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Convoquer des États généraux de l’action sociale

Numéro 4 Mai 2026 - action sociale Belgique CPAS réformes travail social par Pierre Verbeeren François Tricot Diana Diovisalvi

mai 2026

Le Groupe d’Étude pour la Réforme de l’Action Sociale réunit depuis deux ans des agents de CPAS et quelques externes qui chalengent l’action des Centres publics d’action sociale (CPAS). Dans ce texte, il propose de penser le travail social à partir,  non des cadres qui lui sont imposés, mais de lui-même et des travailleurs et travailleuses du […]

Dossier

Le Groupe d’Étude pour la Réforme de l’Action Sociale réunit depuis deux ans des agents de CPAS et quelques externes qui chalengent l’action des Centres publics d’action sociale (CPAS). Dans ce texte, il propose de penser le travail social à partir,  non des cadres qui lui sont imposés, mais de lui-même et des travailleurs et travailleuses du social. Il invite les syndicats à convoquer des États généraux du travail social en CPAS afin de remettre l’éthique professionnelle au cœur du lien institutionnel. Ce point de départ est alors susceptible d’apporter un éclairage particulièrement réjouissant sur les questions contemporaines comme la fusion entre Communes et CPAS, l’intelligence artificielle dans le travail social et la participation des ayants droit. 

Albert Camus nous invite à « imaginer Sisyphe heureux ». Comment ce héros absurde peut-il être heureux, lui, le condamné à la punition inutile et sans espoir de pousser sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où le rocher chute immanquablement ? Pouvons-nous mobiliser ce mythe pour penser le travail social en CPAS et, fait rare, pour le penser de l’intérieur ? « Peut-on imaginer un CPAS heureux ? » voire « peut-on s’imaginer heureux à l’intérieur du CPAS ? » Comment se contenter – voire « s’enjoyer » – d’un éternel et absurde renouvèlement de la lutte que mènent les travailleuses et les travailleurs sociaux des CPAS contre, non pas la pauvreté, mais l’appauvrissement ? Cette question résonne évidemment plus encore dans le contexte politique disruptif que nous connaissons. La réponse de Camus au sort de Sisyphe continue à faire débat, mais qu’on soit d’accord ou non avec l’assertion, elle a le mérite de stimuler la réflexion : « renoncer à l’espoir ne signifie pas céder au désespoir ». Reconnaissons qu’espérer devient difficile alors que la part de la population qui risque de sombrer dans la pauvreté ne diminue pas, alors que la suspicion politique et populaire à l’égard des précaires a rarement été si forte, alors que les tendances sont à l’automatisation du travail social, la contractualisation de la relation sociale et la limitation du champ de l’intervention sociale. L’observation attentive nous inviterait à renoncer à l’espoir.  Dans le même temps, céder au désespoir ne relève pas de l’éthique du travail social. Il nous reste alors à inventer une ligne de crête sur laquelle le déployer en évitant les ravins de l’espoir et du désespoir. Là encore, Camus nous tend une piste : « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ».Commençons par là et vérifions si cette générosité existe au présent. De là où nous nous situons, c’est-à-dire au cœur de la machine CPAS, nous constatons que les agents donnent plutôt beaucoup pour garantir les droits sociaux des ayants droit et assurer l’accueil des exclus du chômage dans des conditions de dignité maximale. Il existe une générosité dont on parle finalement fort peu, celle des travailleurs et travailleuses sociales, celle des agents administratifs, celle des agents d’accueil et des lignes hiérarchiques qui, dans le contexte difficile actuel, tiennent la boutique, tiennent les lignes directrices, cherchent des solutions individuelles aux problèmes individuels et des processus collectifs adaptés aux défis collectifs. La voilà donc, la ligne de crête : pensons le travail social à partir, non des cadres qui lui sont imposés, mais à partir de lui-même et à partir des travailleur·ses du social. Notre principale (hypo)thèse peut se résumer comme suit : dans un contexte de pauvrophobie1, alors que les marges de manœuvre politiques s’amenuisent, il demeure un socle sur lequel s’appuyer : la profession de travailleur ou travailleuse sociale. En d’autres termes, celles et ceux qui voudraient redéployer la sécurité sociale et, en amont de cela, alimenter le lien social, gagneraient à partir du travail de terrain et à valoriser ce qui est encore valorisable c’est-à-dire le travail social. La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent, disait Camus. Les agents de CPAS, dans une certaine mesure, donnent tout – ou plus modestement beaucoup – au présent. Iels peuvent, si iels sont soutenu·es, participer à résoudre l’équation du contrat social2. L’hostilité politique à l’égard des pauvres rend difficile de proposer de manière audible une élévation des droits sociaux. Par contre, il reste possible de se coaliser autour d’un soutien au travail social et aux travailleur·ses du social. Renforcer leur pouvoir, dans et en dehors de la loi organique des CPAS, permettrait de consolider ce qui peut l’être et, qui sait, à tout le moins résister à la prédation, voire reconquérir de la dignité collective.

