré­sen­te­ment, il faut « une éco­no­mie plus équi­li­brée, un sys­tème d’économie plu­rielle avec plu­sieurs piliers ».

De fait, l’économie sociale et soli­daire à tra­vers ses diverses com­po­santes que sont les coopé­ra­tives, les mutuelles, les asso­cia­tions et cer­taines fon­da­tions, a réus­si mieux que les autres formes d’entreprise à faire le lien entre l’économie et la socié­té, et à inté­grer ain­si les consé­quences éco­no­miques et sociales (les exter­na­li­tés posi­tives et néga­tives), en rai­son notam­ment d’une gou­ver­nance démo­cra­tique, d’une pro­prié­té col­lec­tive et de valeurs expli­ci­te­ment affir­mées. De plus, des règles dif­fé­rentes selon les sta­tuts assurent une cer­taine confor­mi­té des pra­tiques au regard de ces valeurs. C’est ce qui manque le plus sou­vent aux entre­prises capi­ta­listes qui choi­sissent volon­tai­re­ment de s’engager dans une démarche de res­pon­sa­bi­li­té sociale qui consti­tue à cer­tains égards une ver­sion micro du déve­lop­pe­ment durable. Bien que la res­pon­sa­bi­li­té sociale sup­pose la par­ti­ci­pa­tion des par­ties pre­nantes à l’opération de la triple red­di­tion de compte (éco­no­mique, sociale et envi­ron­ne­men­tale), aucune loi n’oblige ces entre­prises à une telle opé­ra­tion, à l’exception des entre­prises publiques dans cer­tains pays. Au cours des der­nières années, de plus en plus d’entreprises rele­vant de l’économie sociale his­to­rique ont réaf­fir­mé éga­le­ment leurs valeurs, mais la res­pon­sa­bi­li­té sociale les invite à inclure plus expli­ci­te­ment l’environnement dans leur red­di­tion de compte et sur­tout à y faire par­ti­ci­per non seule­ment leurs membres, mais aus­si les autres par­ties pre­nantes. Les coopé­ra­tives doivent contri­buer « au déve­lop­pe­ment durable de leur com­mu­nau­té dans le cadre d’orientations approu­vées par leurs membres ».

En ce qui concerne le rap­port au ter­ri­toire, les ini­tia­tives rele­vant de l’économie sociale et soli­daire se sont dif­fu­sées le plus sou­vent à par­tir de l’essaimage selon le prin­cipe de la talle de fraise, soit un enra­ci­ne­ment local com­bi­né à un réseau­tage dans le sens de l’intercoopération. Dans cette pers­pec­tive, l’économie sociale his­to­rique (comme d’ailleurs la nou­velle éco­no­mie sociale) repré­sente non pas un agré­gat d’entreprises sans lien entre elles, mais une toile ou mieux un mou­ve­ment com­pre­nant des regrou­pe­ments sec­to­riels et ter­ri­to­riaux selon diverses échelles. Dans cer­taines socié­tés natio­nales comme ce fut le cas en Bel­gique, ces regrou­pe­ments se sont réa­li­sés dans le cadre de piliers prin­ci­pa­le­ment socia­liste ou chré­tien qui réunissent au moins en prin­cipe l’action coopé­ra­tive, l’action asso­cia­tive, l’action syn­di­cale et l’action poli­tique en vue d’un pro­jet de socié­té sans doute dif­fé­rent, mais orien­té vers l’intérêt col­lec­tif et géné­ral. D’un point de vue his­to­rique, les inno­va­tions sociales rele­vant de l’économie sociale et soli­daire se sont déve­lop­pées par grappes, prin­ci­pa­le­ment à l’occasion de grandes crises, ren­dant ain­si les tran­si­tions moins dou­lou­reuses (inno­va­tions répa­ra­trices) et contri­buant de manière inégale aux trans­for­ma­tions néces­saires pour sor­tir de la crise (inno­va­tions transformatrices).

