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Contestations et résistances sociales. Alibaba et Amazon sous le feu des critiques

Numéro 4 – 2021 - collectifs citoyens e-commerce mouvement social par Bruno Lefèvre Louis Wiart

juin 2021

Ce texte analyse les mobilisations citoyennes en réaction aux projets d’entrepôts d’Alibaba et d’Amazon. Il permet d’identifier quelques caractéristiques d’un processus de contestation qui gagne en envergure.

Article

Depuis les années 2000, le développement des plateformes d’e‑commerce fait émerger des tensions au sein des territoires locaux. Les multinationales de l’e‑commerce telles qu’Amazon et Alibaba portent en effet un ensemble de projets de localisation de leurs activités dans des territoires, à travers la construction d’infrastructures et d’entrepôts logistiques destinés à assurer le stockage et l’acheminement des produits commandés en ligne. Ces implantations industrielles sont entreprises avec le soutien local d’institutions publiques, de chambres économiques et de fédérations professionnelles, et le renfort légitimant d’experts et de consultants reconnus (Dumoulin et al., 2005). Pour attirer les multinationales de l’e‑commerce, ces acteurs locaux mettent en avant la distinction de leurs territoires et créent des conditions favorables à la localisation des activités (subventions, aménagements urbains, exonération de taxes, etc.).

L’expansion des multinationales de l’e‑commerce provoque cependant des formes de critique sociale et de contestation de la part d’autres types d’acteurs, qui pointent à la fois leurs impacts sur le plan socioéconomique et sur celui du cadre de vie, de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Majoritairement qualifiés dans les discours publics et médiatiques de « représentants de la société civile » ou de « collectifs citoyens », les acteurs qui se mobilisent contre ces projets d’entrepôts sont autant des individus réunis par l’opportunité d’une cause commune, des associations locales, des organisations militantes nationales et internationales (dont Attac et Les Amis de la Terre), que des élus ou représentants légitimés, parfois même des syndicats de travailleurs. L’émergence et la cristallisation de ces phénomènes d’opposition se signalent donc par de fortes hétérogénéités dans les types d’acteurs en présence, dans leurs motivations tout comme dans leurs pratiques et modes d’action : occupations et blocages de sites industriels et de transports, pétitions, manifestations, création d’espaces de débat, actions de lobbying, recours en justice… En nous appuyant sur les cas d’Alibaba en Belgique et d’Amazon en France, nous proposons dans cet article d’éclairer le sens et les formes que prennent ces résistances au développement des multinationales de l’e‑commerce, sur la base des expériences concrètes des individus et des groupes qui se mobilisent1.

E‑commerce électronique et logistique : des terrains propices à la contestation

L’«amazonisation » du territoire

Dès l’origine, la stratégie d’Amazon a consisté à miser sur la croissance à long terme au détriment de la rentabilité de court terme, en procédant à des investissements en continu dans ses capacités de distribution pour préempter le marché de l’e‑commerce et assoir une position de leadeurship. En France, la place majeure aujourd’hui occupée par Amazon se reflète tout d’abord dans les pratiques d’achat et de consommation de la population. Selon les estimations fournies par la société de conseil et d’étude de marché Kantar, Amazon constitue la première plateforme de l’e‑commerce utilisée dans le pays, avec des parts de marché supérieures à 22% et un volume d’affaires qui représenterait 333 millions d’articles en 2019, pour un montant total dépensé sur le site de 7,73 milliards d’euros (Valette, 2020). Cette année-là, plus de 20 millions de Français auraient ainsi passé commande sur Amazon, pour une fréquence d’achat moyenne avoisinant les dix commandes par an (Valette, 2020). En Belgique également, où Amazon figure en troisième position dans le classement des acteurs de l’e‑commerce (Lone, 2019), le poids de l’entreprise est prépondérant, même si celle-ci ne dispose pas directement d’infrastructures sur le territoire : les colis à destination des clients belges sont acheminés depuis des pays frontaliers, en particulier la France.

