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Comment penser l’autonomie ? Entre compétences et dépendances, de Marlène Jouan et Sandra Laugier

Numéro 1 Janvier 2010 par Nicolas Marquis

janvier 2010

Com­ment pen­ser l’autonomie ? Entre com­pé­tences et dépen­dances est un ouvrage diri­gé par Mar­lène Jouan et San­dra Lau­gier, qui résulte d’un col­loque orga­ni­sé en 2007 à l’université de Picar­­die-Jules Verne. Il aborde, à tra­vers une ving­taine d’articles, des ques­tions fort actuelles à la fois pour la phi­lo­so­phie, pour les sciences sociales et pour la réflexion sur le monde dans […]

Com­ment pen­ser l’autonomie ? Entre com­pé­tences et dépen­dances est un ouvrage diri­gé par Mar­lène Jouan et San­dra Lau­gier1, qui résulte d’un col­loque orga­ni­sé en 2007 à l’université de Picar­die-Jules Verne. Il aborde, à tra­vers une ving­taine d’articles, des ques­tions fort actuelles à la fois pour la phi­lo­so­phie, pour les sciences sociales et pour la réflexion sur le monde dans lequel nous vivons. Le terme d’«autonomie » sature aujourd’hui les dis­cours qui nous envi­ronnent. Célé­bré par cer­tains comme le signe d’une plus grande capa­ci­té de l’individu à choi­sir sa tra­jec­toire de vie (dans la famille, le tra­vail, la rela­tion de couple, etc.), il est décrié par d’autres qui, méfiants, y voient plu­tôt une dan­ge­reuse pos­si­bi­li­té de res­pon­sa­bi­li­ser des acteurs en posi­tion de fai­blesse. On pense alors, par exemple, à l’injonction à l’autonomie adres­sée aux per­sonnes à la recherche d’un emploi. En res­tant à égale dis­tance d’une naï­ve­té béate par rap­port à ce phé­no­mène et d’une cri­tique des­truc­trice du concept, les dif­fé­rents contri­bu­teurs posent tous la ques­tion de savoir ce que l’on peut encore bien faire avec l’idée d’autonomie dans le contexte actuel. Faut-il l’abandonner ? Com­ment pen­ser l’autonomie avec la part irré­mé­diable de dépen­dance qu’elle implique (vis-à-vis des condi­tions qui me rendent auto­nome)? Etc.

Vers une conception utilisable de l’autonomie

Bien que la col­lec­tion dans laquelle est publié l’ouvrage soit éti­que­tée « phi­lo­so­phie morale », la diver­si­té des articles per­met d’intéresser un large public, que ce soit par le biais d’une dis­ci­pline (la socio­lo­gie, la cri­mi­no­lo­gie, la phi­lo­so­phie, la psy­cha­na­lyse, etc.) ou d’un domaine par­ti­cu­lier (l’autonomie dans le tra­vail social, l’autonomie dans un contexte hos­pi­ta­lier, la res­pon­sa­bi­li­té d’un accu­sé devant un tri­bu­nal, etc.). Cette diver­si­té est rafrai­chis­sante dans la mesure où l’autonomie fait par­tie de ces idées ou concepts qui ont à la fois cours dans les sciences de l’homme et dans des dis­cours de « sens com­mun ». En effet, nous l’utilisons pour nous com­prendre nous-mêmes, pour com­prendre les actes et les pen­sées d’autrui. Mobi­li­ser l’autonomie et réflé­chir ensuite sur cet usage n’est donc pas l’apanage du phi­lo­sophe ou du socio­logue. C’est d’ailleurs de cette manière qu’il faut com­prendre le titre de l’ouvrage, « Com­ment pen­ser l’autonomie ? », dont le point d’interrogation n’appelle pas une défi­ni­tion en guise de réponse, mais invite à une réflexion pra­tique sur les usages de la notion.

À rebours d’une tra­di­tion exé­gé­tique, l’ouvrage et ses contri­bu­tions se sin­gu­la­risent par leur volon­té de se dépar­tir d’une vision his­to­rique du concept d’autonomie. Le but n’est en effet pas de recons­truire la genèse de l’idée depuis son « inven­tion » par les Lumières (et prin­ci­pa­le­ment le phi­lo­sophe alle­mand Emma­nuel Kant) au XVIIIe siècle jusqu’à son uti­li­sa­tion actuelle. La pers­pec­tive choi­sie est bien plus prag­ma­tique, en ce sens qu’elle vise à déve­lop­per une concep­tion uti­li­sable de l’autonomie, déliée de ses impli­ca­tions par­fois problématiques.