Après avoir cru pou­voir péné­trer l’ensemble des acti­vi­tés éco­no­miques comme l’idée de la répu­blique coopé­ra­tive3 le sug­gé­rait, les coopé­ra­tives se sont défi­nies de plus en plus comme un sec­teur, aban­don­nant ain­si l’idée d’une grande trans­for­ma­tion de l’économie. Pour cer­tains ana­lystes, la redé­cou­verte de l’économie sociale dans le der­nier quart du XXe siècle relève à cer­tains égards de la recherche d’un pro­jet plus large que celui de la seule repro­duc­tion d’un sec­teur. Si ce mou­ve­ment de regrou­pe­ment des diverses com­po­santes a été lan­cé par l’économie sociale his­to­rique, notam­ment en France et en Espagne, les nou­velles grappes d’innovation des trois der­nières décen­nies ont don­né lieu à une nou­velle éco­no­mie sociale appe­lée aus­si éco­no­mie soli­daire4. Cela s’est mani­fes­té entre autres par la mul­ti­pli­ca­tion des asso­cia­tions y com­pris sur le ter­rain éco­no­mique. Une étude récente por­tant sur qua­rante-deux pays montre que la part de l’emploi y atteint main­te­nant 5,6% de la main‑d’œuvre, mais 15,9% en Hol­lande, 13,1% en Bel­gique, 12,3% au Cana­da, 11% au Royaume-Uni, 9,6% en Suède, 9,2% aux États-Unis, 9% en France et Japon 8% (Sala­mon, 2010). Enfin, comme le montrent Sala­mon et son équipe, s’il fal­lait réunir tout le tra­vail béné­vole au sein d’un même pays, Volun­teer­land, ce pays arri­ve­rait en deuxième posi­tion immé­dia­te­ment après la Chine et son PIB de 1.349 mil­liards de dol­lars se situe­rait au sep­tième rang dans le monde (Sala­mon et alii, 2011). Si l’on adopte une vision de l’économie qui ne se réduit pas à la seule éco­no­mie mar­chande, il faut recon­naitre que les ini­tia­tives de la socié­té civile ont un poids éco­no­mique de plus en plus important.

De plus, pour bien entre­voir la signi­fi­ca­tion et la por­tée des divers cycles d’innovations sociales, il est néces­saire de prendre en consi­dé­ra­tion leur rap­port aux crises et aux conjonc­tures qui ont favo­ri­sé leur émer­gence. Cela s’impose d’autant plus que la crise actuelle résulte en par­tie des crises anté­rieures non réso­lues, d’où la per­ti­nence pour le renou­vè­le­ment du modèle de déve­lop­pe­ment de cer­taines des grappes d’innovations qui ont émer­gé au cours des der­nières décennies.

Ain­si, le cycle des inno­va­tions des années 1960 répond en par­tie à la crise des valeurs, notam­ment à la crise du tra­vail et à la remise en ques­tion de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion de masse, soit le for­disme et le pro­vi­den­tia­lisme (ce der­nier réa­lise une exclu­sion des usa­gers dans la défi­ni­tion des ser­vices col­lec­tifs sem­blable à celle des tra­vailleurs dans la pro­duc­tion des biens). Dans cette pers­pec­tive, les inno­va­tions sociales feront appel à l’autogestion et à la démo­cra­ti­sa­tion des rap­ports de tra­vail et de consom­ma­tion révé­lant ain­si des aspi­ra­tions pour vivre et tra­vailler autre­ment. Ces aspi­ra­tions seront por­tées par de nou­veaux mou­ve­ments sociaux de plus en plus diver­si­fiés (mou­ve­ments cultu­rels, étu­diants, fémi­nistes, éco­lo­giques, anti­nu­cléaires et paci­fistes, etc.) même si le mou­ve­ment ouvrier appa­rait alors encore domi­nant. Ces expé­ri­men­ta­tions, qui misaient sur le volon­ta­risme et le com­mu­nau­ta­risme pour une socié­té alter­na­tive, ont été inca­pables pour la plu­part de rele­ver les défis du mar­ché pour les unes et de l’institutionnalisation pour les autres. Cer­taines d’entre elles se sont main­te­nues pas­sant d’une vision de socié­té alter­na­tive à celle d’entreprise alter­na­tive. Ce qu’il convient de rete­nir, c’est que plu­sieurs des valeurs post­ma­té­ra­listes alors mises de l’avant (convi­via­li­té, auto­no­mie, créa­ti­vi­té, qua­li­té de vie, épa­nouis­se­ment des indi­vi­dus) demeurent encore per­ti­nentes, d’autant plus que les chan­ge­ments escomp­tés ne se sont pas pro­duits en rai­son de la crise du milieu des années 1970 qui a impo­sé de nou­velles urgences à la socié­té civile.