Pour soutenir le développement accéléré de ses ventes en ligne, Amazon propose un maillage toujours plus serré du territoire français, où les sites logistiques fleurissent année après année. Depuis l’ouverture du premier entrepôt en 2000 à Boigny-sur-Bionne, le réseau logistique d’Amazon s’est progressivement étoffé, jusqu’à compter vingt ans plus tard une trentaine de sites répartis dans le pays, articulés en quatre niveaux : les centres de distribution, qui sont consacrés à la confection des colis (réception, emballage et expédition); les centres de tri qui font le lien entre ces derniers et qui permettent d’organiser la répartition des commandes selon leurs destinations et les délais de livraison ; les agences de livraison, qui préparent le dernier tronçon d’acheminement des commandes ; et les petits entrepôts « Prime Now », installés à proximité de grandes villes comme Bordeaux, Lyon, Nice et Paris, où ils permettent de livrer en moins de deux heures des milliers de produits du quotidien. À travers ses sites logistiques, Amazon est pourvoyeur d’un nombre important d’emplois industriels en France, avec environ 10.000 personnes employées en CDI, mais fait plus globalement vivre tout un écosystème d’entreprises associées à la logistique et à l’e‑commerce (transporteurs, livreurs, services aux entreprises, construction…) qui représenteraient des dizaines de milliers d’emplois indirects.

Les projets de création de nouveaux sites logistiques, destinés à augmenter la surface de stockage, à se placer au plus près des demandes des clients et à raccourcir les délais de livraison, ont eu tendance à se multiplier dans la période récente. L’étude du processus de territorialisation des entrepôts logistiques d’Amazon montre à la fois la croissance du nombre de sites, la diversification des types d’entrepôts mis en place, et leur concentration à proximité des bassins de consommation, notamment des métropoles (Blanquart et al., 2018). En 2021, Amazon a annoncé l’ouverture d’une dizaine de nouveaux sites logistiques en France et prévoit de poursuivre dans cette direction, avec une trentaine de projets en gestation pour les trois prochaines années (Assemblée nationale, 2020). De manière concomitante, cette accélération de la construction de sites logistiques s’accompagne d’une multiplication des phénomènes d’opposition dans les territoires d’implantation. Dans plusieurs communes, comme à Chartres, à Mondeville et à Tremblay-en-France, la majorité au pouvoir a refusé l’implantation d’entrepôts Amazon. Sur d’autres territoires, des foyers de contestation et des collectifs citoyens ont émergé, notamment à Briec près de Quimper, à Augny et à Ensisheim dans le Nord-Est, à Fournès dans le Gard, à Montbert en périphérie de Nantes, mais aussi à proximité de Caen, de Rouen et de Perpignan.

Figure 1. Amazon en France : implantations et foyers de contestation

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L’implantation d’Alibaba à Liège, porte d’entrée du géant chinois vers le marché européen

Le processus de territorialisation des activités d’Alibaba en Europe est à la fois plus récent et moins avancé que celui d’Amazon. Il s’inscrit dans le cadre de l’eWTP (Electronic World Trade Platform), un programme de partenariat public-privé porté par le groupe chinois afin de favoriser le développement de l’e‑commerce international et de promouvoir, au sein des pays partenaires, ses technologies et ses services dans le domaine de la logistique et du numérique (Lefèvre et Wiart, 2020 ; Vila Seoane, 2019). L’objectif annoncé de l’eWTP est de lever les obstacles à une circulation rapide et harmonisée des marchandises, à travers des règlementations et des procédures douanières facilitées, mais aussi de créer des infrastructures logistiques dans les territoires d’implantation visés par Alibaba. Fin 2018, la signature d’un accord de coopération eWTP entre Alibaba et le gouvernement fédéral belge a ainsi été une condition préalable posée par le groupe chinois pour installer, via un investissement initial de 100 millions d’euros, un centre logistique d’ambition internationale à Liège Airport. Équipé d’un terminal ferroviaire à proximité, le site de l’aéroport permet également à Alibaba d’opérer une ligne de train cargo faisant le lien avec la Chine. Premier hub européen d’Alibaba, le centre logistique liégeois est qualifié par le groupe de « pierre angulaire » de l’infrastructure de l’eWTP, de « porte » vers un marché chinois qui pourrait importer quelque 200 milliards de dollars de biens et marchandises dans les cinq prochaines années (Alibaba Group, 2018).

