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Complotiste, toi-même ! De quelques implicites minant le débat sur la mesure des phénomènes conspirationnistes

Numéro 1 - 2018 par Baptiste Campion

février 2018

Alerte : pas moins de huit Fran­çais sur dix seraient « com­plo­tistes » ! C’est, du moins, le mes­sage qu’ont relayé nombre de médias, début jan­vier, à la suite de la publi­ca­tion d’un son­dage Ifop com­man­di­té par la Fon­da­tion Jean Jau­rès et l’Obser­va­toire du conspi­ra­tion­nisme Conspi­ra­cy Watch. Depuis, la France intel­lec­tuelle, en par­ti­cu­lier celle qui se recon­nait dans le terme […]

Le Mois

Alerte : pas moins de huit Fran­çais sur dix seraient « com­plo­tistes » ! C’est, du moins, le mes­sage qu’ont relayé nombre de médias, début jan­vier, à la suite de la publi­ca­tion d’un son­dage Ifop com­man­di­té par la Fon­da­tion Jean Jau­rès et l’Obser­va­toire du conspi­ra­tion­nisme Conspi­ra­cy Watch. Depuis, la France intel­lec­tuelle, en par­ti­cu­lier celle qui se recon­nait dans le terme de « gauche cri­tique », se déchire dans les pages de débats et sur le web dans une de ces polé­miques dont elle a le secret : le nombre de com­plo­tistes est-il sur- ou sous-éva­lué par le son­dage et cette éva­lua­tion est-elle dan­ge­reuse ? Il n’est pas inutile de cher­cher à décons­truire les termes du débat pour com­prendre pour­quoi il ne règle­ra rien au problème.

L’enquête, dans ses grandes lignes

Cette enquête a été com­man­di­tée dans le but de faire le point sur le phé­no­mène, trois ans après les atten­tats de jan­vier 2015 (notam­ment contre Char­lie Heb­do) qui avaient fait émer­ger sur la scène publique et poli­tique la ques­tion (pour­tant ancienne) des « théo­ries du com­plot ». Elle a été réa­li­sée en ligne dans le cou­rant du mois de décembre 2017 sur un échan­tillon repré­sen­ta­tif de la popu­la­tion fran­çaise de plus de mille-deux-cents per­sonnes, avec une sur­re­pré­sen­ta­tion des jeunes du fait de l’hypothèse ini­tiale de la plus grande per­méa­bi­li­té de ce public aux thèses complotistes.

L’enquête col­lec­tait essen­tiel­le­ment trois choses : des don­nées socio­dé­mo­gra­phiques rela­ti­ve­ment clas­siques (sexe, âge, niveau d’étude, etc.), les pré­fé­rences poli­tiques ou média­tiques des répon­dants (par exemple leur manière de s’informer, leurs repré­sen­ta­tions des médias ou leur vote aux der­nières élec­tions pré­si­den­tielles) et enfin leur atti­tude décla­rée à un cer­tain nombre de pro­po­si­tions consi­dé­rées comme des croyances irra­tion­nelles et/ou com­plo­tistes (comme la consul­ta­tion de l’horoscope, le doute sur la « ver­sion offi­cielle » de l’attaque de Char­lie Heb­do ou l’adhésion à l’idée que l’homme ne serait pas allé sur la Lune). Le degré de « com­plo­tisme » est mesu­ré par le nombre de thèses aux­quelles les répon­dants disent adhé­rer plus ou moins for­te­ment. On peut ain­si iden­ti­fier les théo­ries les plus popu­laires et leur « pré­va­lence », mais éga­le­ment mettre en évi­dence des fac­teurs cor­ré­lés à ces croyances, comme l’âge ou l’orientation poli­tique. Les thèses com­plo­tistes dans les­quelles les Fran­çais croi­raient en moyenne le plus sont le poids des lob­bys phar­ma­ceu­tiques dans les poli­tiques de san­té, le rôle de la CIA dans l’assassinat du pré­sident Ken­ne­dy et la créa­tion en labo­ra­toire du virus du Sida qui aurait été pro­pa­gé ensuite. L’adhésion à de telles croyances est plus fré­quem­ment asso­ciée à des pra­tiques infor­ma­tion­nelles en ligne (réseaux sociaux ou pla­te­formes vidéo comme You­tube), aux opi­nions poli­tiques plus radi­cales et/ou popu­listes (il y aurait ain­si pro­por­tion­nel­le­ment plus de « com­plo­tistes » chez les élec­teurs de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélen­chon, et moins chez ceux d’Emmanuel Macron ou Benoît Hamon) ou dans une moindre mesure au niveau de diplôme (les moins diplô­més appa­rais­sant comme plus « com­plo­tistes »). Enfin, la pro­pen­sion des jeunes à croire à un grand nombre de ces thèses est plus éle­vée que la moyenne, même s’il existe des com­plots « de jeunes » et « de vieux » (ain­si les jeunes seraient plus nom­breux à pen­ser que les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes isla­mistes sont mani­pu­lées en sous-main par les ser­vices secrets occi­den­taux, alors que les plus âgés seraient plu­tôt por­tés sur les thèses cli­ma­tos­cep­tiques ou le « grand remplacement »).

