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Congo : on n’est pas sorti de l’auberge espagnole

Numéro 5 Mai 2013 par Jean-Claude Willame

mai 2013

Didier Reyn­ders, grand com­mu­ni­ca­teur sur les ques­tions finan­cières et dont on dit qu’il prend beau­coup moins son pied aux Affaires étran­gères, est récem­ment sor­ti du bois en remet­tant en cause la déci­sion de la com­mis­sion Rwan­da (décembre 1997) de ne plus envoyer de troupes belges dans les ex-colo­­nies. En sub­stance, décla­rait le ministre, « la Belgique […]

Didier Reyn­ders, grand com­mu­ni­ca­teur sur les ques­tions finan­cières et dont on dit qu’il prend beau­coup moins son pied aux Affaires étran­gères, est récem­ment sor­ti du bois en remet­tant en cause la déci­sion de la com­mis­sion Rwan­da (décembre 1997) de ne plus envoyer de troupes belges dans les ex-colo­nies. En sub­stance, décla­rait le ministre, « la Bel­gique ne peut pas conti­nuer à plai­der pour un ren­for­ce­ment du man­dat de la mis­sion de l’ONU au Congo tout en disant qu’elle ne peut elle-même y prendre part ». Par ailleurs, « la coopé­ra­tion euro­péenne en matière mili­taire étant crois­sante, il sera de plus en plus dif­fi­cile d’imposer cer­taines exclu­si­vi­tés ». Enfin, le ministre citait en exemple l’intervention fran­çaise au Mali pour laquelle, selon lui, la « France reçoit des féli­ci­ta­tions du monde entier ».

Bonnes ques­tions… qui ont fait flop dans la classe poli­tique tra­di­tion­nelle. Mis à part Dirk Van­der­mae­len (Sp.a), qui a le plus sou­vent des bou­tons dès que l’on pro­nonce le nom de notre ex-colo­nie et qui réclame, à l’instar du ministre de la Défense, Pie­ter De Crem, « un débat appro­fon­di », c’est le silence chez la plu­part des « chers col­lègues ». Du côté de la fran­co­pho­nie, le PS n’a jamais eu de poli­tique afri­caine, donc il se tait. Le CDH attend peut-être que le bel­li­queux sup­por­ter de Joëlle Mil­quet, le Bel­go-Congo­lais, Ber­tin Mam­pa­ka, se pro­nonce. Au MR, l’électron libre, Alain Des­texhe, a dit lui aus­si son scep­ti­cisme. En fait, tout le monde est déjà en cam­pagne élec­to­rale les armes à la main, et le dos­sier congo­lais n’est pas une arme à bran­dir en ces temps de crise et de restrictions.

Envoi d’une force d’intervention

Didier Reyn­ders vou­lait-il émettre le signal posi­tif d’un bon élève à une pos­sible demande onu­sienne de force d’intervention rapide dans le cadre des « bat­tle groups » euro­péens qui sont opé­ra­tion­nels depuis jan­vier 2007 ? Rap­pe­lons qu’en octobre 2008, au plus fort de la menace que le chef de guerre et « pas­teur », Laurent Nkun­da, fai­sait peser déjà sur Goma, le dépar­te­ment des opé­ra­tions de la paix de l’ONU avait appro­ché l’Europe pour lui deman­der de contri­buer à une inter­ven­tion plus mus­clée que celle dont étaient capables les troupes onu­siennes. À cette époque, le « bat­tle group euro­péen » en ordre de marche, c’est-à-dire mobi­li­sable en prin­cipe en dix jours, était fran­co-bri­tan­nique. Mais ni la Grande-Bre­tagne ni la France ne répon­dirent pré­sents. Le cabi­net de Nico­las Sar­ko­zy décré­ta entre autres : « On ne va quand même pas tirer sur des Noirs (sic).» À Londres, on pré­fé­rait envoyer sur le front des Noirs, en l’occurrence les Ango­lais : rap­pe­lons aus­si que le pré­cé­dent Pre­mier ministre, Tony Blair, était un grand admi­ra­teur de Kagame dont il était deve­nu l’intime et qu’il n’aimait vrai­ment pas ce genre d’opération et pour cause. La Bel­gique, à tra­vers son ministre des Affaires étran­gères de l’époque, Karel de Gucht, s’était trou­vée fina­le­ment seule à défendre l’idée.