Le choix d’Alibaba de s’implanter à Liège a résulté d’un ensemble de conditions attractives pour l’entreprise. Cet aéroport est principalement dédié au transport de marchandises et occupe une position géographique centrale en Europe, à quelques heures de route seulement de grandes villes comme Paris, Bruxelles, Amsterdam et Francfort, mais aussi des ports d’Anvers et de Rotterdam. L’important nœud autoroutier au cœur duquel il se situe fait que 400 millions de consommateurs sont accessibles en une journée de camion (cf. figure 2). Tout un écosystème économique d’opérateurs logistiques et de sociétés de services spécialisées (Fedex, AirBridgeCargo, Air China Cargo, Icelandair, Qatar Airways, etc.) s’est ainsi structuré à Liège Airport, où plus d’un million de tonnes de marchandises ont transité en 2020. Du point de vue des conditions d’installation offertes à Alibaba, l’aéroport a en outre été en mesure de fournir des disponibilités horaires préférentielles pour affréter des vols à destination et en provenance de Chine, mais aussi les terrains nécessaires à la construction d’un vaste entrepôt en bord de pistes. Enfin, cette implantation d’Alibaba prend place dans la continuité de choix de politiques publiques opérés depuis vingt ans en Wallonie, où la logistique a été désignée comme l’un des secteurs privilégiés pour redéployer l’économie locale (Vanderkelen, 2017 ; Bayenet et Capron, 2012). Si les pouvoirs publics belges ont, dans leur majorité, réagi positivement à cette arrivée, soulignant les perspectives de création d’emplois et de dynamisation du territoire liées à l’e‑commerce, des voix discordantes sont très vite apparues dans la société civile, avec la création de collectifs citoyens, tels que « Watching Alibaba » et « Stop Alibaba & Co », qui contestent l’implantation d’Alibaba à Liège et agissent plus généralement contre l’extension de l’aéroport.

Figure 2. Liege Airport, au cœur du triangle d’or du fret européen

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Un phénomène d’opposition situé dans la perspective de mobilisations citoyennes récentes

Les remises en cause et les oppositions dont ces grandes plateformes d’e‑commerce font l’objet ne sont pas nouvelles, mais elles se sont multipliées et diversifiées à mesure que ces dernières ont étendu leur périmètre d’activité et que les incidences de leur expansion et de leur puissance économique se sont fait sentir au sein de la société. Cette critique sociale s’est forgée et exprimée sous des registres pluriels, à l’initiative des milieux associatifs et militants, mais aussi de journalistes dont les enquêtes d’investigation ont contribué à mettre au jour la réalité des pratiques de ces entreprises (Berthelot, 2019 ; Malet, 2013). Sur le plan académique également, tout un courant de pensée critique s’est structuré en réaction à la montée en puissance des géants du numérique, en particulier dans le champ de l’économie politique, où il s’est agi d’analyser ce que le capitalisme de plateformes produit en termes de rapports de domination, de division du travail et de pouvoirs de marché (Durand, 2020 ; Srnicek, 2018 ; Smyrnaios, 2017 ; Morozov, 2015).

Le contexte dans lequel prennent place ces phénomènes d’opposition est aussi celui d’un rejet par des collectifs citoyens, tout au long de la décennie 2010, de grands projets d’infrastructures et d’aménagement du territoire, dont les plus emblématiques restent les mouvements de contestation contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de la ligne ferroviaire Lyon-Turin ou encore du barrage de Sivens, mais qui concernent également de nombreux autres sites en Europe (centres commerciaux, parcs d’attractions, fermes-usines, complexes hôteliers, stades de football, méga-décharges…)2. Dans les milieux militants, le concept de « grands projets inutiles et imposés » (GPII) a vu le jour pour désigner la construction d’équipements reposant sur des investissements d’envergure, qu’ils attaquent du point de vue de leur utilité sociale et des procédures verticales à travers lesquelles ces initiatives sont décidées et mises en place (Quadrupanni, 2018). Les mouvements anti-GPII se signalent par leur ancrage au sein des territoires concernés, mais ont entrainé, au-delà de leur dimension locale, la naissance d’un réseau européen de mobilisation, avec des actions et des manifestations internationales, telles que le forum annuel des GPII. La portée de la critique qu’ils formulent dépasse l’enjeu des projets en question mais vise plus globalement le système dont ils sont le fruit.