Critiques et débat

Dans son inten­tion, cette étude s’avère par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante dans la mesure où, aus­si éton­nant que cela puisse paraitre, rares sont celles qui avant elle ont ten­té de mesu­rer le phé­no­mène conspi­ra­tion­niste de manière glo­bale, la plu­part des chiffres avan­cés jusqu’ici (y com­pris par les auto­ri­tés) étant issus d’évaluations très par­tielles et/ou d’extrapolations dis­cu­tables. Par ailleurs, les com­man­di­taires ont fait part de leur inten­tion de déduire de ce pre­mier son­dage une étude pério­dique du phé­no­mène, ce qui ren­drait pos­sible une ana­lyse de son évo­lu­tion en objec­ti­vant et en mesu­rant des opi­nions sou­vent enten­dues comme « les jeunes sont de plus en plus complotistes ».

Nombre de médias ont vu ces résul­tats comme « inquié­tants » (LCI), « hal­lu­ci­nants » (TMC), « ahu­ris­sants chez les jeunes » (France Inter) et « fai­sant froid dans le dos » (Le Monde), rejoi­gnant les auteurs par­lant d’une « réa­li­té alar­mante » qui appelle une réac­tion. Mais le son­dage a éga­le­ment sus­ci­té nombre de cri­tiques et ali­men­té un vif débat sur les limites (réelles ou sup­po­sées) de l’enquête, qui sur­es­ti­me­rait le phé­no­mène. Au point que celle-ci est par­fois pré­sen­tée comme une mani­pu­la­tion (volon­taire ou par incom­pé­tence) au ser­vice d’un agen­da poli­tique (le son­dage a été publié quelques jours après qu’Emmanuel Macron a fait part de son pro­jet de légi­fé­rer sur les « fake news » lors de son dis­cours de vœux à la presse). Pour y voir plus clair, on peut iden­ti­fier deux grandes caté­go­ries de cri­tiques, que leurs pro­mo­teurs ont sou­vent ten­dance à lier entre elles et que le débat média­tique a par­fois ten­dance à mélanger.