La cas­tra­tion onu­sienne et l’impéritie de l’armée congo­laise dans la der­nière prise de Goma par les mutins du M23 méritent cer­tai­ne­ment mieux que des bataillons pakis­ta­nais, népa­lais ou autres qui ont tou­jours refu­sé d’être proac­tifs dans les pro­vinces du Kivu. Alors d’autres armées afri­caines, notam­ment celles de la Com­mu­nau­té de déve­lop­pe­ment d’Afrique aus­trale (SADC), pour­raient-elles faire la dif­fé­rence ? En février der­nier, il fut effec­ti­ve­ment ques­tion de l’envoi de 4 000 hommes pro­ve­nant de contin­gents mozam­bi­cain, tan­za­nien et/ou sud-afri­cain, mais ces pays contri­bu­teurs pos­sibles d’une force d’intervention mus­clée enten­daient ne pas dépendre de la force de main­tien de la paix en RDC, la Monus­co, qui, disait-on à Pre­to­ria et dans d’autres capi­tales afri­caines, s’était dis­qua­li­fiée dans son man­dat de pro­tec­tion des popu­la­tions. Aujourd’hui, après un débat où les Russes et cer­tains pays contri­bu­teurs de troupes ont émis des doutes sur sa fai­sa­bi­li­té et son oppor­tu­ni­té, le Conseil de sécu­ri­té a fina­le­ment approu­vé l’envoi — mais pas avant l’été — d’une force d’imposition de la paix de 2.500 hommes à laquelle par­ti­ci­pe­ront des sol­dats du Mozam­bique, de l’Afrique du Sud et de Tan­za­nie, et dont la durée n’excèdera pas un an. Une « pre­mière », se plaisent à dire les diplo­mates : c’est oublier cepen­dant qu’en 1963 et tou­jours pour ce qui regarde le Congo, l’ONU avait déclen­ché une opé­ra­tion offen­sive pour réduire la séces­sion katan­gaise de Moïse Tshombe. On était à l’époque en pleine guerre froide : il ne fal­lait sur­tout pas que l’ancienne colo­nie belge tombe dans l’escarcelle des « Rouges ».

Une contri­bu­tion belge à cette force dans le cadre d’un futur « bat­tle group » euro­péen où la Bel­gique pour­rait être une « nation lea­deur » ? Recours en par­ti­cu­lier à l’utilisation de drones belges — qui ont déjà été uti­li­sés lors de l’opération Euro­for — pour sur­veiller les fron­tières avec le Rwan­da et l’Ouganda, comme cela fut évo­qué à l’ONU ? Didier Reyn­ders, comme ses col­lègues au fond, ren­voie la patate chaude au Par­le­ment, ce qui pren­dra du temps. Et puis, il fau­dra faire face, non seule­ment aux pays euro­péens tra­di­tion­nel­le­ment oppo­sés à ce genre d’intervention mili­taire (Alle­magne, Pologne…), mais aus­si à l’inconsistante haute repré­sen­tante aux Affaires étran­gères et à la Poli­tique de défense de l’UE, Cathe­rine Ash­ton, dont beau­coup attendent le départ. Les ava­tars du Mali et de la Syrie l’ont d’ailleurs bien mon­tré ; la poli­tique euro­péenne de défense est encore dans les limbes, contrai­re­ment à ce que laisse pen­ser le ministre Reyn­ders. Et ce ne sont pas les énormes richesses poten­tielles d’un Congo qui serait mena­cé par le « ter­ro­risme » qui vont exci­ter les chan­cel­le­ries occi­den­tales : comme les grandes bureau­cra­ties inter­na­tio­nales, celles-ci ont pris l’habitude de clas­ser le Congo dans la caté­go­rie des « crises à basse inten­si­té » ou même des « situa­tions post-conflit ».