Comment ? La réponse pourrait être vue comme un gadget. Nous la voyons pour notre part comme un impératif démocratique urgent. Si nous voulons reconstruire le lien social à partir du travail social, il faut réunir les travailleuses et les travailleurs du social autour d’une méthodologie de reconstruction. Cela s’appelle « convoquer les États généraux du travail social ». Comment le penser dans un contexte de reconfiguration – pour ne pas dire de destruction – des mécanismes institutionnels de solidarité ? Ce dispositif d’États généraux doit se penser à plusieurs niveaux : dans les équipes d’abord, au niveau organisationnel ensuite, et au niveau global enfin. Il ne s’agit pas de convoquer une grand-messe où des penseurs prêchent le sens devant un corps professionnel en plein doute. Il s’agit au contraire de s’appuyer sur l’expertise des professionnels pour affirmer une professionnalité robuste et utile au contexte actuel d’éclatement du contrat social. 

Qui a donc intérêt à convoquer ces États généraux ?

Le scénario le plus inédit et le plus souhaitable serait de voir le front commun syndical3 s’emparer de cette revendication, en négocier la méthodologie et en piloter le déploiement. Les crises subies (Ukraine, Covid) et voulues (sans-abrisme de masse, réforme des allocations de chômage) mobilisent l’ensemble des énergies et empêchent de lever le nez du guidon. Il revient alors aux syndicats d’imposer ce temps, pour relocaliser le travail social au niveau professionnel et mettre un terme au monopole du politique sur la décision de la direction à prendre. Sur le plan de la reconnaissance sociale, cela permettrait de replacer le centre de gravité sur celles et ceux qui gèrent ces crises au quotidien. Les syndicats – et les fédérations de CPAS – seraient bien avisés de ne pas oublier les agents et la force de la professionnalité, comme vecteur de bienêtre au travail et de ciment de la protection sociale. Les fédérations de CPAS et/ou les président·es de CPAS, ensemble si possible, en ordre dispersé si nécessaire, devront convaincre les Régions de convoquer ces États généraux au titre de leur pouvoir de tutelle sur les pouvoirs locaux, et parce que le pouvoir fédéral transfère la charge de la sécurité sociale vers le niveau local. À défaut, les associations de travailleuses et travailleurs sociaux, les comités de vigilance en travail social, les Fédérations de services sociaux devront mobiliser leurs moyens. L’enjeu n’est autre que de reprendre l’initiative.