Une critique de la perspective libérale

Cepen­dant, pour déve­lop­per une concep­tion qui per­mette de com­prendre la réa­li­té dans laquelle nous sommes immer­gés, il est néces­saire de pas­ser par une confron­ta­tion avec la repré­sen­ta­tion la plus répan­due de l’autonomie. Tra­di­tion­nel­le­ment, on relie cette for­mu­la­tion par­ti­cu­lière à une vision libé­rale de l’individu et de la socié­té, qui des­cend par ailleurs en droite ligne des idées déve­lop­pées par les Lumières il y a plus de deux siècles. Il est vrai, et cha­cun peut faci­le­ment en faire l’expérience, que l’autonomie est deve­nue aujourd’hui un terme gal­vau­dé, uti­li­sé dans de nom­breux dis­cours, mise en œuvre dans de nom­breux dis­po­si­tifs, de l’État social actif aux ouvrages de déve­lop­pe­ment per­son­nel en pas­sant par les droits de l’homme, etc. Beau­coup d’auteurs relèvent par ailleurs que cette idée d’autonomie entre­tient des affi­ni­tés avec de nom­breux dis­cours nor­ma­tifs, appar­te­nant glo­ba­le­ment à la vision (ultra)libérale de la socié­té. L’autonomie est uti­li­sée comme injonc­tion (« Soyez auto­nome ! ») dans des pra­tiques (de l’activation des chô­meurs jusqu’à la per­son­na­li­sa­tion de notre carte de banque ou de notre page Face­book, en pas­sant par la recherche d’un par­te­naire sur Inter­net) que sous-tend sou­vent l’anthropologie par­ti­cu­lière de l’individu auto­nome. Elle se trouve alors dans une proxi­mi­té séman­tique avec la mobi­li­té, le tra­vail sur soi, l’indépendance, l’épanouissement de soi, le déve­lop­pe­ment de pro­jet de vie, etc. En un mot, notre époque semble fas­ci­née par l’idée d’autonomie, sans pour autant que la défi­ni­tion qu’on lui donne soit tou­jours très claire.

Comme le note ailleurs le phi­lo­sophe Hans Joas, ces termes (auto­no­mie, épa­nouis­se­ment de soi, etc.), aujourd’hui objets de méfiance à cause de la charge idéo­lo­gique qu’ils véhi­culent, ont cepen­dant lon­gue­ment été consi­dé­rés comme por­teurs d’un pro­jet libé­ra­teur. C’est par exemple le cas de ce que Bol­tans­ki et Chia­pel­lo appellent, dans Le nou­vel esprit du capi­ta­lisme, la « cri­tique artiste » qui com­bat­tait le pre­mier capi­ta­lisme et son mode d’organisation tay­lo­riste au nom de la réa­li­sa­tion de soi, du res­pect de l’implication de cha­cun dans sa tâche et du droit à s’organiser soi-même avec davan­tage d’autonomie. Ce dis­cours « libé­ra­teur », pensent notam­ment ces deux auteurs, fut vite repris et endos­sé par des logiques sys­té­miques (exi­gences de flexi­bi­li­té, de mobi­li­té, d’inventivité…) carac­té­ris­tiques de ce nou­vel esprit capi­ta­liste pour occu­per la place qu’il occupe actuel­le­ment. Objet d’une per­plexi­té inquiète, l’autonomie semble ne plus répondre au pro­jet libé­ra­teur dont on l’avait investie.

