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Comment taire ? La résistible chute de l’ex-directeur du FMI

Numéro 10 Octobre 2011 par Degraef

octobre 2011

Serait-ce la fin du sca­breux feuille­ton poli­­ti­­co-judi­­ciaire de l’été ? Le retour à Paris, ce dimanche 4 sep­tembre, de Domi­nique Strauss Kahn en com­pa­gnie de sa femme Anne Sin­clair, met­­tra-t-il un terme à cette « étrange affaire » qui ali­mente la chro­nique média­tique depuis quatre mois ? La cen­taine de jour­na­listes qui poi­reau­taient sur le tar­mac en furent pour leurs frais. Protégé […]

Serait-ce la fin du sca­breux feuille­ton poli­ti­co-judi­ciaire de l’été ? Le retour à Paris, ce dimanche 4 sep­tembre, de Domi­nique Strauss Kahn en com­pa­gnie de sa femme Anne Sin­clair, met­tra-t-il un terme à cette « étrange affaire » qui ali­mente la chro­nique média­tique depuis quatre mois ?

La cen­taine de jour­na­listes qui poi­reau­taient sur le tar­mac en furent pour leurs frais. Pro­té­gé par la police, DSK s’est refu­sé à tout com­men­taire, se ren­dant illi­co à son domi­cile, place des Vosges, où l’attendaient ses meilleurs amis, par­mi les­quels l’inénarrable Jack Lang. Fidèle par­mi les fidèles, celui-là même qui, au moment du déclen­che­ment de l’affaire, en mini­mi­sait la por­tée avec son désor­mais fameux « il n’y a pas mort d’homme », a tenu à rendre un vibrant hom­mage à la « gran­deur d’âme » (sic) de ce couple d’amis, injus­te­ment frap­pé par l’ignominie et le scan­dale. Et d’ajouter sur les ondes de Radio France, qu’il ne fait aucun doute que les com­pé­tences excep­tion­nelles de DSK, tant au plan natio­nal qu’international, demeurent très utiles. DSK is back ! Tel phœ­nix qui renait de ses cendres, l’ex-homme pro­vi­den­tiel du ps n’a pas dit son der­nier mot, susurrent la bouche en cœur ses vieux copains ven­tri­loques. La sai­son deux du feuille­ton démarre demain. Pro­chains épi­sodes : La ven­geance est un plat qui se mange froid, Dis­cret car­nage entre amis, Gar­dez vos poules, je lâche mon coq, Indi­gnées : toutes des menteuses.

L’hypothèse de la savonnette

Mi-mai, à l’annonce de la plainte pour viol dépo­sée par une femme de chambre d’un hôtel Sofi­tel à New-York, un mali­cieux cari­ca­tu­riste expli­quait en deux des­sins la mésa­ven­ture de DSK : glis­sant sur la savon­nette en sor­tant de sa douche, l’homme s’est encas­tré, à son corps défen­dant, sur une femme de chambre qui pas­sait l’aspirateur. L’issue judi­ciaire de l’affaire étant aujourd’hui connue, il faut bien admettre que la cari­ca­ture inti­tu­lée « Ten­ta­tive de réha­bi­li­ta­tion de DSK : l’hypothèse de la savon­nette » vaut son pesant d’or. À la suite d’un rigou­reux récu­rage et un grand coup de balai, la thèse selon laquelle DSK a été vic­time d’une conspi­ra­tion fomen­tée par une vénale affa­bu­la­trice fait office de vérité.