Les enjeux des États généraux

Sans court-circuiter le débat, on peut déjà lever un coin du voile sur les propositions qui pourraient émerger dans et de ces États généraux. D’abord, ils peuvent donner un solide coup d’accélérateur au travail de délestage de la couche technico-administrative qui englue le travail social, rebute les assistants et assistantes sociales, monopolise une part excessive de leurs journées et laisse croire qu’on peut réduire le travail social à du travail administratif. Encoder des rapports sociaux dans l’ordinateur, faire signer des contrats comme les projets individualisés d’intégration sociale, consulter la Banque Carrefour de la Sécurité sociale et, demain, le point de contact central des données bancaires, tout cela ne narcissise aucun travailleur social. Attention toutefois : la décharge administrative des travailleuses et travailleurs sociaux risque, elle-même, de devenir le prétexte pour réduire leur nombre  car,  moins de tâches, moins d’agents. Il y a donc lieu, au même moment, de renouer avec le sens du travail social, c’est-à-dire avec la médiation entre l’individu et la société, en poursuivant deux objectifs inséparables : permettre à l’individu d’exercer ses droits fondamentaux et influer sur la société de sorte qu’elle parvienne à garantir la justice sociale. Ce n’est pas rien : (ré)affirmer que le sens du travail social ne consiste pas uniquement à adapter l’individu à la société mais aussi la société à l’individu dans ses particularités permet de prendre la mesure de sa spécificité. On est loin du technico-administratif. Pour rassembler ce double mouvement dans une expression, transformons les efforts de simplification administrative en dynamique de réinjection de sens dans le travail social. Les recherches académiques sur le sujet, les groupes de travail et toutes les autres méthodes utilisées pour décharger les travailleurs sociaux gagneraient à changer d’objectif : non pas décharger d’administratif mais charger de sens. On comprendra vite que pour arriver à l’un, il faudra faire des efforts sur l’autre.

La convocation d’États généraux offre bien d’autres opportunités d’évolution du travail social, par exemple :

  • L’affirmation par les travailleur·ses sociaux·ales de leur rôle social, de leur refus de transférer certaines de leurs tâches vers des agents non qualifiés sous prétexte de pénurie, d’une exigence de reconnaissance accrue de leur expertise ;
  • La formalisation du rôle réflexif du ou de la travailleuse sociale, c’est-à-dire d’agent questionnant le fonctionnement du système au regard des difficultés rencontrées par les ayants droit ;
  • Le besoin d’un espace institutionnel reconnu et chargé de valoriser la fonction de travailleur·se social·e (conseil supérieur, ordre, protection du secret professionnel et du serment, école de formation continue, valorisation des compétences acquises par l’expérience, etc.) ;
  • Une exigence de renforcement dans la loi organique des CPAS, de la logique du travail social et de sa protection, par rapport aux logiques financières et gestionnaires ;
  • Le rééquilibrage de la posture institutionnelle dans le rapport avec l’ayant droit si on veut soit sortir de la contractualisation, soit que la contractualisation ne soit pas « léonine » par essence. Le partenariat fort entre le·la travailleur·se social·e et l’ayant droit nécessite la possibilité d’une confiance mutuelle et non l’affirmation exclusive de la puissance publique dans le contrôle et la responsabilisation ;
  • L’opportunité de coupler le travail social à de la recherche scientifique et donc l’association entre des Centres Publics d’Action Sociale de référence, des Hautes Écoles et des Centres de recherche universitaires afin de faire émerger des pôles d’excellence et d’innovation professionnelle inscrits dans la pratique ;
  • La prise en charge critique des évolutions du travail social rendues possibles par l’intelligence artificielle plutôt que son infiltration incontrôlée.

Si les États généraux permettent d’alimenter et de concrétiser ces dynamiques, le travail social pourrait redevenir ce qu’il aurait dû toujours être au sein des CPAS : la priorité. Les écoles sociales pourraient voir leur attractivité encore renforcée. L’orientation vers les CPAS des cohortes sortantes des écoles sociales pourrait redevenir un premier choix. La recherche scientifique sur l’intervention sociale de service public trouverait une place mieux reconnue dans l’enseignement supérieur. Penser le redéploiement de la protection sociale au départ du travail social ouvre une perspective inédite sur les chantiers à venir. Aucune de ces évolutions ne va dans le sens imposé par le climat politique. Alors, sauf à regarder se vider le métier de ses capacités, il y a lieu de consolider d’urgence ce qui peut encore l’être en mobilisant les seuls acteurs qui sont encore susceptibles de défendre le métier : ceux qui l’exercent4. Sauf à réinjecter du contenu social, les questions politiques du moment dessèchent le travail social : la fusion entre les CPAS et les communes, l’intégration de l’intelligence artificielle dans nos processus d’accompagnement, l’articulation entre l’accompagnement social et l’orientation vers l’emploi, la participation des ayants droit, la pression accrue contre les étrangers et migrants, l’augmentation des loyers qui siphonne l’aide sociale consentie par la collectivité tout entière au profit des seuls propriétaires, etc.