La crise des années 1980 et 1990 a été celle d’une crise de l’emploi (et non plus du tra­vail) et de l’État pro­vi­dence de plus en plus inca­pable de répondre aux nou­velles demandes sociales pour des rai­sons finan­cières. Les expé­ri­men­ta­tions et les ini­tia­tives qui sur­gissent alors cherchent d’abord à répondre à des besoins bien réels selon un cer­tain prag­ma­tisme et une valo­ri­sa­tion de l’entrepreneuriat (dans ce cas col­lec­tif), mais elles sont éga­le­ment por­tées par des aspi­ra­tions de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive de la part des tra­vailleurs et des usa­gers, notam­ment dans les ser­vices aux per­sonnes ; d’où un com­pro­mis avec l’État pour une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion four­nis­sant à la fois un finan­ce­ment et une recon­nais­sance en termes d’utilité sociale. Par­mi les filières d’activités les plus impor­tantes pour cette période, rele­vons les ser­vices de proxi­mi­té (ser­vices de garde, aide à domi­cile), l’insertion et for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, le déve­lop­pe­ment local (gou­ver­nance par­ti­ci­pa­tive, fonds de déve­lop­pe­ment, centres locaux de ser­vice, gui­chet unique), la finance soli­daire avec la micro­fi­nance, les fonds dédiés à l’économie sociale et soli­daire, et la finance res­pon­sable orien­tées vers la créa­tion d’emplois et d’entreprises. C’est d’ailleurs au cours de ces deux décen­nies que l’économie sociale est recon­nue dans plu­sieurs pays. De plus, ce cycle a atteint main­te­nant sa matu­ri­té, soit une cer­taine péren­ni­té et une irré­ver­si­bi­li­té. Dans le domaine des ser­vices sociaux, il a don­né lieu à ce que plu­sieurs appellent désor­mais un wel­fare plu­ra­lism ou wel­fare mix où le rap­port des asso­cia­tions à l’État peut prendre une forme par­te­na­riale avec une véri­table par­ti­ci­pa­tion citoyenne, dans le meilleur des cas (dans cette pers­pec­tive, il est ques­tion de socié­té civile plu­tôt que de mou­ve­ments sociaux) (Lévesque et Thi­ry, 2008).

Depuis 2000 et sur­tout la crise actuelle, le nou­veau cycle en voie d’émergence com­prend deux grands volets : un pre­mier qui répond aux urgences et un volet qui répond sans doute à des besoins, mais qui tente en même temps de s’inscrire dans un autre modèle de déve­lop­pe­ment. Comme réponses aux urgences, rele­vons des ini­tia­tives pour satis­faire les besoins élé­men­taires non satis­faits dans le domaine de l’alimentation et du loge­ment, de l’aide pour sor­tir de l’endettement ou pour la recon­ver­sion pro­fes­sion­nelle et le sou­tien aux ter­ri­toires orphe­lins négli­gés par la finance. Pour la tran­si­tion vers une trans­for­ma­tion du modèle de déve­lop­pe­ment, rele­vons la pro­duc­tion de ser­vices basés sur la proxi­mi­té, la culture et le loi­sir, les ser­vices liés à des droits sociaux (san­té, édu­ca­tion, mobi­li­té, jus­tice, etc.), les pro­duc­tions arti­sa­nales et du ter­roir, les trans­ports col­lec­tifs notam­ment dans les milieux ruraux, la finance soli­daire et socia­le­ment res­pon­sable, l’économie imma­té­rielle repo­sant sur les com­pé­tences et le savoir, la prise en charge col­lec­tive de « com­mons » natu­rels (eau et air) ou créés par l’homme (patri­moine, culture), les éner­gies renou­ve­lables et plus lar­ge­ment une crois­sance fon­dée sur la qua­li­té et la faible consom­ma­tion d’énergie, y com­pris celle pro­ve­nant des sources renou­ve­lables. Ce nou­veau cycle d’innovation sociale déborde l’économie sociale et soli­daire puisqu’il est pré­sent à la fois dans de petites entre­prises arti­sa­nales et dans des entre­prises plus impor­tantes qui se sont enga­gées dans la res­pon­sa­bi­li­té socié­tale des entre­prises, notam­ment celles qui ont adop­té des pra­tiques consé­quentes. Enfin, les cycles pré­cé­dents d’innovation sociale qui ont atteint leur matu­ri­té ne dis­pa­raissent pas pour autant, mais ils doivent être capables de repo­si­tion­ne­ment stra­té­gique tenant compte sans doute de leur tra­jec­toire, mais aus­si de l’environnement actuel avec ses enjeux et défis.