Certes, le doute sub­siste, ain­si que l’a décla­ré à la fin aout, après plus de trois mois de pro­cé­dure, le pro­cu­reur de New York, Cyrus Vance, à l’annonce de l’abandon des pour­suites. Dans un docu­ment adres­sé au juge, dont Le Monde a publié des extraits, le pro­cu­reur jus­ti­fie sa déci­sion comme suit : « Si nous ne pou­vons pas croire [la plai­gnante] au-delà de tout doute rai­son­nable, nous ne pou­vons pas deman­der à un jury de le faire. Nous ne pou­vons pas être suf­fi­sam­ment sûrs de ce qui s’est pas­sé le 14 mai », écrit encore le pro­cu­reur, qui estime que « la cré­di­bi­li­té de la plai­gnante ne résiste pas à l’évaluation la plus basique ». Quant aux preuves maté­rielles liées à l’agression, le pro­cu­reur note qu’elles « démontrent que l’accusé a eu un rap­port sexuel hâtif avec la plai­gnante, le 14 mai 2011. Mais cela ne démontre pas que ce rap­port était for­cé ou non consen­ti, et cela ne peut cor­ro­bo­rer le récit de la plai­gnante ». Mani­fes­te­ment, ce sont les men­songes de la plai­gnante concer­nant son pas­sé, et par­ti­cu­liè­re­ment sur les rai­sons et les cir­cons­tances de son immi­gra­tion ain­si que sur ses condi­tions d’existence aux États-Unis qui ont conduit le pro­cu­reur à juger son témoi­gnage peu cré­dible et à dou­ter de son sta­tut de vic­time d’agression sexuelle. Ayant recon­nu, lors de l’enquête, avoir « fabri­qué » une his­toire de viol col­lec­tif dans son pays d’origine, la Gui­née, pour obte­nir un titre de séjour aux États-Unis, faux témoi­gnage jugé « hau­te­ment signi­fi­ca­tif » par le pro­cu­reur, Nafis­sa­tou Dial­lo n’est qu’une men­teuse. Le pro­cu­reur en est si convain­cu, qu’il ne voit pas la néces­si­té de deman­der leur avis aux douze membres du jury dont c’est en prin­cipe le bou­lot. Déci­dé­ment, les voies de la jus­tice amé­ri­caine sont sur­pre­nantes. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aucun des pro­ta­go­nistes de cette affaire n’en sort gran­di. L’ombre du doute pèse désor­mais sur DSK, sur le pro­cu­reur et l’institution judi­ciaire qu’il repré­sente, ain­si que sur la femme de ménage qui a por­té plainte pour viol.

Le charme discret de la bourgeoisie

L’affaire DSK aurait beau­coup inté­res­sé Luis Buñuel, décla­rait récem­ment Jean-Claude Car­rière sur les ondes de France Culture, à l’occasion de la pré­sen­ta­tion de son der­nier livre Le réveil de Buñuel1. Scé­na­riste et com­plice durant vingt ans du cinéaste espa­gnol, Car­rière s’est sou­ve­nu que son vieil ami avait expri­mé le sou­hait de sor­tir de sa tombe tous les dix ans pour ache­ter quelques jour­naux et puis se ren­dor­mir pai­si­ble­ment. Selon Car­rière, le fait qu’un homme, à la tête du monde à midi, soit, à 18 heures, accu­sé de viol et ame­né les mains der­rière le dos en pri­son, fait jugé par tous « incom­pré­hen­sible, invrai­sem­blable, impos­sible », aurait été per­çu par le cinéaste comme l’éclatante véri­té de la réa­li­té. Cette par­tie du com­por­te­ment qui paraît contraire à la réa­li­té alors qu’elle ne fait qu’en révé­ler la pro­fonde et irré­duc­tible véri­té, Buñuel l’appelait le sur­réel. La chute bru­tale en quelques heures, au su et au vu de tous, d’un puis­sant de ce monde en proie à « cet obs­cur objet du désir », titre du der­nier film du cinéaste, telle est la réa­li­té qui le pas­sion­nait et qu’il n’a eu de cesse de mettre en mots et en images. Aux yeux du cinéaste, le charme dis­cret de la bour­geoi­sie en action n’est rien d’autre que l’irruption vio­lente, dans la vie quo­ti­dienne, d’une irré­pres­sible pul­sion sexuelle ou meur­trière qui fra­casse tout. Ain­si, ces actions jugées « pas pos­sibles », qui nous éba­hissent et que nous reje­tons, que nous pas­sons notre vie à ten­ter de dis­si­mu­ler, sont non seule­ment pos­sibles, mais peut-être aus­si celles qui, selon les mots de Buñuel, révèlent notre « misé­rable canaille­rie », le pen­chant pour l’autodestruction qui nous hante.