D’une part, cer­tains pointent des choix et/ou des biais métho­do­lo­giques qui abou­ti­raient à une sur­éva­lua­tion de la pro­por­tion de « com­plo­tistes » dans l’échantillon. Des répon­dants se ver­raient éti­que­tés de la sorte faute d’avoir com­pris ce qui leur était deman­dé ou faute de choix pro­po­sés cor­res­pon­dant à leur opi­nion. Marianne cri­tique la com­po­si­tion du panel Hip-hop (qui aurait néces­sai­re­ment un rap­port par­ti­cu­lier aux médias sinon ils ne seraient pas ins­crits dans le panel), les ambigüi­tés pos­sibles dans la rédac­tion de cer­taines ques­tions, la manière de caté­go­ri­ser ce qui relè­ve­rait d’une réponse com­plo­tiste en fonc­tion du degré d’accord indi­qué par le répon­dant ou le fait que les répon­dants ont dû se pro­non­cer même sur des théo­ries dont ils n’avaient jamais enten­du par­ler. En écho, Char­lie Heb­do sou­ligne la dif­fi­cul­té que peut poser, pour le répon­dant, le pas­sage entre décla­rer « avoir enten­du par­ler » d’une thèse et le fait d’y croire, ou encore le fait que toutes les croyances, fussent-elles toutes extra­va­gantes, ne s’appuient pas sur les mêmes méca­nismes1. D’autres iden­ti­fient la dif­fi­cul­té d’évaluer son propre degré de croyance et de cré­du­li­té, ou des ques­tions aux choix non tota­le­ment exclu­sifs2, du moins selon la manière de les inter­pré­ter. Sans entrer dans le détail de cha­cune de ces cri­tiques, on retien­dra que cette enquête illustre en réa­li­té la dif­fi­cul­té à mesu­rer de manière fiable des croyances, à for­tio­ri lorsque celles-ci sont mar­gi­nales (ou mar­gi­na­li­sées) ou peuvent por­ter sur des objets très dis­tincts et impli­quer des degrés d’adhésion dif­fé­rents. Ce sont des élé­ments que les concep­teurs de l’étude devront néces­sai­re­ment prendre en compte dans le but d’en faire un outil de recherche lon­gi­tu­di­nale qui gagne­rait, notam­ment, à mieux cibler les dimen­sions de la croyance et à en déve­lop­per des indi­ca­teurs3. Enfin, on note­ra que cette entrée par les objets des croyances ne dit rien des méca­nismes qui les fondent4.

D’autre part, de nom­breux médias, notam­ment par­mi ceux reven­di­quant une cer­taine proxi­mi­té avec la « gauche cri­tique », ont mis en cause la démarche de « car­to­gra­phie » des croyances com­plo­tistes elle-même : quan­ti­fier le phé­no­mène conspi­ra­tion­niste et le croi­ser avec d’autres variables, comme les pra­tiques de consom­ma­tion média­tique ou l’appartenance poli­tique (au risque de confondre cor­ré­la­tion et cau­sa­li­té), revien­drait à vou­loir sinon cri­mi­na­li­ser, au moins délé­gi­ti­mer les opi­nions cri­tiques. Pour les tenants de cette cri­tique, repre­nant (consciem­ment ou non) une thèse de Fré­dé­ric Lor­don reje­tant les expli­ca­tions psy­cho­lo­giques et consi­dé­rant le conspi­ra­tion­nisme comme un ins­tru­ment de domi­na­tion de classe5, l’enquête serait conçue (volon­tai­re­ment ou par mal­adresse) de sorte à valo­ri­ser la popu­la­tion domi­nante, « incluse » et pri­vi­lé­giée, plu­tôt cen­triste et consom­ma­trice des grands médias de masse publics ou pri­vés, démon­trant son atti­tude rai­son­nable. Cette lec­ture, par contraste, stig­ma­tise la vague actuelle de dis­cours sur les dan­gers des conspi­ra­tion­nismes qui aurait pour effet de déva­lo­ri­ser les mili­tants, adeptes de publi­ca­tions dites « alter­na­tives » et votant pour des can­di­dats plus radi­caux pré­sen­tés comme s’égarant dans des croyances dan­ge­reuses ou pré­sen­tées comme telles. Ce fai­sant, le son­dage serait extrê­me­ment pro­blé­ma­tique parce qu’il cher­che­rait à « créer une panique morale » en laissent entendre que «(presque) tous les Fran­çais sont com­plo­tistes » (Char­lie Heb­do) et ins­tru­men­ta­li­se­rait la thé­ma­tique com­plo­tiste à des fins de contrôle social en « pié­geant » les répon­dants cri­tiques. La longue ana­lyse du son­dage publiée sur un blog héber­gé par Media­part exprime clai­re­ment cette idée, arti­cu­lant les biais métho­do­lo­giques poten­tiels à cette pré­su­mée ins­tru­men­ta­li­sa­tion idéologique :