Libérer la parole des travailleurs du social dans des États généraux permettra de donner des réponses sociales à ces questions trop gestionnaires.

Repenser le cadre institutionnel à partir des pratiques 

Donner la parole aux praticiens du travail social peut conduire à repenser son cadre institutionnel. Ce cadre est aujourd’hui rediscuté. Il le sera cette année avec le 50e anniversaire de la Loi organique des CPAS puisqu’elle date de 1976. N’allons-nous entendre que le discours politique ou les travailleurs sociaux parviendront-ils à définir un nouvel agenda ? De même, le cadre institutionnel est mis en débat par le projet de fusion entre Communes et CPAS. Ces fusions sont opérationnelles en Flandre depuis 5 ans, prévues par le Gouvernement en Wallonie, et organisées sans cadre par les Communes à Bruxelles5. Ces velléités de fusion s’inscrivent dans la matrice idéologique de l’efficacité des outils de la nouvelle gestion publique. Les objectifs poursuivis sont de nature institutionnelle6 : : éviter les doublons, mutualiser les ressources, réaliser des économies d’échelle, mettre en cohérence les politiques, favoriser une approche intégrée du développement local, etc. Aucun argument ne porte sur la qualité du travail social. Pire : les assistant·es sociaux·ales – notamment en Flandre, là où la fusion a été décidée il y 6 ans – disent ne rien gagner en capacité d’agir lorsque la commune prend le leadership sur la définition d’une politique sociale. Iels savent qu’iels perdent un interlocuteur institutionnel spécifique. Ils savent que le politique s’est éloigné du citoyen. Iels savent que l’agenda du CPAS n’est plus qu’un petit point à l’agenda de la commune. Qui écouter alors : les managers ou les travailleurs sociaux ? Sans États généraux, il y a fort à parier qu’on n’entendra que les managers.

Si on écoute les travailleur·ses sociaux·ales, la question de la territorialité des CPAS ne trouvera pas la même réponse en Wallonie et à Bruxelles parce que la structure populationnelle et les besoins des ayants droit diffèrent radicalement. À Bruxelles, les assistant·es sociaux·ales font l’épreuve quotidienne de compétences territoriales bloquantes. Iels rencontrent des publics dont les caractéristiques ne sont pas locales, comme les étudiant·es, les personnes sans-chez-soi, les chercheur·ses d’emploi, les personnes sans titre de séjour, etc. qui ne demandent pas de fusion entre CPAS et commune mais des réponses structurées, au moins au niveau régional. Les travailleurs et travailleuses du social vivent la puissance des flux migratoires. Iels savent que l’emploi des langues, les équivalences de diplôme et la reconnaissance des compétences requièrent la mobilisation d’autres niveaux de pouvoir que le pouvoir communal. Iels savent que ces niveaux de pouvoirs supracommunaux ne bougeront pas s’ils ne sont interpelés que par des acteurs locaux. Il faudrait donc que les CPAS bruxellois s’unissent dans leurs stratégies. Mais… les travailleurs et travailleuses du social savent aussi que plus la décision d’aide s’éloigne de la personne en état de besoin, moins l’aide arrive. Si l’élu local n’est plus totalement responsable de chaque pauvre, s’il peut s’exonérer de sa totale responsabilité et renvoyer le pauvre dans le jeu de ping-pong institutionnel (c’est pas ma faute, c’est à un autre niveau de pouvoir qu’il faut intervenir), alors les cohortes de personnes en difficulté erreront dans le no man’s land de l’irresponsabilité politique. Il faut donc que l’octroi de l’aide soit de responsabilité locale (dans la plus grande proximité) et politique. À Bruxelles donc, il convient non de fusionner les CPAS et les Communes, non de fusionner tous les CPAS ensemble pour être plus forts face à la Région (par exemple en ce qui concerne les politiques d’emploi mises en œuvre par Actiris), ou face aux communautés (par exemple en ce qui concerne les aides sociales aux étudiant·es) mais de créer un nouveau mécanisme qui justifie la responsabilité politique de proximité par des outils et des stratégies efficaces de nature régionale. Le chantier, vu de la perspective de l’assistant·e social·e et de l’ayant droit, consiste à renforcer la responsabilité locale sur chaque situation individuelle de précarité tout en disposant d’outils construits au niveau opportun, souvent régional ou communautaire, parfois fédéral. Nous avons besoin des deux : de la responsabilité locale et de stratégies régionales. Reste à définir le comment. Ce n’est que sur base d’une proposition construite qu’il sera possible de dire oui ou non à un rapprochement interinstitutionnel.

