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Contribution des dynamiques de benchmarking à la mise en marché des institutions universitaires : le cas des rankings et des agences d’assurance-qualité

Numéro 7 – 2020 - classement enseignement enseignement supérieur par François Fecteau

novembre 2020

C’était le vendredi 14 aout que l’université de Jiao-tong de Shanghai publiait l’Academic Ranking of World Universities de 2020. Depuis 2003, ce classement dresse un ordre hiérarchique des universités de « classe mondiale » jusqu’aux « plus médiocres ». Et comme chaque année, ce classement subit son lot de critiques méthodologiques de la part des acteurs des communautés universitaires. […]

Le Mois

C’était le vendredi 14 aout que l’université de Jiao-tong de Shanghai publiait l’Academic Ranking of World Universities de 2020. Depuis 2003, ce classement dresse un ordre hiérarchique des universités de « classe mondiale » jusqu’aux « plus médiocres ». Et comme chaque année, ce classement subit son lot de critiques méthodologiques de la part des acteurs des communautés universitaires. Parmi les réactions relevées cette année, le gazouillis publié sur Twitter par le recteur de l’université libre de Bruxelles, Yvon Englert, n’est pas sans une certaine ambigüité :

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Malgré un bref rappel de son aversion pour les rankings, le recteur de l’ULB rappelle, en effet, l’honorable performance de son institution dans le dernier classement de Shanghai. Cette ambivalence du discours des acteurs universitaires, dont le recteur de l’ULB n’a pas le monopole, témoigne du pouvoir des rankings dans le façonnement de l’image de marque dont les universités se réclament pour tirer leur épingle du jeu sur l’«échiquier mondial de l’économie de la connaissance ». Cette participation des universités au jeu des techniques de benchmarking international n’est pas seulement synonyme d’une volonté des universités d’affirmer leur réputation d’excellence à l’échelle mondiale. Elle traduit également une crise des modes de légitimation du rôle des institutions à l’échelle nationale depuis les trois dernières décennies, phénomène que nous discuterons dans ce court article.

Le branding universitaire dans un marché international de l’enseignement supérieur

Les dynamiques d’internationalisation de l’enseignement supérieur existent depuis la fondation des premières universités au Moyen-Âge et ont longuement été associées à la mobilité des étudiants et des corps académiques. La mondialisation de l’enseignement supérieur, quant à elle, s’avère un phénomène plus récent, émergeant depuis les années 1980. Désignée comme un processus qui « s’ancre directement aux centres de communication et aux cœurs économiques, culturels et politiques des pays », la mondialisation tend à affirmer la puissance des marchés sur les États nations. Dans le champ de l’enseignement supérieur, elle participe à l’accélération de la concurrence entre les établissements d’enseignement supérieur, les inscrivant ainsi dans un véritable marché de l’«économie de la connaissance1 ». Confrontées à des baisses tendancielles importantes des subsides publics, les universités suivent la tendance de la « stratégie du branding » pour faire valoir leur image et renforcer leur positionnement leur permettant de recruter les étudiants internationaux en mesure de payer des droits de scolarité plus élevés2. Dans ce contexte, les rankings universitaires participent au renforcement d’une culture de la concurrence entre les établissements d’enseignement supérieur3. Limités dans un premier temps à des classements nationaux4, les rankings universitaires vont toutefois acquérir une dimension internationale au début des années 2000.

Si l’université de Jiao-tong de Shanghai s’avère la pionnière en matière de classement universitaire, elle perdra rapidement son monopole à titre de seule référence mondiale de l’excellence universitaire. D’autres institutions publieront leur propre ranking dans les années suivantes : Times Higher Education (2004), World university ranking (2006), Newsweek (2006), Mines Paris Tech (2007), Global university ranking (2009), Scimago (2009), etc. Chaque classement tente de se distinguer par une méthodologie différente, mais les biais qui accompagnent5 tous ces rankings participent finalement à la promotion d’un type particulier d’université : des institutions de grande taille orientées vers la recherche dans le champ des sciences naturelles. Et dans la grande majorité des cas, les indicateurs des rankings ne rendent aucun compte de la qualité réelle de l’enseignement.