Les formes d’opposition visant les installations logistiques des géants de l’e‑commerce que nous observons aujourd’hui s’inscrivent indéniablement dans cette même tendance contestataire. Plus particulièrement, deux grands moments contemporains semblent avoir joué un rôle dans leur développement. Le premier concerne l’abandon par le gouvernement français du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes en 2018, après une dizaine d’années d’occupation du site sous forme d’une zone à défendre (ZAD). Cette décision a été interprétée, au-delà même des frontières françaises, comme une possibilité qu’a la société civile à contrer de manière directe des projets institutionnels, sans l’appui des instances établies de la représentation, par l’occupation longue du site et l’invention de modalités originales de concertation locale et de prise de décisions (Barbe, 2016). Le second moment réside dans le mouvement des gilets jaunes, qui a rassemblé sur l’ensemble du territoire, de 2019 à 2020, un ensemble varié d’individus qui revendiquaient leur opposition à des projets législatifs nationaux et à leur « esprit » néolibéral. Freinée avec l’instauration durable d’un État d’urgence sanitaire en mars 2020, cette mobilisation longue, multiforme et répartie sur toute la France a cependant permis de rendre visibles et sensibles la quantité et la diversité des personnes, pour beaucoup sans passé militant, prêtes à se mobiliser pour défendre des modèles du développement alternatifs à celui du néolibéralisme. Enfin, l’une des caractéristiques essentielles de cette mobilisation, que nous retrouvons également dans les collectifs opposés aux multinationales de l’e‑commerce, réside dans la capacité d’un mouvement hétérogène à s’organiser, à agir et à se rendre visible sans qu’une hiérarchie ou des instances décisionnelles ne soient instituées.

Sans que ces deux évènements aient constitué des modèles explicites, il semble que ce contexte social ait contribué à configurer les formes d’organisation et d’action des collectifs engagés contre les implantations d’Alibaba et Amazon. « On est sur un truc de fond qui traverse la société française depuis des années, estime ainsi le responsable d’une antenne régionale d’Attac, en première ligne dans la mobilisation visant un projet d’entrepôt Amazon dans l’ouest de la France. On voit très bien que la démocratie représentative commence un peu à s’essouffler, qu’il y a une volonté d’être plus impliqués en tant que citoyens sur différents sujets. Parce qu’on sait que ces sujets ont des impacts très concrets sur notre mode de vie et qu’on veut avoir le choix, qu’on veut pouvoir débattre de ces différentes choses qui vont modifier nos vies et notre territoire. » Si ces collectifs portent très clairement des demandes de participation citoyenne et de démocratie directe, précisons que l’ensemble des revendications qu’ils expriment se situent explicitement dans le cadre institutionnel actuel et que nous ne constatons pas aujourd’hui de discours de rupture forte avec les instances instituées qui seraient inspirés de dynamiques anarchistes ou libertaires.

Des formes et espaces de mobilisation hybrides et multi-échelles

Contestations sociales : les raisons de la colère

La critique formulée par les collectifs citoyens à l’égard d’Amazon et Alibaba développe de nombreux points d’attaque. Un premier élément problématique concerne le manque de transparence qui entoure le déploiement de l’activité de ces multinationales. Le contrôle strict des informations diffusées, l’usage de clauses de confidentialité, les recours systématiques à des sociétés écran pour prospecter et monter des projets d’entrepôts, constituent autant de méthodes destinées à préserver la confidentialité des opérations en cours et à en minimiser la publicisation. Le plus grand secret accompagne ainsi les installations de sites logistiques, à tel point que les riverains concernés par ces projets se plaignent d’un déficit d’information à leur sujet, tout comme nombre d’élus locaux. Auditionné par la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale en décembre 2020, le directeur général d’Amazon France, Frédéric Duval, a dû faire face aux demandes répétées de plusieurs députés en quête d’informations sur de possibles projets d’implantation dans leurs propres circonscriptions (Assemblée nationale, 2020). Le représentant d’Amazon a justifié cette discrétion par une stratégie de prospection large, sans engagement formel, avant une sélection future par le groupe des sites où il s’implantera effectivement.