Mais quel est ce sujet auto­nome dont la pers­pec­tive libé­rale célèbre l’avènement ? En quoi est-il contes­table ? Cette vision est dou­teuse parce qu’elle rap­proche l’autonomie de l’indépendance. Plu­sieurs articles dans l’ouvrage insistent sur le fait que cette concep­tion de l’autonomie, proche de son éty­mo­lo­gie (« se don­ner ses propres règles »), implique de nom­breux pré­sup­po­sés pro­blé­ma­tiques qui la rendent inuti­li­sable dans le monde réel. Effec­ti­ve­ment, l’idéologie libé­rale se repré­sente l’individu auto­nome comme une per­sonne déta­chée des déter­mi­nismes de toutes sortes qui pèsent sur les autres, capable d’agir de manière ration­nelle et de prendre des déci­sions en mar­ché infor­mé, par­fai­te­ment au clair avec ses buts et ses moyens pour y par­ve­nir, consciente de ce qui est bon ou moins bon pour elle, por­teuse de pro­jets, etc. Cette image de l’individu « qui se tient de l’intérieur », pour reprendre les termes de Dani­lo Mar­tuc­cel­li, est chi­mé­rique car elle omet tout ce qui consti­tue notre chair d’appartenance, notre socia­li­sa­tion, le milieu dans lequel nous vivons, les sup­ports qui nous tiennent et aux­quels nous tenons. Elle oublie les condi­tions de pos­si­bi­li­té de notre autonomie.

Autre­ment dit, cette concep­tion de l’être auto­nome tombe dans ce que le phi­lo­sophe Vincent Des­combes (par­mi d’autres) appelle le fan­tasme de l’autocréation, que porte l’individu qui pense ne rien devoir à per­sonne, n’avoir pas besoin d’autre chose que lui-même pour pen­ser et agir. L’autonomie devient alors une mai­trise sur un envi­ron­ne­ment qui ne nous touche plus. La plu­part des auteurs qui inter­viennent dans l’ouvrage sou­lignent avec force qu’un tel indi­vi­du éthé­ré n’existe pas, même s’il se réflé­chit lui-même comme auto­nome. Nous ne pou­vons pas sor­tir des règles qui ont pré­si­dé à notre exis­tence en tant qu’être social, parce que ces règles sont consti­tu­tives de l’univers sym­bo­lique et maté­riel dans lequel nous évo­luons. A la limite, il s’agit d’un pro­blème logique, comme le sou­ligne le socio­logue Alain Ehren­berg dans l’article inti­tu­lé « L’autonomie n’est pas un pro­blème d’environnement » : le monde social pré­existe à toutes nos vel­léi­tés d’autonomie, voire même les condi­tionne. Le détour par l’étude des condi­tions de pos­si­bi­li­té de l’autonomie, à laquelle l’ouvrage nous ouvre, per­met d’aborder deux ques­tions évin­cées par la pers­pec­tive libérale.

D’abord, on réflé­chit sur ce qui per­met pra­ti­que­ment l’autonomie, ce qui la sup­porte et la sous-tend. Le monde social n’est en effet pas uni­que­ment for­mé par un ensemble de règles que nous avons appris (mal­gré nous) à suivre, il est éga­le­ment consti­tué de tous les sup­ports maté­riels et humains qui sont mis à notre dis­po­si­tion pour per­mettre que nos actions se déroulent au mieux, ce que San­dra Lau­gier (et bien d’autres) asso­cie au tra­vail du care. Ce tra­vail du care, ces sup­ports qui nous per­mettent d’être auto­nomes (ou de pré­tendre que nous le sommes) est géné­ra­le­ment invi­si­bi­li­sé par la concep­tion libé­rale de l’autonomie.

De ce point de vue, dire d’un pilote de for­mule 1 qu’il a rem­por­té la course au cir­cuit de Spa-Fran­cor­champs relève de l’illogisme, ou à tout le moins d’une négli­gence impor­tante. En effet, si c’est bien le pilote qui a fran­chi le pre­mier la ligne d’arrivée, il faut pour­tant rendre compte de tous les dis­po­si­tifs (les fonds, la tech­no­lo­gie, et sur­tout les mil­liers de per­sonnes invi­sibles qui s’affairent autour de la voi­ture, par exemple lors de son pas­sage au stand) qui per­mettent cette situa­tion. L’action, dont la res­pon­sa­bi­li­té et la pater­ni­té sont endos­sées par une per­sonne qui peut se dire com­pé­tente (le pilote — quand il gagne), est en fait ren­due pos­sible par ces sup­ports sans les­quels elle ne pour­rait avoir lieu. Le para­doxe de l’autocréation se dévoile éga­le­ment dans l’appellation anglaise des ouvrages de déve­lop­pe­ment per­son­nel, self-help books, ce qui signi­fie lit­té­ra­le­ment « ouvrages pour s’aider soi-même ». Ain­si que le disait l’humoriste amé­ri­cain George Car­lin, « ce que je ne com­prends vrai­ment pas, c’est pour­quoi, alors que vous êtes en recherche de self-help, vous liriez un livre écrit par quelqu’un d’autre ? Ce n’est pas duself-help, mais bien du help ». Le terme même de self-help est effec­ti­ve­ment contra­dic­toire et illo­gique. Bien que cette lit­té­ra­ture annonce géné­ra­le­ment qu’elle vise à per­mettre aux lec­teurs de vivre à par­tir de leurs propres règles, elle ne fait a prio­ri rien d’autre que pro­po­ser à l’individu des règles créées par d’autres, que ce soi via des check-list, des plans d’actions, des tests, des récits de vie, etc.