Le rôle de l’intelligence artificielle 

De même, mobiliser les travailleurs sociaux et pas uniquement les politiques pour réfléchir au rôle que l’intelligence artificielle (IA) peut jouer dans la protection sociale, apporte un éclairage très riche. Nous disposons aujourd’hui d’outils technologiques que, parfois, les agents connaissent mieux que les cadres. L’IA suscite attraits et réserves. Peut-être devrions-nous commencer par écouter les agents afin de voir comment ils s’en servent déjà, en quoi cela peut leur être utile dans la réduction de la charge administrative, entre autres, ou dans la connaissance fine des caractéristiques de leurs publics cibles, ou encore dans la recherche de trajectoires adaptées aux ressources de l’ayant droit qu’ils ont en face d’eux… Nous allons probablement connaitre des phases d’accélération de l’intégration de l’IA dans nos processus, forcées par le manque de moyens, par des arrivées massives de nouveaux bénéficiaires et par la tendance corolaire à l’automatisation. Les travailleur·ses sociaux·ales, déjà en sous-effectifs, risqueront alors d’être contraints d’utiliser ces outils comme seule solution, transformant malgré eux leur mission d’accompagnement en simple validation de décisions algorithmiques. Les équipes dirigeantes résisteront probablement, craignant remplacer l’écoute empathique par des formulaires en ligne impersonnels, les entretiens personnalisés par des chatbots aux réponses standardisées, les décisions réfléchies par des scores algorithmiques froids. Ce faisant, elles se positionneront inutilement entre le marteau des agents en demande d’outils et l’enclume des ukases politiques. Alors que les travailleur·ses sociaux·ales peuvent dépasser la technicisation et imaginer des modèles d’utilisation de l’IA pour apporter des solutions ; alors qu’ils peuvent se saisir des cadres éthiques non comme drapeaux d’immobilisme mais comme balises dans l’agir, alors que la massification des réponses sur mesure nous impose de mieux comprendre ce qui se joue dans tant et tant de situations particulières. 

Nous savons déjà quelles balises mettre en place : 

  1. Instaurer un moratoire préventif sur l’automatisation complète des décisions. Aucune décision d’attribution ou de refus d’aide ne sera prise uniquement par un algorithme ;
  2. Créer dès maintenant un comité éthique, avec travailleur·ses sociaux·ales, représentant·es des futur·es bénéficiaires, expert·es en éthique et technologie, etc. doté d’un pouvoir de véto réel quant aux choix techniques ;
  3. Inscrire le droit à l’interaction humaine comme principe inviolable7. Chaque futur·e bénéficiaire doit pouvoir parler à un humain, être écouté·e, accompagné·e. Ce droit doit être budgétisé dès maintenant ;
  4. Auditer tous les systèmes d’IA avant leur déploiement ;
  5. Affecter un budget équivalent pour le renforcement de l’accompagnement humain à chaque budget prévu pour l’IA ;
  6. Former dès aujourd’hui les travailleurs et les travailleuses sociales à l’IA et à ses usages éthiquement adéquats. 