En somme, si la crise actuelle avec notam­ment la finan­cia­ri­sa­tion entraine une sépa­ra­tion de l’économie et de la socié­té, nous avons ici de nom­breux exemples où les pas­se­relles entre l’économie et la socié­té ont été posées à par­tir jus­te­ment de ce qui relève d’une démo­cra­ti­sa­tion de l’économie, un domaine où l’économie sociale a été jusqu’ici plus sys­té­ma­tique que toutes les autres formes d’entreprise. Si ces ini­tia­tives plus récentes de même que celles plus anciennes par­ti­cipent à la recons­truc­tion de l’économie à par­tir d’en bas et d’un ancrage dans le ter­ri­toire, elles appa­raissent par ailleurs de plus en plus en phase avec un modèle de déve­lop­pe­ment sus­cep­tible de répondre aux grands défis que sou­lève la crise actuelle et éga­le­ment en conver­gence avec les grandes thé­ma­tiques sou­le­vées dans les Forums sociaux mon­diaux, ce qui expli­que­rait d’ailleurs leur conver­gence et leur rencontre.

Conclusion

Un para­digme socié­tal, qui renou­vèle à la fois les grandes ques­tions et les solu­tions à y appor­ter, se construit à l’échelle des mou­ve­ments sociaux et plus lar­ge­ment de la socié­té civile en inter­ac­tion avec l’État. Dans cette pers­pec­tive, nous avons cen­tré notre atten­tion sur la mou­vance alter­mon­dia­liste, qui repré­sente une sorte de contre­poids au dis­cours domi­nant sur la mon­dia­li­sa­tion, et sur l’économie sociale et soli­daire qui a connu un renou­vè­le­ment signi­fi­ca­tif depuis trois décen­nies. Du point de vue de leur impor­tance éco­no­mique et poli­tique, ces deux ensembles d’initiatives de la socié­té civile ne font pas le poids com­pa­ra­ti­ve­ment à ceux qui ont l’oreille des plus hauts diri­geants poli­tiques à l’échelle des pays et du monde. Ils expriment cepen­dant beau­coup mieux les défis para­doxaux du déve­lop­pe­ment aujourd’hui, soit celui de mon­dia­li­ser et de démon­dia­li­ser en reter­ri­to­ria­li­sant les acti­vi­tés éco­no­miques et celui d’assurer à la fois la crois­sance et la décrois­sance dans la pers­pec­tive d’un déve­lop­pe­ment durable. Cela dit, la grande trans­for­ma­tion pro­je­tée sup­pose de nou­velles soli­da­ri­tés entre le Nord et le Sud et entre les géné­ra­tions pré­sentes et à venir. Elle sup­pose aus­si une démo­cra­ti­sa­tion de l’économie pour repen­ser le rap­port de l’économie et du social pour être équi­table, le rap­port de l’économie et de l’environnement pour être viable, et le rap­port du social et de l’environnement pour être vivable. Autre­ment dit, les réponses à ces grands défis exigent la par­ti­ci­pa­tion de toutes les par­ties pre­nantes de manière à tenir compte aus­si bien des diverses géné­ra­tions que des dif­fé­rents péri­mètres de soli­da­ri­té qui vont du local au mon­dial. Elle néces­site éga­le­ment des poli­tiques publiques qui favo­risent la liai­son entre ce qui se refait en bas et ce qui se refait en haut.

Enfin, si la crise actuelle est bien celle d’une triple sépa­ra­tion entre l’économie et la socié­té, entre l’économie et la finance et au sein de la finance, les réa­li­sa­tions iden­ti­fiées innovent en cher­chant jus­te­ment à relier ce qui a été sépa­ré. Dans cette pers­pec­tive, elles s’inscrivent dans une démarche très dif­fé­rente de celle de la grande finance et de la plu­part des grandes entre­prises qui tentent par tous les moyens de contour­ner les pou­voirs publics et qui s’inquiètent (pour ne pas dire plus) de la mon­tée de mou­ve­ments sociaux éco­no­miques et plus lar­ge­ment de la vigi­lance de la socié­té civile en ce qui concerne les grandes déci­sions éco­no­miques. Si ce posi­tion­ne­ment et les grands para­mètres déga­gés dans ce texte sont insuf­fi­sants pour gar­nir les pro­grammes des par­tis poli­tiques, ils pré­sentent un pre­mier cadrage pour entre­voir un autre modèle de déve­lop­pe­ment qui soit sou­te­nable et une autre éco­no­mie qui soit plu­rielle et orien­tée vers l’intérêt col­lec­tif et géné­ral. Il faut cepen­dant être conscient que les idées même les plus géné­reuses ne réus­sissent pas à elles seules à chan­ger le monde, à moins que les hommes et les femmes s’en fassent indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment les por­teurs et qu’ils se donnent les outils pour y arri­ver. Les modestes réa­li­sa­tions ten­tées à par­tir d’en haut et à par­tir d’en bas semblent bien conver­ger quant à la voie à suivre pour un autre déve­lop­pe­ment et une autre éco­no­mie, ce qui consti­tue un motif d’espérance capable de contrer la déprime qu’engendre la crise actuelle. Ce constat repré­sente éga­le­ment une invi­ta­tion à faire un saut qua­li­ta­tif dans nos ini­tia­tives et à élar­gir les alliances si l’on sou­haite vrai­ment une grande transformation.