Initialement destiné à répondre à la demande locale d’un classement d’établissements universitaires à travers le monde, le classement de l’université de Jiao-tong de Shanghai s’est rapidement imposé en tant que référence de la qualité dans l’espace médiatique mondial. La simplicité des indicateurs ainsi que le format du classement facilitent sa médiatisation. Si pour les universités anglo-saxonnes, la publication annuelle du classement de Shanghai prend la forme d’une célébration de l’excellence universitaire, pour les pays francophones dont le modèle des institutions ne cadre pas avec celui des critères choisis, il a plutôt pour effet d’induire une dynamique de « naming and shaming » dans laquelle les piètres performances des établissements sont montrées du doigt6.

Loin donc de mesurer la qualité des activités des institutions et la richesse de leur diversité, les rankings produisent une forme de distorsion entre l’image idéalisée de ce que doit être l’«université du XXIe siècle » aux yeux du grand public et la mission des universités en tant qu’institution publique œuvrant au plan national. Plus encore, par les indicateurs et le tri que ceux-ci opèrent entre l’excellence et la médiocrité, les rankings ajoutent à la pression et au discrédit des membres des communautés universitaires.

De l’excellence à la médiocrité : la nécessaire évaluation par les experts de la qualité

Puisqu’ils classent et déclassent les institutions, les rankings universitaires s’ajoutent à l’ensemble des instruments du dispositif contribuant à la crise de légitimité des universités depuis le début des années 1990. Cette décennie est effectivement marquée par la publication d’une littérature experte martelant l’idée que les membres des communautés universitaires, cloisonnés dans leur tour d’ivoire, ne répondent plus aux besoins socioéconomiques par leurs activités de recherche et d’enseignement. Parmi les ouvrages clés, figure The New Production of Knowledge (Gibbons et coll.7, 1994) dont les auteurs posent l’hypothèse d’une révolution des modes de production du savoir et appellent à une plus grande adaptation des institutions d’enseignement supérieur au nouveau « paradigme » de développement scientifique. Cette thèse est reprise deux ans plus tard dans le rapport de l’OCDE intitulé L’économie fondée sur le savoir8, qui aura un impact majeur dans le façonnement de l’imaginaire du rôle des institutions universitaires et des politiques publiques qui en découlent. En 1998, alors qu’il est mandaté par la Banque mondiale et l’Unesco pour rédiger un rapport intitulé L’enseignement supérieur au XXIe siècle9, Gibbons reprendra la célèbre phrase provenant d’un ouvrage phare de Hague publié en 1991 : «[…] if the universities do not adapt, they will be by-passed10 ». Sur cette toile de fond d’un discours rappelant la non-pertinence de leurs activités, les institutions universitaires perdent également leur monopole en tant qu’institutions productrices de savoirs scientifiques alors que prolifèrent11 diverses organisations privées à but lucratif réclamant leur place dans le champ de la production et de la transmission des connaissances12.

La perte de monopole des universités dans le champ de la production de la connaissance combinée à la critique d’une inadaptation des institutions aux besoins changeant de la société donne alors tous les arguments nécessaires à la classe politique pour exiger une plus grande transparence de l’usage des deniers publics par les communautés universitaires. Au milieu de la décennie, les élus politiques de la plupart des pays membres de l’OCDE, guidés par les principes de la Nouvelle gestion publique, vont procéder à un resserrement des processus de reddition de compte par la mise en place d’un nouveau dispositif de régulation des institutions d’enseignement supérieur.

Émergence d’un nouveau mode de reconnaissance institutionnelle à l’heure de la Nouvelle gestion publique

Impulsée par un renouveau de la critique wébérienne de la bureaucratie et de la rigidité de l’État, la Nouvelle gestion publique s’introduit comme référentiel de l’administration publique des pays de l’OCDE au début des années 198013. Bien que leur application varie d’un contexte national à l’autre, les principes de la Nouvelle gestion publique visent une plus grande efficience de l’État par l’adoption de politiques publiques favorisant la flexibilité, la transparence et la performance des institutions14. Les réformes des services publics opérées par la Nouvelle gestion publique passent généralement par la mise en place d’instruments tels que des indicateurs de performance et des techniques d’étalonnage (benchmarking) ainsi que la publication des rapports d’évaluation et des « meilleures pratiques ».