Ensuite, et plus fon­da­men­ta­le­ment, on peut se deman­der pour­quoi nous atta­chons tel­le­ment d’importance à l’autonomie au point d’en faire une norme, pour­quoi cette idée a pris sa forme actuelle, et quelles en sont les défi­ni­tions que mobi­lisent les indi­vi­dus. C’est l’idée même d’injonction à l’autonomie qui s’avère alors para­doxale. Quand bien même l’autonomie serait éty­mo­lo­gi­que­ment le fait de se don­ner ses propres règles, il n’est pas cer­tain que sa recherche consti­tue une norme que nous nous soyons don­née. Bien au contraire, Dur­kheim mon­trait déjà au début du XXe siècle com­bien l’individualisme, coro­laire de la mon­tée en puis­sance de la caté­go­rie d’autonomie, était le phé­no­mène le plus social qui soit, puisque l’existence d’un monde social en est sa condi­tion d’existence. C’est ce monde social qui nous four­nit les res­sources de sens pour pen­ser d’une cer­taine manière l’individu, sa vie, pour nous don­ner l’envie d’être des indi­vi­dus auto­nomes. Dès lors, plu­sieurs contri­bu­teurs à l’ouvrage déve­loppent l’idée que l’autonomie ne doit pas être com­prise comme une prise d’indépendance (où l’on fait jouer l’individu contre—— le social), mais bien comme un rap­port par­ti­cu­lier à Autrui et aux institutions.

Bref, il y a de nom­breux argu­ments qui jus­ti­fient la cri­tique de la caté­go­rie d’autonomie, et l’étude de ce qu’Alain Ehren­berg appelle son « esprit social », c’est-à-dire les condi­tions de pos­si­bi­li­té de ce phé­no­mène, la signi­fi­ca­tion de son suc­cès et de son hyper-pré­sence dans le dis­cours. Mais la pers­pec­tive de l’ouvrage de Jouan et Lau­gier n’est pas seule­ment de décons­truire une caté­go­rie. Elle nous ouvre au contraire à une démarche de « scep­ti­cisme posi­tif » qui invite à réflé­chir conti­nuel­le­ment à l’usage que l’on peut faire de la notion d’autonomie, quelle que soit la dis­ci­pline ou le ter­rain où on la mobi­lise. Les auteures pro­posent d’abord de com­prendre l’autonomie en la dif­fé­ren­ciant de ce qu’elle n’est pas, à savoir l’aliénation et le confor­misme. À rebours de l’étymologie, et au vu des cri­tiques déve­lop­pées plus haut, une com­pré­hen­sion moderne de l’autonomie ne doit pas l’opposer à l’hétéronomie. En effet, l’hétéronomie est un don­né, un fait logique qui ne peut être dépas­sé : nous sommes des êtres sociaux ins­crits dans un contexte, nous fonc­tion­nons donc en grande par­tie selon des règles que nous n’avons pas créées nous-mêmes. Conce­voir l’autonomie avec la dimen­sion d’hétéronomie qu’elle com­porte inévi­ta­ble­ment n’implique alors plus de déve­lop­per une anthro­po­lo­gie étrange d’un indi­vi­du déta­ché de son contexte et mani­pu­lant son envi­ron­ne­ment à sa guise.