[« Et si on disait, pour la gauche en tout cas, que “com­plo­tiste” signi­fiait “infor­mé” ou “cri­tique” ? Si vous répon­dez oui à la pro­po­si­tion “des firmes puis­santes mani­pulent l’information scien­ti­fique pour faire croire à l’innocuité du gly­pho­sate ou du tabac”, êtes-vous com­plo­tiste ? Vous l’êtes en tout cas selon ce son­dage lorsque vous cochez la case : le minis­tère de la San­té est de mèche avec l’industrie phar­ma­ceu­tique pour cacher au grand public la réa­li­té sur la noci­vi­té des vac­cins. …] Le com­plot tient à un mot, “de mèche”. La majo­ri­té des gens ne peut pas être infor­mée avec pré­ci­sion, par contre, elle peut réagir au mot “de mèche”. C’est un signal de type sif­flet à chien. Quand on a un CAP ou un BEP (64 % d’accord), on pense être en démo­cra­tie et avoir le droit d’avoir une opi­nion sur les col­lu­sions d’un gou­ver­ne­ment avec les entre­prises pri­vées, et on peut réagir posi­ti­ve­ment au signal “de mèche”.»

Les cri­tiques de cette nature ont ali­men­té plu­sieurs débats ani­més sur les chaines d’info et le web, notam­ment au cours de l’émission Arrêt sur image qui vou­lait faire le point sur le phé­no­mène conspi­ra­tion­niste et a sur­tout oppo­sé Rudy Reich­tadt (un des auteurs de l’enquête) à ses détrac­teurs non sur la manière d’évaluer l’ampleur du com­plo­tisme, mais sur cer­taines des thé­ma­tiques qui ont ser­vi d’indicateurs dans l’enquête, comme le poids des lob­bys dans la vie publique. On peut faire l’hypothèse, avec à mon avis peu de risques de se trom­per, que la viru­lence de ces cri­tiques s’explique, au moins en par­tie, par une bles­sure d’amour-propre chez ces inter­ve­nants cri­tiques vexés de voir cer­taines de leurs convic­tions consi­dé­rées comme flir­tant avec le com­plo­tisme. Cela donne la plu­part du temps un dia­logue de sourds, cour­tois et pas néces­sai­re­ment inin­té­res­sant dans le cas d’Arrêt sur image, mais qui révèle en creux les parts de non-dit dans le débat public sur la question.

Un problème social flou

Il existe une lit­té­ra­ture scien­ti­fique abon­dante sur la défi­ni­tion des dis­cours com­plo­tistes, leurs carac­té­ris­tiques, leurs res­sorts psy­cho­lo­giques et lan­ga­giers6. Par contre, la défi­ni­tion du « com­plo­tiste » est plus com­pli­quée, tout comme par consé­quent la cir­cons­crip­tion du type de pro­blèmes qu’il pose­rait dans l’espace social. Pré­ci­sons qu’il n’est pas ques­tion ici de ceux que Véro­nique Cam­pion-Vincent7 appelle les « entre­pre­neurs en com­plots » (c’est-à-dire les mili­tants dont le « tra­vail » consiste à déve­lop­per et dif­fu­ser, sou­vent dans le cadre d’entreprises lucra­tives, des thèses conspi­ra­tion­nistes), mais bien des citoyens confron­tés à ces dis­cours et qui tentent de se situer dans le « mar­ché » infor­ma­tion­nel et cog­ni­tif des dis­cours sur le monde.