  1. Les coopé­ra­tives, les asso­cia­tions et les mutuelles, par exemple, sont orien­tées vers l’intérêt col­lec­tif de leurs membres. À par­tir de leur fonc­tion­ne­ment démo­cra­tique, ces orga­ni­sa­tions peuvent prendre éga­le­ment en charge les consé­quences posi­tives et néga­tives de leurs acti­vi­tés (exter­na­li­tés), contri­buer au ren­for­ce­ment de la cohé­sion sociale et tenir compte d’intérêt dépas­sant ce que cer­tains appel­le­raient un « égoïsme col­lec­tif » pour tendre vers l’intérêt géné­ral. Ce der­nier est géné­ra­le­ment défi­ni par l’État, mais, dans une socié­té de plus en plus plu­ra­liste et com­plexe, l’État fait appel de plus en plus aux orga­ni­sa­tions col­lec­tives pour défi­nir l’intérêt géné­ral. Dans cette pers­pec­tive, on peut avan­cer que les orga­ni­sa­tions col­lec­tives orien­tées vers l’intérêt col­lec­tif s’inscrivent de plus en plus dans l’architecture de l’intérêt géné­ral de leur socié­té. Voir Mon­nier et Thi­ry (1997).
  2. L’expression éco­no­mie sociale et soli­daire est de plus en plus uti­li­sée pour dési­gner à la fois l’économie sociale his­to­rique (coopé­ra­tives, mutuelles et asso­cia­tions assu­rant la ges­tion d’activité éco­no­mique) et la « nou­velle » éco­no­mie sociale qui a émer­gé avec les ser­vices de proxi­mi­té (Dra­pé­ri, 2007 ; Laville, 2007).
  3. Le « pro­gramme coopé­ra­tif » tel que pro­po­sé par Charles Gide fera réfé­rence à la pos­si­bi­li­té de trans­for­mer l’ensemble des acti­vi­tés éco­no­miques, à par­tir d’une géné­ra­li­sa­tion des coopé­ra­tives de consom­ma­tion qui pren­draient ain­si le contrôle de l’industrie com­mer­ciale, puis de l’industrie manu­fac­tu­rière et enfin de l’agriculture. Pour un court extrait de cette pré­sen­ta­tion, voir Charles Gide, « Le pro­jet d’une répu­blique coopé­ra­tive et un pro­gramme coopé­ra­tif », http://uce.universite-cooperative.coop. Ce pro­jet de trans­for­ma­tion de l’économie par les coopé­ra­tives fut qua­li­fié de répu­blique coopé­ra­tive. Dans les années 1930, Georges Fau­quet montre que les coopé­ra­tives se sont déve­lop­pées comme un sec­teur à côté du sec­teur public et du sec­teur pri­vé. Cette ana­lyse crée un choc dans le monde coopé­ra­tif, mais s’impose pro­gres­si­ve­ment dans les décen­nies qui suivent.
  4. Il a exis­té une ten­sion entre l’économie sociale et l’économie soli­daire, dans la plu­part des pays. Mais, la conver­gence semble de plus en plus recher­chée, notam­ment avec l’appellation « éco­no­mie sociale et soli­daire ». Au cours de la der­nière année, au moins deux grands ras­sem­ble­ments ayant une dimen­sion inter­na­tio­nale se sont faits sous le label de l’économie sociale et soli­daire, soit les États géné­raux de l’économie sociale et soli­daire qui se sont tenus à Paris les 17, 18 et 19 juin 2011 et qui ont réuni envi­ron 5.000 par­ti­ci­pants, prin­ci­pa­le­ment fran­çais avec des invi­tés inter­na­tio­naux, d’une part, et le Forum sur l’économie sociale et soli­daire qui s’est tenu à Mont­réal les 17, 18, 19 et 20 octobre 2011 et qui a réuni 1.600 par­ti­ci­pants de soixante-deux pays, d’autre part.

Benoît Lévesque


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