La mise en lumière qui est réclamée par les collectifs citoyens vise également les processus de décision de localisation des activités, auxquels la puissance publique se retrouve associée à divers titres (permis de construire, octroi de subventions, exonérations de taxes, engagement à réaliser des aménagements d’infrastructures, etc.). La multiplication des échelles d’intervention (de l’Europe à la commune en passant par l’État et plusieurs de ses ministères, la Région ou encore l’intercommunalité) contribue à complexifier ces processus de décision publique. Situés à l’intersection d’intérêts industriels et d’enjeux politiques, de tels projets d’implantation mobilisent de l’argent public et des procédures administratives dans un cadre souvent peu transparent et qui échappe en grande partie au contrôle et à la participation des citoyens. Les collectifs d’opposants dénoncent par exemple l’opacité de l’accord eWTP signé en 2018 par le gouvernement fédéral belge, qui conditionne les investissements d’Alibaba à Liège mais dont le contenu est resté secret.

Le deuxième axe de critique concerne la manière avec laquelle ces firmes enfreignent ou contournent à leur avantage un ensemble de règlementations : droit fiscal, droit de la concurrence et droit du travail sont notamment mis à l’épreuve par le développement des multinationales de l’e‑commerce, qui pratiquent une forme de capitalisme agressif tirant habilement profit des failles règlementaires. Un troisième axe de critique cible le recours à des techniques managériales brutales et déshumanisantes, guidées par des objectifs poussés de maximisation des résultats. Surveillance permanente, gestes répétitifs, cadences infernales, perte d’autonomie, seraient ainsi symptomatiques des méthodes de travail ultraproductivistes développées au sein des entrepôts logistiques, où le recours généralisé à l’emploi intérimaire et le niveau élevé de turnover, d’accidents et de maladies professionnelles sont régulièrement dénoncés et suscitent des mobilisations syndicales (Berthelot, 2019 ; Malet, 2021, 2013 ; Bourgeois, 2013). Enfin, la critique sociale à l’égard des grandes plateformes d’e‑commerce pointe les multiples incidences que ce type d’activités sont susceptibles d’avoir pour le territoire, tant d’un point de vue environnemental (pollution, artificialisation des sols, emprise foncière, dérèglement climatique…), que socioéconomique (désertification des centres-villes, affaiblissement des commerces de proximité, destruction d’emplois…). C’est ici un ensemble d’externalités négatives générées sur le territoire que les plateformes ne prennent pas en charge, mais dont les nuisances et les couts sont transférés sur la collectivité.

Trois espaces d’action interdépendants

Sur la base de ces arguments diversement mobilisés, les collectifs d’opposants articulent des revendications locales, liées directement à la réalité matérielle des projets d’entrepôts, avec des enjeux globaux ayant trait à l’environnement, à l’économie et à la société. Les formes de mobilisation dont ils sont porteurs prennent place dans trois grands types d’espaces, qui s’articulent entre eux en permanence. Chacun de ces espaces se définit par les profils des citoyens mobilisés et leur relation au site industriel concerné, mais aussi par les formes de revendications portées et les moyens de publicisation des arguments.