Est-on « com­plo­tiste » en rai­son de nos croyances (cer­taines seraient com­plo­tistes par nature, d’autres non — les­quelles et pour­quoi ?), en rai­son des pré­sup­po­sés et de la démarche qui nous amènent à y adhé­rer (par exemple la logique d’administration de la preuve, le rap­port aux sources) ou encore en fonc­tion de la manière dont ces croyances s’articulent dans une vision du monde (par la pro­duc­tion de récits expli­ca­tifs tout faits, la caté­go­ri­sa­tion des acteurs à prio­ri, etc.) ? C’est une ques­tion fon­da­men­tale qu’une enquête de ce type ne tranche pas (ce n’est à prio­ri pas son but, l’objectif étant de faire une sorte d’étude « épi­dé­mio­lo­gique »8) et que les débats sur le son­dage oublient presque tota­le­ment au pro­fit d’une vision seg­men­tée (et peu dyna­mique) entre « les com­plo­tistes » (plus ou moins atteints) et les autres. Dès lors qu’il s’agit au départ d’évaluer le phé­no­mène, on débat de l’acceptabilité sociale des objets de croyance et de qui a le droit d’en défi­nir la liste. C’est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans cer­taines cri­tiques for­mu­lées à l’égard de l’enquête et qui lui reprochent de mesu­rer dans un même mou­ve­ment (et donc indi­rec­te­ment asso­cier) des croyances extra­va­gantes (la terre est plate) ou consi­dé­rées comme inac­cep­tables dans un milieu don­né (par exemple une thèse raciste dans un milieu de gauche) et des croyances plus lar­ge­ment par­ta­gées ou posi­ti­ve­ment conno­tées (la dénon­cia­tion du poids des lob­bys). Le com­plo­tisme ne serait-il qu’une ques­tion d’extra­va­gance ou de degré de proxi­mi­té à ce qui est consi­dé­ré comme une véri­té com­mu­né­ment admise ?

Le « com­plo­tisme » appré­hen­dé de cette manière relève alors plus du consen­sus social dans un milieu don­né que des défi­ni­tions qu’en donnent les cher­cheurs. C’est d’autant plus vrai dans un contexte où l’étiquette « com­plo­tiste » est conno­tée très néga­ti­ve­ment. Le com­plo­tisme, motif de dis­qua­li­fi­ca­tion, impose alors de s’assurer qu’il va dési­gner l’opinion de l’autre plus que la sienne. Cette dérive dans le débat est d’autant plus redou­table (et dan­ge­reuse) qu’elle rejoint direc­te­ment les argu­ments avan­cés par des mili­tants conspi­ra­tion­nistes endur­cis affir­mant que leurs thèses (la terre est plate, le com­plot juif, la domi­na­tion mon­diale par les socié­tés secrètes) sont décriées non en rai­son de leur carac­tère faux et patho­lo­gique, mais parce qu’elles dérangent les classes domi­nantes (c’est le fameux argu­ment : « Si tu nies l’existence du com­plot, c’est que tu es de mèche avec les com­plo­teurs » ou au moins leur « idiot utile »).

L’autre aspect, c’est la dimen­sion pro­blé­ma­tique de ce com­plo­tisme. S’il est évident qu’il consti­tue « un pro­blème », il est beau­coup plus dif­fi­cile de le carac­té­ri­ser pré­ci­sé­ment. Quel(s) problème(s), pour qui, avec quelles consé­quences ? Pour l’heure, les dis­cours poli­tiques et média­tiques sur le com­plo­tisme, prin­ci­pa­le­ment axés sur la méta­phore de la « lutte » (il faut « com­battre » le com­plo­tisme, ce qui ne veut en pra­tique pas dire grand-chose), se centrent essen­tiel­le­ment sur la visi­bi­li­té du phé­no­mène9 ou sur l’opposition du « vrai » et du « faux », sans prendre en compte les méca­nismes sous-jacents de croyance, d’adhésion, de construc­tion d’une vision de soi et du monde. Or on peut croire en une chose vraie pour de très mau­vaises rai­sons, ou en une chose fausse pour de bonnes rai­sons10. Sans l’identification de pro­blèmes concrets pré­ci­sé­ment for­mu­lés, il est dif­fi­cile voire impos­sible d’envisager des remèdes. En par­ti­cu­lier, les actions édu­ca­tives sou­vent évo­quées ne peuvent être envi­sa­gées que par rap­port à des objec­tifs pré­cis et réa­listes, c’est-à-dire par exemple for­mu­lables en termes de com­pé­tences et d’acquis d’apprentissages.