Sexe, argent et pouvoir

La com­bi­nai­son « sexe pou­voir argent jus­tice » au cœur de l’affaire DSK a agi comme un for­mi­dable déto­na­teur, un flot de paroles contra­dic­toires se déver­sant en France, outre-Atlan­tique et dans le reste du monde. La récep­tion de l’évènement dans les milieux poli­tiques, dans les médias, dans la socié­té nous en dit long sur l’exercice du pou­voir et ses « à côtés », « le pou­voir, ce puis­sant aphro­di­siaque », lit-on dans un dos­sier du Vif‑L’Express. Elle nous a aus­si beau­coup appris sur la façon dont, aujourd’hui encore, sont consi­dé­rées et trai­tées les vio­lences et agres­sions sexuelles, ain­si que les femmes qui s’en déclarent victimes.

Dans un pre­mier temps, la plai­gnante fut invi­sible, sa parole niée, alors que l’homme poli­tique pou­vait s’appuyer sur ses amis pour expri­mer sur toutes les antennes en boucle « une pen­sée pour l’homme » et s’indigner qu’il ait été mon­tré menot­té entou­ré de poli­ciers. Pour le défendre, des per­son­na­li­tés publiques ne se sont pas conten­tées de dou­ter de sa culpa­bi­li­té. Elles ont mini­mi­sé la gra­vi­té de son acte pré­su­mé, cer­tains d’entre eux allant même jusqu’à tenir des pro­pos miso­gynes into­lé­rables et qui le res­te­ront. De « il n’y a pas mort d’homme » à « trous­sage de domes­tique », en pas­sant par des com­men­taires éta­blis­sant un lien entre l’apparence phy­sique des femmes, leur tenue ves­ti­men­taire et le com­por­te­ment des hommes qu’elles croisent, l’ambiance était à la bana­li­sa­tion des vio­lences sexuelles ain­si qu’à la confu­sion inac­cep­table entre liber­té sexuelle, liber­ti­nage, et vio­lence faite aux femmes.

Deux poids, deux mesures, éga­le­ment. Quand elle se déroule dans les caves de cer­tains quar­tiers, la délin­quance sexuelle appa­rait dans les dis­cours poli­tiques et les médias comme un phé­no­mène hau­te­ment mena­çant. Il y a quelques années, les « tour­nantes », lar­ge­ment média­ti­sées, ont été asso­ciées aux jeunes d’origine étran­gère et ont contri­bué à les stig­ma­ti­ser encore davan­tage. Bien dif­fé­rent fut le trai­te­ment de l’affaire DSK : l’éventualité d’une délin­quance sexuelle dans la suite luxueuse d’un grand hôtel semble une ano­ma­lie, une aber­ra­tion, si dif­fi­cile à croire qu’on a com­men­cé par convo­quer la théo­rie du com­plot. Pour ensuite faire reten­tir le coco­ri­co natio­nal. Après tout, qu’est DSK sinon un banal cou­reur de jupons, un séduc­teur made in France, un homme poli­tique dont la sexua­li­té débor­dante est inter­pré­tée comme un signe de vitalité ?

Dès son arres­ta­tion, on a ain­si eu droit à un flo­ri­lège d’amalgames concer­nant les liens entre sexe et pou­voir en France et aux États-Unis, la France étant, comme cha­cune sait, le pays de la gau­driole et des pro­pos lestes, cette terre de liber­té où amours et pou­voir font bon ménage, ain­si que l’ont décla­ré, sou­rire en coin, beau­coup d’hommes et de femmes. Jean-Marie Le Guen, dépu­té ps pari­sien, vieil ami de Domi­nique Strauss-Kahn, l’a décla­ré sans ambages au Monde2 : « Je n’ai jamais vu cet homme agres­sif ou violent. C’est hors de son adn. » Rien que ça ! Et d’ajouter : « Pre­nons garde à ne pas suc­com­ber en France à la régres­sion qui conduit dans la socié­té à une concep­tion morale et reli­gieuse — à l’américaine — de la sexua­li­té !» Et de conclure en invo­quant « l’esprit des Lumières et l’exemple des liber­tins qui, au XVIIIe siècle, ont lié étroi­te­ment la liber­té poli­tique, éco­no­mique et celle des mœurs. Ce qui a per­mis la paix et l’émancipation des individus ».