Participation des ayants droit 

À prendre aussi le temps d’écouter les agents du social, on constatera qu’en matière de participation des ayants droit, derrière les discours volontaristes qui souhaitent avancer, la réalité recule. La suppression des subsides fédéraux aux CPAS dits de « participation et activation sociale » porte un coup de canif majeur dans la relation entre le CPAS et chaque ayant droit, individuellement et collectivement. Ces subsides leur permettaient d’organiser des activités sociales, culturelles, sportives et des interventions collectives. Le Fédéral, au nom des compétences dites usurpées (qu’il continue à financer malgré leur régionalisation ou communautarisation), estime que ce subside ne relève pas de sa responsabilité. Ce sont ainsi près de 30 millions d’euros qui sont enlevés à la participation des ayants droit. Nous n’avons vu aucune Région soit prendre le relai, estimant que le Fédéral avait raison, soit aller au Conseil d’État, estimant que le Fédéral avait tort. Seuls quelques CPAS l’ont fait. Encore une fois, c’est une décision brutale. Mais il y a pire : les travailleur·ses sociaux·ales savent, par leur expérience quotidienne du politique, qu’il n’y a personne au bout du fil politique pour dégager de véritables budgets au service de la participation des ayants droit et du temps que cela demande pour les professionnel·les du travail social. En effet, la participation présuppose l’adhésion et l’horizontalisation du rapport de force entre les ayants droit et le CPAS. Or, qui oserait prétendre que les ayants droit adhèrent au CPAS comme institution et s’y rendent avec désir ? Le désir de participer à un travail collectif n’existe pas ou peu. L’image des CPAS, les mots utilisés, les courriers envoyés, la structuration spatiale des salles d’attente, les hygiaphones et les gardiens de sécurité… constituent de plus grands obstacles à la participation que la contractualisation. Contractualiser peut clarifier la relation pour autant que le rapport de force soit équilibré. Mais toute la scénographie du CPAS vise à faire comprendre à l’ayant droit qu’iel n’est pas dans un rapport de force équilibré. De même, aujourd’hui, la gouvernance du CPAS met la totalité du pouvoir de décision et même de contradiction dans les mains du politique. Les agents savent cela et sont contraints de s’y soumettre. Nous sommes convaincu·es qu’à les écouter, les agents formuleraient des propositions qui ne sont pas de façade, mais des propositions qui transfèrent du pouvoir vers les ayants droit et vers les agents. La tutelle régionale sur les CPAS peut donc, sans attendre, exiger des CPAS qu’ils décident d’une politique de communication favorisant la relation égalitaire entre l’institution et l’ayant droit. Elle pourrait prévoir, dans la loi organique, des espaces plus formels de dialectique (comme un comité spécial de la participation au même titre qu’il existe un comité spécial du service social), qui serait composé paritairement de mandataires politiques, de travailleurs sociaux et d’ayants droit ou d’associations où les ayants droit  ont la parole comme le RWLP, l’ADAS…, avec un véritable pouvoir d’évaluation des lignes directrices.