Repenser le débat

Les dis­cours com­plo­tistes existent de longue date et sont faci­le­ment acces­sibles en ligne. Ils peuvent être pro­duits faci­le­ment et dif­fu­sés lar­ge­ment avec très peu de moyens. Il est inté­res­sant et néces­saire d’étudier de manière lon­gi­tu­di­nale les dis­cours de ce type les plus répan­dus ain­si que leur dif­fu­sion, sans oublier ceux qui émergent. Il est donc impor­tant de pour­suivre la col­lecte de don­nées sys­té­ma­tiques. C’est pré­ci­sé­ment ce qu’entendent faire la Fon­da­tion Jean Jau­rès et Conspi­ra­cy Watch, leurs res­pon­sables ayant décla­ré (notam­ment lors d’une confé­rence-débat orga­ni­sée par la Fon­da­tion Jean Jau­rès11) qu’ils pren­draient en compte les cri­tiques pour amé­lio­rer l’outil.

Par contre, en termes d’action et d’éducation, il est tout aus­si impor­tant de dépas­ser une logique se limi­tant à la recon­nais­sance et à l’étiquetage de dis­cours jugés pro­blé­ma­tiques, parce que cette approche est source de stig­ma­ti­sa­tions qui ne peuvent que vicier le débat et parce qu’elle est poten­tiel­le­ment contre­pro­duc­tive. On ne peut en effet perdre de vue que les mili­tants com­plo­tistes, très actifs, trouvent dans de telles stig­ma­ti­sa­tions des argu­ments sup­plé­men­taires de per­sua­sion : si on les désigne comme déviants, c’est assu­ré­ment que leurs thèses dérangent, donc une preuve de leur per­ti­nence. Dans ce but, l’enjeu n’est plus de savoir qui mettre sous cette éti­quette, mais de s’intéresser aux res­sorts qui abou­tissent à ces croyances de sorte à pou­voir mener des actions en amont, consis­tant à outiller intel­lec­tuel­le­ment les citoyens par rap­port à ceux-ci en vue de leur per­mettre d’évoluer de manière plus auto­nome dans ce mar­ché infor­ma­tion­nel et cognitif.

Cet outillage passe notam­ment par un appren­tis­sage de la réflexi­vi­té sur les croyances (pour­quoi et com­ment est-ce que je crois ce que je crois) et les pra­tiques média­tiques (à côté de l’interrogation sur les limites des médias, déve­lop­per la capa­ci­té de s’interroger sur ses propres usages), par un appren­tis­sage des genres média­tiques (ce qui les rap­proche et ce qui les dis­tingue), mais aus­si par l’acquisition et la mai­trise de méthodes de la cri­tique. Si les ini­tia­tives consis­tant à pro­mou­voir des méthodes de véri­fi­ca­tion de l’information se déve­loppent (dans la ligne du fact-che­cking et du debun­king déve­lop­pés par plu­sieurs jour­naux ou sites web spé­cia­li­sés), on ne peut réduire la pro­blé­ma­tique à une ques­tion de véri­té12. Au-delà de ce qui serait « vrai » ou « faux » et qui pour­ra de ce fait tou­jours être contes­té, il est donc néces­saire d’apprendre des moda­li­tés opé­ra­toires d’élaboration et d’échange cri­tiques13. La « lutte » contre les com­plo­tismes ne sau­rait (et ne doit pas) pas­ser pour une inter­dic­tion de cri­ti­quer, mais pour­rait en revanche por­ter sur un réap­pren­tis­sage de la démarche cri­tique dans le cadre de démarches struc­tu­rées, et non plus en roue libre, sans méthode, par­fois sans mémoire ni culture, comme on l’observe sur la plu­part des sites dif­fu­sant les thèses tes­tées dans le son­dage Ifop. Si l’apprentissage de méthodes et de moda­li­té de débat cri­tiques ne pro­tè­ge­ra jamais tota­le­ment contre toutes les thèses dou­teuses qui cir­culent14, il per­met­tra au moins d’augmenter la capa­ci­té d’autonomie des citoyens dans un uni­vers média­tique et infor­ma­tion­nel de plus en plus com­plexe, ce que ne fait pas (ou peu) un dis­po­si­tif axé sur la fia­bi­li­té des sources comme le Deco­dex ou Che­ck­news15.