Dans le champ de l’enseignement supérieur européen, ces principes vont trouver leur traduction dans la mise en place d’un dispositif constitué d’agences d’assurance-qualité. Ce nouveau mode de régulation du champ de l’enseignement supérieur prend la forme d’un phénomène du passage de la légitimité des institutions s’inscrivant dans un régime d’autorisation par l’État à celui d’une diversification des modes de reconnaissance par les agences dites « indépendantes » et ayant comme fonction d’accréditer et d’octroyer les certifications de « labels » aux institutions qui parviennent à s’y qualifier15.

Depuis 1999, la construction d’un espace européen d’enseignement supérieur, encouragée par la signature du Processus de Bologne, s’appuie sur le travail des agences d’assurance-qualité. Le rôle initial des agences nationales d’assurance-qualité est d’opérer l’harmonisation des standards de la qualité des systèmes européens d’enseignement supérieur. À partir de 2005, avec l’adoption des premiers European Standards and Guidelines (ESG)16, les agences d’assurance-qualité œuvrent à une meilleure adaptation des institutions universitaires aux besoins du marché17 par le resserrement du dialogue entre les établissements et les acteurs du champ économique, et plus spécifiquement ceux de l’emploi. Au nom de l’intégration des « parties prenantes » sur les comités d’expert de l’évaluation des institutions, les employeurs et acteurs du milieu professionnel se voient ainsi attribuer le statut d’expert de la qualité siégeant dans les comités d’évaluation qualifiés de « peer panel »18. À travers la redéfinition de la notion d’«évaluation par les pairs », les agences d’assurance-qualité procèdent d’une dissolution des membres de la communauté universitaire dans la catégorie générale de « parties prenantes », attribuant ainsi la même légitimité aux acteurs du champ économique qu’aux professeurs d’universités à titre d’«expert » de l’évaluation des programmes et des institutions19.

Les communautés universitaires sous pression

Inscrits dans la logique du benchmarking propre au cadre théorique de la Nouvelle gestion publique, les rankings universitaires et les agences d’assurance-qualité constituent deux phénomènes complémentaires participant à la mondialisation néolibérale du champ de l’enseignement supérieur. D’une part, ils contribuent à renforcer la culture de la concurrence interinstitutionnelle, à l’échelle à la fois nationale et internationale, en prétendant à une hiérarchisation et/ou une évaluation objective des établissements ; d’autre part, ils participent au resserrement du champ de l’enseignement supérieur et du marché, soit par l’intégration d’indicateurs tels que l’employabilité des diplômés ou la satisfaction des employeurs par les différents rankings, soit par l’effritement du pouvoir des communautés universitaires dans le processus d’évaluation par les pairs.

Ces deux phénomènes se traduisent par une pression accrue sur les membres des communautés universitaires et contribuent par la même occasion à la production d’effets délétères dans le champ de l’enseignement supérieur, effets d’ores et déjà observables ; clientélisation des étudiants et augmentation des droits de scolarité, création de programmes faits sur mesure pour l’emploi, saucissonnage des résultats par les chercheurs pour l’augmentation du nombre d’articles publiés, prolifération des projets de recherche en partenariat axé sur l’innovation au détriment de la recherche libre et fondamentale, burn-out des membres du corps scientifique, etc.

Lorsque les acteurs du champ de l’enseignement supérieur saluent la performance de leur institution dans les rankings universitaires, c’est en quelque sorte à ce système, et à ses effets, qu’ils accordent, malgré eux, une certaine légitimité.