Un débat tronqué

En réa­li­té, l’«ouverture » du ministre des Affaires étran­gères intro­duit un débat tron­qué. Car si le fac­teur de dis­sua­sion mili­taire doit être pris en compte, il y a toute la dimen­sion du dia­logue local entre com­mu­nau­tés — Congo­lais contre rwan­do­phones, Tut­si contre Hutu, Nande contre les autres col­lec­ti­vi­tés congo­laises — qui n’a jamais été prise en charge ni par le régime Kabi­la ni par les mul­tiples « plans de sta­bi­li­sa­tion » — ISSS, I4S, STAREC — ima­gi­nés depuis 2007 par les bureau­cra­ties fati­guées du Haut qui doivent désor­mais affron­ter une absence totale de lea­deur­ship de la part d’un pré­sident mal élu. On ne s’en cache pas dans cer­tains milieux onu­siens et ailleurs : Kabi­la, une solu­tion boi­teuse pré­fé­rée à celle du vieux lea­deur his­to­rique d’un autre âge, Étienne Tshi­se­ke­di, est un pro­blème. On sup­pute des alter­na­tives comme celle du pré­sident du Sénat, l’ancien bras droit de Mobu­tu, Ken­go Wa Don­do. Le « Haut du haut » rêve tout bas, pri­son­nier qu’il est du mirage des élec­tions démo­cra­tiques tant van­tées en 2006 par Louis Michel.

En atten­dant, ce pré­sident ave­nant, mais mal élu, qui entend prou­ver aux bailleurs de fonds et aux diplo­mates qu’il est un démo­crate, occupe le ter­rain en vou­lant orga­ni­ser un « dia­logue natio­nal » qui ne por­te­rait que sur des réamé­na­ge­ments tech­niques. Tota­le­ment iso­lé du ter­rain, il occupe le pou­voir par le biais d’un entou­rage aux contours mal des­si­nés depuis la dis­pa­ri­tion de son émi­nence grise, Katum­ba Mwanke, ou de ministres qui se pré­sentent à l’extérieur comme des tech­no­crates bon teint, quitte à « oublier » les acti­vi­tés peu recom­man­dables de ces « ser­vices de sécu­ri­té ». L’encéphalogramme plat du régime est encore ren­for­cé par un Par­le­ment mor­ce­lé en mul­tiples fac­tions et dont les membres se sont récem­ment attri­bué des émo­lu­ments éton­nants : plus de 13 000dollars men­suels, contre 6 000 il y a deux ans, alors qu’au front de l’est, un « full colo­nel » en touche 80 et un sol­dat de pre­mière classe, 60 !

Certes, la red­di­tion for­te­ment média­ti­sée du chef de guerre tut­si du M23, Bos­co Nta­gan­da, et son trans­fert à la pri­son dorée de la Cour pénale inter­na­tio­nale (CPI) peut-être consi­dé­rée comme un « acquis » sym­bo­lique pour le régime Kabi­la, bien qu’il le soit beau­coup plus encore pour un Rwan­da, dont l’image s’est fort écor­née au fils des mois et qui peut ain­si appor­ter un démen­ti à l’appui qu’il apporte aux rebelles du M23. Mais il reste la tren­taine de bandes armées et leurs petits chefs impré­vi­sibles qui conti­nuent à sévir avec cruau­té dans les deux pro­vinces du Kivu et ailleurs et qui risquent d’être « oubliés » par les dif­fé­rents organes de l’ONU et la noria de diplo­mates afri­cains et occi­den­taux qui se disent concer­nés par le dos­sier congolais.

En bref, on n’est pas sor­ti de l’auberge espa­gnole où, selon la défi­ni­tion d’usage, « on ne trouve que ce qu’on y a appor­té, un endroit où l’on trouve de tout, où l’on ren­contre n’importe qui ». En l’occurrence, au Kivu il s’agit de hauts gra­dés indé­li­cats pour ne pas dire pire, de Rwan­dais démo­bi­li­sés ou non, de rebelles burun­dais du FNL, de jeunes Congo­lais désco­la­ri­sés et sans aucun repère, tous atti­rés par les coups de feu et les oppor­tu­ni­tés rapides au Kivu. Mais il s’agit aus­si de doc­teurs Muk­wege qui « réparent » des mil­liers de femmes vio­lées, de res­pon­sables de « socié­tés civiles » qui appellent vai­ne­ment à l’aide, de per­son­na­li­tés com­pé­tentes à la pelle, d’une presse qui n’est pas tou­jours « aux bottes » et, de-ci de-là, mais (trop) rare­ment, de notables locaux se met­tant autour de la table pour ten­ter de régler leurs différends.

Jean-Claude Willame


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