Ce fai­sant, l’autonomie devient alors un objet ana­ly­sable pour les sciences sociales, utile en phi­lo­so­phie, et plus proche des réa­li­tés aux­quelles on aime­rait l’appliquer.

L’autonomie en situation

Il est impos­sible de rendre compte ici de manière per­ti­nente des vingt et un articles (aux­quels est adjointe une intro­duc­tion) qui com­posent l’ouvrage. Bien que tous prennent part au pro­jet d’une refonte de l’idée d’autonomie à la lumière des cri­tiques évo­quées plus haut, ils empruntent de nom­breuses direc­tions, ce qui rend leurs conte­nus et leurs ensei­gne­ments dif­fi­ci­le­ment syn­thé­ti­sables. Cepen­dant, en repre­nant plus pré­ci­sé­ment la trame de cer­taines contri­bu­tions, on peut sai­sir les lignes direc­trices de la recons­truc­tion du concept. Je laisse volon­tai­re­ment de côté les articles qui traitent de l’usage phi­lo­so­phique de la notion (A. Hon­neth, R. Jaheg­gi, J. Christ­man, etc., ras­sem­blés prin­ci­pa­le­ment dans la pre­mière par­tie de l’ouvrage) pour me cen­trer sur ceux qui mobi­lisent le concept d’autonomie par rap­port à des ter­rains particuliers.

À côté de la réflexion sur les condi­tions sociales qui ont ame­né à cette pré­pon­dé­rance de l’autonomie dans le dis­cours et dans les pra­tiques (B. Geay, A. Ehren­berg, E. Renault et plus glo­ba­le­ment la deuxième par­tie de l’ouvrage), plu­sieurs articles prennent le par­ti inté­res­sant d’analyser le des­tin de l’autonomie, comme pra­tique et comme dis­cours, dans des situa­tions limites, tel que les pro­cès où inter­viennent des psy­chiatres à qui l’on demande si l’accusé est res­pon­sable de ses actes (P.-H. Cas­tel), l’adhésion volon­taire d’un indi­vi­du à une secte (A. Esquerre), la galan­te­rie mas­cu­line à l’égard des femmes (C. Gayet-Viaud) ou encore la mal­trai­tance en régime de ges­tion hos­pi­ta­lière (P. Moli­nier). Ces quatre situa­tions ont en com­mun d’indiquer que l’autonomie est éga­le­ment une caté­go­rie pra­tique qui ne se can­tonne pas aux débats de phi­lo­so­phie ou de sciences sociales.

Nous l’utilisons pour com­prendre les faits et gestes d’autrui, en nous deman­dant s’il exis­tait une inten­tion­na­li­té dans le chef de tel cri­mi­nel ou s’il n’était pas lui-même. Le droit offre une inter­pré­ta­tion ins­ti­tuée des ques­tions de res­pon­sa­bi­li­té et d’autonomie. Sommes-nous, par exemple, res­pon­sables d’actes que nous avons com­mis sous l’emprise de l’alcool, étant don­né que nous avons choi­si volon­tai­re­ment d’altérer notre état de conscience en consom­mant la bois­son ? Com­ment se fait-il et en ver­tu de quelle concep­tion de l’être humain déci­dons-nous que les mineurs ne jouissent pas de tout leur dis­cer­ne­ment et ne peuvent donc être dits auto­nomes dans une série de situa­tions ? Existe-t-il une auto­no­mie ou un dis­cer­ne­ment par­tiels ? Etc. P.-H. Cas­tel nous offre une fine ana­lyse des pro­blèmes pra­tiques que ces ques­tions peuvent poser à l’expert psy­chiatre appe­lé à la barre.