Conclusion

La fusion entre communes et CPAS, l’intelligence artificielle et la participation des ayants droit, constituent trois opportunités parmi d’autres mais essentielles où nous avons besoin de décliner un regard porté par les agents du social sur leur travail social. Elles peuvent être mises à l’agenda des États généraux du travail social. Ce n’est pas in abstracto mais au départ des enjeux de société et dans la confrontation avec le vécu des travailleurs et travailleuses du social que la profession peut reprendre la main dans le débat politique et dans le redéploiement de la protection sociale. Ces trois déclinaisons en appellent d’autres que nous n’avons pas l’espace de déplier ici :

  • L’articulation entre accompagnement social et accompagnement vers l’emploi dans un contexte où l’on affirme que les CPAS feront mieux que les Services régionaux de l’emploi 
  • Le rôle de la protection sociale dans l’intégration des migrant·es dans un contexte où la tendance est plutôt de retirer ou de limiter l’aide sociale aux primoarrivant·es ;
  • La relation entre le propriétaire et le locataire dans un contexte où la pénurie de logements accessibles permet au propriétaire de capter toute l’augmentation des aides sociales 
  • etc. 

Sur tous ces enjeux, donner la parole aux travailleurs du social favorisera l’émergence d’un rapport de force favorable à l’idée d’un Sisyphe heureux. 


Pour aller plus loin 

  • Claes, E., Michielsen, F., Clever, J., Chatar, K. et al. (2024). Dans les CPAS bruxellois, ayants droit et salariés se sentent abandonnés. 
  • Hensmans, P. (2025, 18 septembre). L’IA dans les CPAS belges : anticiper la tempête sociale qui s’annonce [carte blanche]. Le Soir.
  1. Pour tout savoir sur ce concept, on renouera avec le travail publié par le Forum-Bruxelles contre les inégalités aux éditions Luc Pire.
  2. Contrat social entendu ici comme un accord entre toutes et tous sur la répartition des richesses, la lutte contre la pauvreté et l’évitement des mécanismes de prédation.
  3. Cela permettrait d’éviter le conflit de légitimité qui avait rendu difficile la collaboration des syndicats aux Assises de l’Enseignement de 1995, concédées par le Gouvernement Onkelinx-Lebrun aux manifestants de 1993 à 1994.
  4. En sens inverse, ne pas sonner le rassemblement maintient les travailleurs du social en CPAS dans l’invisibilité et l’abandon. 
  5. Voir à ce propos le texte en ligne de Lilas Rigaux dans ce même dossier de La Revue nouvelle.
  6. Si la question est celle de l’efficacité des services publics, l’article 26 de la loi organique des CPAS répond totalement à l’enjeu. Il prévoit en effet une concertation trimestrielle entre la commune et le CPAS. Il offre la possibilité pour le bourgmestre de présider occasionnellement le CPAS. Il exige de construire un plan annuel d’évitement des doublons, etc. Dès lors, l’article 26 permet de faire l’économie d’une transformation de la gouvernance des pouvoirs locaux tout en atteignant les mêmes résultats. Atteindre l’efficacité sans créer le chaos est chose rare. Or, étonnamment, cet article n’est appliqué que de manière très lacunaire par les CPAS et les  communes, ce qui prouve que l’enjeu du rapprochement est de n’avoir plus d’institution spécifique aux pauvres.
  7. Voir à ce propos le texte en ligne de Justine Vleminckx dans ce même dossier de La Revue nouvelle.

Pierre Verbeeren


Auteur

S’exprime à titre personnel mais est professionnellement DG au CPAS de la Ville de Bruxelles. Il a fondé et co-coordonne le Groupe d’Etude pour la Réforme de l’Action sociale (GERAS). Il préside Bruss’Help. Il a dirigé Médecins du Monde (2009-2020), a été chef de cabinet adjoint de la ministre de l’Intégration sociale et de la politique des grandes villes (2003-2009), a co-fondé et dirigé l’Agence Alter (1995-2003), a présidé la FEF (1992-1994). Journaliste de formation.

François Tricot


Auteur

Travailleur social depuis 10 ans en CPAS, je suis coordinateur au sein d'une grande institution bruxelloise. Mon expertise porte sur la territorialisation de l'action sociale et le pilotage de projets innovants visant à lutter contre le non-recours aux droits. Un engagement de terrain et de stratégie

Diana Diovisalvi


Auteur

chercheuse au Centre de recherche en psychologie des organisations et des institutions (ULB)