  1. G. Erner, « Un son­dage à la limite de la “fake news”», Char­lie Heb­do, n° 1330 (17 jan­vier 2017), p. 7.
  2. Voir par exemple la cri­tique argu­men­tée publiée par La Menace théo­riste.
  3. Par exemple, « être en accord » signi­fie-t-il adhé­rer, et de quel(s) point(s) de vue ? Pour ne coter qu’un seul exemple, « être en accord » avec l’idée que le gou­ver­ne­ment et les lob­bys phar­ma­ceu­tiques « sont de mèche » pour cacher les effets des vac­cins implique-t-il de pen­ser que c’est tou­jours vrai et que ceux-ci sont pré­pon­dé­rants, ou que cela arrive dans cer­tains cas déter­mi­nés ? Ce seul exemple amène, indi­rec­te­ment, d’autres ques­tions qui illus­trent cette dif­fi­cul­té à mesu­rer une chose en appa­rence simple : qu’entend-on exac­te­ment par « lob­by phar­ma­ceu­tique » et, comme le signale le blog cité plus bas, « être de mèche » ?
  4. Or, pour res­ter sur le même exemple de col­lu­sion avec le lob­by phar­ma­ceu­tique, on note­ra la dif­fé­rence qu’il y a entre l’affirmer parce que des rap­ports montrent l’ampleur des efforts déployés par de grands labo­ra­toires auprès de la Com­mis­sion euro­péenne pour influer sur cer­taines direc­tives, ou parce qu’il serait « bien connu que les lob­bys dirigent le monde ». Et, dans le pre­mier cas, la dif­fé­rence qu’il y a entre accep­ter de voir cette repré­sen­ta­tion nuan­cée par des don­nées concrètes (par exemple l’évolution des lob­byistes enre­gis­trés ou les sommes décla­rées), et consi­dé­rer que comme ça aurait été mon­tré une fois dans un cas, ce serait néces­sai­re­ment vrai par­tout dans tous les cas sans néces­si­té de plus d’éléments empi­riques pour l’affirmer. On se rend vite compte que l’enjeu n’est plus la clas­si­fi­ca­tion de la croyance — com­plo­tiste ou non —, mais ce qui la sous-tend et rend (im)possible sa remise en cause par la per­sonne qui y croit.
  5. Voir notam­ment Fr. Lor­don, « Conspi­ra­tion­nisme : la paille et la poutre », La pompe à phy­nance, blog héber­gé par Le Monde diplo­ma­tique (2012) et « Le com­plo­tisme des anti­com­plo­tistes », Le Monde diplo­ma­tique, n° 763 (octobre 2017), p. 3.
  6. Ce petit livre en fait un excellent tra­vail de syn­thèse par­ti­cu­liè­re­ment acces­sible : Edgar Szoc, Ins­pi­rez, conspi­rez. Le com­plo­tisme au XXIe siècle, Bruxelles, Le bord de l’eau/La Muette (2017).
  7. Véro­nique Cam­pion-Vincent, « Note sur les entre­pre­neurs en com­plots », Dio­gène, n° 249 – 250 (2015), p. 99 – 106.
  8. On pour­rait, par contre, cri­ti­quer dans les résul­tats de l’enquête le manque de défi­ni­tion expli­cite de ce que serait exac­te­ment un « com­plo­tiste » (même si, on le ver­ra, c’est une chose plus com­pli­quée qui n’y paraît), à savoir ici le fait de se décla­rer en accord avec un nombre signi­fi­ca­tif de thèses iden­ti­fiées a prio­ri comme elles-mêmes « com­plo­tistes » dont la défi­ni­tion n’est pas clai­re­ment pré­ci­sée (même si les thèses tes­tées dans l’enquête cor­res­pondent bien aux grands « clas­siques » du genre cir­cu­lant sur Internet).