Le premier de ces espaces d’action est localisé et s’appuie sur des acteurs qui se mobilisent en réaction à la perception d’une menace directe pour leur cadre de vie. Ce noyau d’une ou plusieurs dizaines de personnes se compose principalement de riverains qui redoutent une dégradation de leur lieu d’habitation. Le gigantisme des projets, qui impliquent de vastes surfaces au sol, des aménagements urbanistiques et des flux d’activités considérables (augmentation du trafic routier, nuisances sonores…), constitue souvent le point de départ des mobilisations locales. « J’ai une résidence à Awans, nous confie ainsi un membre du collectif Watching Alibaba à Liège. J’ai pris connaissance de l’arrivée d’Alibaba par le fil Facebook de la commune et le représentant communication d’Alibaba Pays-Bas qui annonçait un entrepôt de 38 hectares. Je me suis dit, je ne sais pas si les gens se rendent compte de ce que représentent 38 hectares. D’autant qu’avec les dégagements autour, je suis vite arrivé à 50 hectares à imperméabiliser. C’est énorme ». La formation de ces collectifs est également rendue possible, dans certains cas, par un maillage préalable, un terreau d’expériences de mobilisations de riverains. « Le collectif Stop Amazon Sud-Loire s’est forgé autour de collectifs déjà existants dans deux communes voisines et qui dès 2018 proposait le développement de circuits courts en réaction à un projet de centre commercial », explique par exemple un militant. « Et ce sont des habitants qui habitent très près du site. Donc, une logique, là, qui n’est pas simplement environnementale ou politique mais une rationalité économique, puisque la valeur de leurs propriétés, qui sont juste derrière, est remise en question. » Les actions menées dans ce cadre s’appuient sur une proximité relationnelle et spatiale : rencontres d’information et de débat, tractage et participation à des évènements médiatiques, interpellation d’élus locaux. Si quelques élus de petites communes tentent de porter ces inquiétudes au niveau décisionnel où se jouent ces implantations, ils se heurtent généralement à la difficulté de sensibiliser leurs homologues aux impacts sociétaux du développement d’Alibaba et Amazon. Les responsables politiques qui défendent les projets d’implantation répondent en effet vouloir prioriser les perspectives de création d’emplois annoncées et estiment, parfois avec regret, ne pas être en mesure de « contrer la marche du monde » : « plutôt chez nous que chez le voisin » est ainsi un argument récurrent.

Un second type d’espace d’action de ces collectifs est réticulaire et fait appel à des organisations d’envergure nationale ou internationale déjà actives et reconnues. Un soutien aux collectifs locaux est apporté par des structures telles que France Nature Environnement, Attac, Extinction Rébellion, Greenpeace, Les Amis de la Terre, la Confédération des commerçants de France et quelques syndicats de travailleurs du secteur de la logistique, qui assurent ainsi une circulation des informations et certaines formes de coordination des actions. L’hétérogénéité des revendications entre ces organisations semble ne pas générer de conflits de fond et les expertises et réseaux d’influence spécifiques à chacune d’elles permettent de diversifier les actions de lobbying et de sensibilisation. L’apport principal de ces organisations réside dans le maillage des différents « archipels » de résistance (Arrault, 2005): leur action rompt l’isolement des groupes locaux et leur fournit un ensemble de ressources et d’expertises mutualisées. Outre les « kits communication » contre « Amazon et son monde » ou des ressources pédagogiques sur l’interpellation des élus et la mobilisation des citoyens, une assistance au montage de recours juridiques contre les projets d’entrepôts est assurée, notamment par Les Amis de la Terre. Sur le plan du droit, les objets de contestation sont récurrents : il s’agit d’attaquer le permis de construire, de mettre en évidence des vices de procédure administrative, mais aussi de pointer l’insuffisance des mesures de compensation environnementale ou le non-respect des engagements du réseau Natura 2000 et de la directive Habitats sur la préservation des zones et des espèces protégées.