De son côté, Cathe­rine Millet déclare au men­suel Rue 89, dans un dos­sier sub­ti­le­ment inti­tu­lé « L’amour après DSK3 », « Comme d’autres de ma géné­ra­tion, je sens une régres­sion dans la socié­té sur tout ce qui touche à la sexua­li­té. Même Libé titre en une que la France est en retard dans la condam­na­tion du har­cè­le­ment sexuel ! […] Si l’affaire a pris cette dimen­sion c’est parce que DSK était can­di­dat à la pré­si­den­tielle. Autour de moi, je n’ai enten­du per­sonne qui soit scan­da­li­sé par cette affaire, pas même une femme. Tout le monde a pris ça plus ou moins à la rigo­lade, ou comme Jack Lang. […] Les réac­tions les plus cri­tiques sur l’affaire DSK, je les ai enten­dues chez des liber­tins. C’est un milieu où l’on s’autorise beau­coup de choses, mais avec une règle du jeu. En géné­ral, c’est le consen­te­ment mutuel. Un vrai liber­tin ne s’autorise des choses qu’avec des femmes consen­tantes. Et ses égales. Là il y a un fac­teur social qui entre en jeu. » Et Millet de conclure que « cette affaire révèle le fémi­nisme dans ses pires aspects. Les femmes appa­raissent comme des êtres faibles qui ont besoin de la pro­tec­tion d’un juge contre tous les hommes qui risquent de les agres­ser. […] Il faut aider les femmes à être fortes par elles-mêmes plu­tôt qu’en se réfu­giant der­rière la loi ». Une fois de plus, le fait que des fémi­nistes aient pris la parole pour dénon­cer les vio­lences sexistes et sexuelles a été consi­dé­ré comme une croi­sade en faveur du retour à un vieil ordre moral péri­mé. Encore, tou­jours, déjà, des frus­trées et des bégueules qui ignorent tout des joies du sexe !

Enfin, l’affaire DSK a ali­men­té, ad nau­seam, le dis­cours sur les vic­times, un nombre consi­dé­rable d’hommes et de femmes de tous bords s’autorisant sans com­plexe à faire le tri entre les bonnes et les mau­vaises, entre les vrais et les faux pré­su­més inno­cents. Les révé­la­tions sur les men­songes de la plai­gnante concer­nant son pas­sé ont ain­si don­né lieu à une vague de com­men­taires conster­nants. L’image de la ver­tueuse femme de ménage, polie et ponc­tuelle, pauvre immi­grante afri­caine digne et méri­tante, cou­ra­geuse mère céli­ba­taire a ain­si cédé la place à la figure d’une « reine de l’assistance (wel­fare queen)», men­tant à la jus­tice et aux ser­vices de l’immigration, frau­dant l’administration fis­cale et fri­co­tant avec des indi­vi­dus peu recom­man­dables du Bronx, tra­fi­quants de drogues empri­son­nés. Comme si le fait qu’elle ait men­ti au sujet des rai­sons et des cir­cons­tances de son immi­gra­tion signi­fiait auto­ma­ti­que­ment qu’elle mente au sujet du viol. À bonne enten­deuse, salut ! Seule une femme ver­tueuse, hono­rable et dési­rable a le droit d’être vic­time d’agression sexuelle. Pour les autres, c’est la honte, comme au bon vieux temps. 

  1. Jean-Claude Car­rière, Le réveil de Buñuel, Odile Jacob, 2011.
  2. Béa­trice Jérôme, « M. Le Guen défend “l’exemple des liber­tins”», Le Monde du same­di 21 mai 2011.
  3. Cathe­rine Millet, « Per­mis­sive ? Plus que jamais !», dans Rue 89, n° 12, juillet-aout 2011, p. 12 – 22.

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.