  9. Au risque de confondre invi­si­bi­li­té et réso­lu­tion du pro­blème : le com­plo­tisme serait « vain­cu » dès lors qu’on ne le ver­rait plus là où il gêne ?
  10. Par exemple, si l’adhésion à la théo­rie de la « terre plate » a été beau­coup moquée à l’occasion de la publi­ca­tion du son­dage, on note­ra quand même que l’idée que la terre est sphé­rique est tout sauf intui­tive. Il n’est donc a prio­ri pas irra­tion­nel de se deman­der si elle ne serait pas plate, par contre il est beau­coup plus pro­blé­ma­tique de reje­ter en bloc les résul­tats de toutes les expé­riences qui montrent qu’elle ne l’est pas sous pré­texte que les savants, les agences gou­ver­ne­men­tales, les fabri­cants d’outils de mesure ou autres se seraient tous enten­dus pour nous empê­cher de décou­vrir « la vérité ».
  11. « Trois ans après Char­lie : théo­ries du com­plot, post-véri­té… où en est-on ?», 10 jan­vier 2018.
  12. Comme le montre notam­ment Gérard Bron­ner, la rhé­to­rique com­plo­tiste s’appuie sou­vent sur ce qu’il appelle un « mil­le­feuille argu­men­ta­tif », c’est-à-dire un empi­le­ment d’arguments mul­tiples tous poten­tiel­le­ment fra­giles, mais qui peuvent dif­fi­ci­le­ment tous être inva­li­dés, à moins de ne dis­po­ser d’un temps consi­dé­rable. La consé­quence de cette logique est que l’invalidation de quelques argu­ments n’empêche pas l’adhésion à la thèse com­plo­tiste alors même qu’on a conscience de cette fra­gi­li­té : cela « pour­rait être vrai », il y a sur­ement « d’autres argu­ments », etc. Voir G. Bron­ner, La démo­cra­tie des cré­dules, Paris, PUF (2013).
  13. Voir notam­ment ce que nous disions il y a un an et demi : B. Cam­pion, L. Nico­las et A. Van De Win­kel, « L’esprit cri­tique face aux théo­ries du com­plot », La Libre Bel­gique (20 juillet 2016).
  14. Est-il néces­saire de rap­pe­ler que des gens très for­més, et par­fois d’authentiques grands scien­ti­fiques, comme Marat, Alexandre Dufour, Réné-Lous Val­lée, Luc Mon­ta­gnier ou Claude Allègre, ont de tout temps suc­com­bé à des thèses dou­teuses voire tota­le­ment extra­va­gantes (qu’elles relèvent ou non du com­plo­tisme), et cela par­fois à l’encontre de quelques prin­cipes de bon sens qu’ils ont eux-mêmes ensei­gnés ? Pour quelques por­traits et une ana­lyse de ce phé­no­mène, voir notam­ment A. Moat­ti, Alters­cience. Pos­tures, dogmes, idéo­lo­gies, Paris, Odile Jacob Sciences (2013).
  15. Mais qui répondent à un besoin qui existe par ailleurs.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.