Enfin, un troisième espace d’action de ces collectifs est communicationnel. Les collectifs d’opposants cherchent en effet à publiciser leur existence et leurs revendications afin de modifier les rapports de force à leur avantage. Les actions qu’ils mènent sur le terrain sont relayées par les médias locaux et nationaux, qui rendent visibles leur mobilisation et leur détermination. En parallèle, et plus particulièrement dans le contexte de restriction des déplacements et rassemblements lié à la crise de la Covid-19, ces collectifs investissent les réseaux sociaux, principalement Facebook, Instagram et Twitter. Les réseaux sociaux servent à promouvoir leur mouvement, à annoncer les évènements qu’ils organisent et à en assurer le suivi. Ils permettent également le partage, le relai d’information et l’interconnexion entre groupes locaux. Sur ces comptes, il arrive que les commentaires soient ouverts au public, avec l’objectif de stimuler le débat d’idées, y compris entre « pro » et « anti ». « On laisse nos commentaires ouverts à ceux qui ne sont pas d’accord avec nous, explique ainsi une militante en charge de l’animation des réseaux sociaux du collectif “Amazon Ni ici ni ailleurs”. C’est une règle qu’on s’est donné, avec des publics très différents, que ce soit sur Instagram ou sur Facebook. Ce n’était pas très naturel au début, mais il y a quand même une sorte de débat, même si fondamentalement les deux camps sont convaincus ». Hormis les échanges par courrier électronique et listes de diffusion, l’utilisation des outils numériques reste cependant marquée par une relative rupture générationnelle. Les plus jeunes militants apparaissent ainsi plus familiers de ces usages numériques qu’une part significative des militants plus âgés, qui privilégient une communication de proximité reposant sur l’affichage, la distribution de tracts et les réunions publiques.

Conclusion

L’analyse des mobilisations de la société civile en réaction aux projets d’entrepôts d’Alibaba et d’Amazon permet d’identifier quelques caractéristiques d’un processus de contestation qui gagne en envergure. L’émergence de ces collectifs s’opère à la faveur de projets matériellement gigantesques, notamment par leur emprise foncière, et symboliquement mobilisateurs, du fait du caractère iconique des industriels concernés. Par ailleurs, un ensemble de pratiques institutionnelles, dont la culture du contrat bipartite couvert par le secret et l’absence de débats publics, alimente les suspicions et les demandes citoyennes de publicisation de ces projets.

Les formes de mobilisation dont nous avons rendu compte se manifestent aujourd’hui par un renforcement des alliances entre des collectifs locaux, majoritairement portés par des riverains sur la base de problématiques de cadre de vie, et des organisations militantes nationales, voire internationales (Attac, Les Amis de la Terre, Extinction Rebellion, Youth for Climate…), dont les préoccupations s’inscrivent dans le champ de l’altermondialisme et de l’écologie politique. Par leur ancrage à ces causes locales, ces mêmes organisations ont l’opportunité d’assoir leurs visions sur celles-ci et de généraliser des revendications exprimées localement pour en faire des objets politiques et idéologiques globaux. Cette dynamique contribue donc à rendre visible et à politiser un ensemble de contestations locales en les inscrivant dans un cadre plus large. Dans cette perspective, les deux géants de l’e‑commerce deviennent les représentants iconiques d’un « monde ». Ce monde, dont la légitimité est remise en cause par la multiplicité des mobilisations, est celui du paradigme néolibéral, celui de valeurs, croyances et dispositifs jugés anachroniques et incompatibles avec les grands enjeux sociétaux et environnementaux. Les collectifs d’opposants se rejoignent désormais sous les bannières « Contre Amazon et son monde », « Amazon Ni ici ni ailleurs » et « Stop Alibaba & Co », ce qui affirme leur ambition de faire de l’interconnexion d’archipels de luttes locales une dynamique idéologique globale.

Bibliographie
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  1. Les analyses que nous partageons ici se fondent sur une recherche menée auprès d’une vingtaine d’acteurs, mobilisés à des degrés variables, entre fin 2019 et début 2021.
  2. Le site Reporterre inventorie depuis 2019 les territoires affectés en France par des mobilisations contre des grands projets. Ils étaient au nombre de cent-cinquante en 2019, ils sont aujourd’hui plus de trois-cents.

Bruno Lefèvre


Auteur

chercheur postdoctoral en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Sorbonne Paris Nord bruno.lefevre@univ-paris13.fr

Louis Wiart


Auteur

professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Libre de Bruxelles Louis.wiart@ulb.be
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