  1. Marginson S. et Van der Wende M. (2011), « Systèmes et établissements d’enseignement supérieur au sein d’un nouvel environnement mondial », dans L’enseignement supérieur à l’horizon 2030, volume 2, OCDE, p. 24 – 25.
  2. Hemsley-Brown J.V. et Goonawardana S. (2007), « Brand Harmonisation in the International Higher Education Market », Journal of Business Research, Vol. 60, p. 942- 948.
  3. Nioche J.-P. (2007), « La montée en puissance des accréditations non étatiques », Revue française de gestion, 178 – 179(33), p. 219 – 232. 
  4. Dans le cas de la France, Le Monde publie son classement national pour la première fois en 1981 alors que le Business Week publie en 1988 le classement des meilleures universités américaines (Nioche, 2007, p. 231).
  5. Pour une synthèse des classements universitaires et de leurs biais méthodologiques, voir Rose J. (2001), Les classements universitaires mondiaux, Cadeul.
  6. Barats C. et Leblanc J. (2013), Généalogie de la coconstruction médiatique du « classement de Shanghai » en France, Corpus de presse et usages, p. 67 – 72.
  7. Gibbons M. et coll. (1994), The New Production of Knowledge : the Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies, Londres, Sage Publications. Les six auteurs de The New Production of Knowledge occupent tous une position de pouvoir oscillant entre le champ scientifique, politique et médiatique. À titre d’exemple, Michael Gibbons est notamment secrétaire général de l’Association des universités du Commonwealth de 1996 à 2001 ainsi que consultant pour l’OCDE et de la Banque mondiale. Pour une biographie complète des auteurs, voir Fecteau 2020.
  8. OCDE (1996), L’économie fondée sur le savoir, Paris, OCDE.
  9. Document de référence à la première Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur de l’Unesco.
  10. Gibbons M. (1998), Higher Education Relevance in the 21st Century, Paris, Banque mondiale.
  11. Knight relate qu’aux États-Unis, les « universités d’entreprises » passent du nombre de 400, en 1988, à 1600 en 1998.
  12. Garrett R. (2003), Mapping the Education Industry Part 1 : Public Companies. Share Price & Financial Result, The Observatory on Borderless Higher Education. Knight J. (2003), « Les accords commerciaux (AGCS). Implications pour l’enseignement supérieur », dans M. Lambert et G. Breton, Globalisation et universités. Nouvel espace, nouveaux acteurs, Québec, Presses de l’université Laval, p. 87 – 115.
  13. Desrochers F. (2016), « La Nouvelle gestion publique : une manifestation des transformations néolibérales du pouvoir », mémoire de maitrise, UQAM, p. 25.
  14. De Visscher C. et Varone F. (2004), « La nouvelle gestion publique “en action”», Revue internationale de politique comparée, vol. 11(2), p. 177 – 185. 
  15. Nioche (2007), op cit., p. 219 – 220.
  16. ENQA (2005), Standards and Guidelines for Quality Assurance in Higher Education Area (ESG), Helsinki.
  17. Cette dynamique s’inscrit parfaitement dans l’objectif de la Stratégie de Lisbonne adoptée en 2000 qui est « faire de l’économie européenne une économie compétitive, dynamique, basée sur la connaissance et l’innovation » (Croche S. (2010), Le pilotage du processus de Bologne, Louvain-La-Neuve, Academia‑L’Harmattan, p. 153).
  18. Voir ENQA (2015), Standards and Guidelines for Quality Assurance in the European Higher Education Area (ESG), Bruxelles, Belgique, point 2.4.
  19. Fecteau F. (2020), « L’institution de l’imaginaire néolibéral dans le rapport entre l’État, le champ de l’enseignement supérieur, et le champ économique : une analyse des débats parlementaires en France, en Communauté française de Belgique et au Québec de 1980 à 2013 », thèse de doctorat, Institut de sociologie, université libre de Bruxelles, p. 147.

François Fecteau


Auteur

Québécois d'origine, François Fecteau a emménagé à Bruxelles pour y faire un Doctorat en sciences politiques et sociales à l'Université libre de Bruxelles. Ses travaux de recherches portent principalement sur l'institution néolibérale de l'imaginaire dans le champ de l'enseignement supérieur. Au fil de ses recherches, F. Fecteau a mobilisé les méthodes d'analyse critique du discours permettant de rendre compte des transformations longues des représentations du rôle des institutions d'enseignement supérieur dans la société. Depuis mars 2020, il est chercheur postdoctorant à l'UCLouvain (IACS) grâce à la bourse du Fonds de recherche Québec/Société et Culture. Ce projet de recherche vise à éclaircir le rôle des agences européennes d'assurance-qualité dans la régulation du champ de l'enseignement supérieur et leur contribution au rapprochement entre les institutions et les acteurs socioéconomiques.
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