Coquelicot
« Poc. Poc. Poc. » faisaient les chaussures de la petite Rosalie. La fillette adorait ce bruit, et ne se lassait pas de faire claquer ses semelles sur les pavés tout lisses du trottoir qui bordait sa maison. La maison en question était un vieil immeuble à appartements aux murs grisâtres qui paraissaient pouvoir s’écrouler à tout instant, mais […]
« Poc. Poc. Poc. » faisaient les chaussures de la petite Rosalie.
La fillette adorait ce bruit, et ne se lassait pas de faire claquer ses semelles sur les pavés tout lisses du trottoir qui bordait sa maison. La maison en question était un vieil immeuble à appartements aux murs grisâtres qui paraissaient pouvoir s’écrouler à tout instant, mais l’enfant s’en fichait éperdument. Rosalie tourna la tête en direction du bâtiment. Elle se remémorait l’avertissement dont sa maman lui rebattait les oreilles : « Il ne faut jamais que tu sortes de la maison seule, tu comprends ? Il y a des monstres dehors, c’est trop dangereux pour les enfants ! » Elle pouvait soit faire demi-tour maintenant, et rentrer avant que sa mère ne s’aperçoive qu’elle avait bravé son interdiction, soit continuer jusqu’au terrain vague.
Je suis toute petite. S’ils viennent, les monstres ne me verront pas, se dit-elle. Si je cours pour revenir, j’ai le temps d’y aller.
Fière de sa décision, qu’elle trouvait excellente, la petite fille arrêta de prêter attention aux pavés tout lisses et au joli bruit de ses chaussures pour se concentrer sur le chemin qu’elle devait emprunter. Après quelques minutes, elle se tenait devant le terrain laissé à l’abandon. Rosalie poussa un cri de joie en le découvrant. La prairie était parsemée de dizaines de fleurs rouges qui semblaient flamboyer sous le soleil de quatre heures. Une légère brise les faisait virevolter dans un ballet de pétales, sous les yeux émerveillés de leur spectatrice.
Les coquelicots dansent ! s’écria joyeusement la fillette.
Elle entama à son tour un étrange ballet composé de larges mouvements de bras et de jambes qui s’entrecroisaient, synchronisant ses pas avec ceux des gracieuses fleurs. Quand elle en eut assez, elle se laissa tomber sur le sol, essoufflée. Elle remarqua avec étonnement qu’il n’en émanait aucune odeur. Dans ses livres, elles exhalaient toujours « un agréable parfum fleuri » …
Elles sont pourtant si belles, songea amèrement Rosalie.
Brusquement, elle se souvint qu’elle était supposée être à la maison. Elle avait passé trop de temps à s’amuser, et sa mère avait probablement remarqué son absence. Elle se leva dans l’intention de prendre le chemin du retour, mais une idée lui vint à l’esprit. Elle savait que sa maman raffolait des fleurs, tout comme elle. Peut-être qu’un bouquet lui éviterait une punition trop sévère ? Rosalie se mit alors à rassembler les coquelicots avec empressement.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Deux.
La fillette s’arrêta un instant, fixant les fleurs ; les pétales délicats se détachaient un à un de leur tige trop fragile pour les supporter alors que la petite fille se hâtait de les cueillir. Paniquée, Rosalie essaya tant bien que mal d’étoffer son bouquet. Or les pétales rouge sang, indifférents à sa détresse, continuaient à tourbillonner autour d’elle. Ils s’amoncelaient négligemment sur le sol.
Soudain, une déflagration retentit, suivi du chaos le plus épouvantable que la fillette n’eut jamais entendu. Un monstrueux démon s’était réveillé, criant et hurlant, crachant et secouant le monde, le monde entier. Il était en colère, tellement en colère…
Rosalie sentit des larmes commencer à couler sur ses joues. D’abord doucement, mais un torrent sillonnait bientôt son visage. Elle s’accroupit sur le sol, les mains sur ses oreilles, abandonnant à son sort le bouquet à demi fané.
Si seulement elle avait écouté sa mère…
Le vacarme cessa comme il avait débuté : sans prévenir. Rosalie frotta ses yeux. Elle se sentait plus calme, à présent. Elle marcha jusqu’aux pavés tout lisses du trottoir.
« Poc. Poc. Poc. » faisaient ses chaussures.
Elle devait rentrer.
« Poc. Poc. Poc. »
Mais elle était si fatiguée…
« Poc. »
Rosalie baissa les yeux. Une odeur étrange, métallique, imprégnait l’air. Une tache écarlate était apparue sur sa blouse.
La couleur, c’est comme les coquelicots, pensa-t-elle.
Et elle s’endormit.