Dans nos rap­ports quo­ti­diens éga­le­ment, nous mobi­li­sons la caté­go­rie d’autonomie pour don­ner du sens aux actes et dires d’autrui. À tra­vers un long récit d’une per­sonne adhé­rant à un orga­nisme que des proches consi­dèrent comme une secte, A. Esquerre ana­lyse com­ment l’idée d’autonomie peut faire l’objet de débats qui mènent à des dis­putes et à des jus­ti­fi­ca­tions. En effet, il se peut qu’un indi­vi­du s’assume auto­nome (par exemple en entrant volon­tai­re­ment dans un groupe consi­dé­ré comme sec­taire), alors que d’autres n’ont pas du tout la même inter­pré­ta­tion de la situa­tion. Des proches peuvent pres­sen­tir un manque de dis­cer­ne­ment de la part du nou­vel adepte et s’investir du coup d’une res­pon­sa­bi­li­té qui, à son tour, risque d’être inter­pré­tée comme une ingé­rence par l’intéressé qui se consi­dère comme par­fai­te­ment lucide. C’est au même type de conclu­sion qu’arrive C. Gayet-Viaud à par­tir du ter­rain de la civi­li­té urbaine. Elle ana­lyse les contra­dic­tions qui peuvent se faire jour entre les figures de la femme auto­nome et de l’homme galant. Être galant signi­fie-t-il ne pas res­pec­ter autrui dans son auto­no­mie, ses capa­ci­tés et son libre arbitre ? De manière géné­rale, cette pers­pec­tive per­met de s’interroger sur la place d’autrui et de ses atten­tions dans notre rap­port à nous-mêmes, lorsque l’envahissement de notre espace du proche nous rend les gens insup­por­tables (M. Bre­vi­glie­ri). La ques­tion de l’autonomie s’invite éga­le­ment dans les situa­tions-limites de grande dépen­dance, où nous sommes en quelque sorte sou­mis à la volon­té d’autrui, comme dans le cadre des rela­tions asy­mé­triques soi­gnant-soi­gné (P. Moli­nier). Ici aus­si, l’autonomie fait l’objet de débats entre les agents, et se pose la ques­tion de savoir quand A peut déci­der pour B ce qui est bon pour lui, en fonc­tion d’une situa­tion par­ti­cu­lière (comme ce fut le cas lors des déci­sions prises d’urgence dans cer­tains hôpi­taux lors de la cani­cule de 2003 en France).

L’étude de ces concep­tions ancrées de l’autonomie fait en par­tie la richesse de l’ouvrage. D’autres articles montent en géné­ra­li­té et tentent de retrou­ver un sens à l’autonomie en tant qu’instrument cri­tique d’évaluation de nos condi­tions de vie et de la socié­té. Dans ces articles (M. Jouan, S. Haber, C. Des­jours, S. Lau­gier, etc.), l’autonomie devient l’«absence de condi­tions qui font obs­tacle à la per­cep­tion et à l’expression par l’agent de ce qui fait sens pour lui », ain­si que le pro­pose M. Jouan dans l’introduction. Loin de sa for­mu­la­tion libé­rale pré­sen­tée plus haut, elle est réflé­chie comme une forme de vie dési­rable, que cer­taines condi­tions sym­bo­liques et maté­rielles faci­litent, et que d’autres empêchent. Le rap­port que nous entre­te­nons à notre tra­vail, aux rela­tions hié­rar­chiques qui y sont ins­tal­lées fait, par exemple, l’objet de l’intérêt de S. Haber et C. Desjours.

Ter­mi­nons enfin en men­tion­nant l’article de San­dra Lau­gier, inti­tu­lé « L’autonomie et le sou­ci du par­ti­cu­lier », qui pro­pose une sti­mu­lante réflexion à par­tir de la tra­di­tion empi­riste amé­ri­caine (H. James, H. Tho­reau, R. Emer­son, etc.) sur une manière de refon­der notre concep­tion de l’autonomie. Elle y insiste bien sûr sur la néces­si­té de prendre en compte les condi­tions sociales qui pré­sident à nos manières de vivre, mais relève sur­tout que c’est dans une atten­tion por­tée à la vie quo­ti­dienne, banale, ancrée, aux expé­riences a prio­ri les plus insi­gni­fiantes des indi­vi­dus, aux sup­ports internes (une cer­taine confiance en soi) et externes (les dis­po­si­tifs) qui les tiennent, que se révèlent fina­le­ment les pos­si­bi­li­tés pour les indi­vi­dus d’accéder à cette auto­no­mie deve­nue désirable.

  1. Jouan M., Lau­gier S. (dir.), Com­ment pen­ser l’autonomie ? Entre com­pé­tences et dépen­dances, Presses uni­ver­si­taires de France, 2009.

Nicolas Marquis


Auteur

sociologue, chargé de cours en sociologie, méthodologie et méthodes quantitatives à l’université Saint-Louis Bruxelles, codirecteur du Casper, nicolas.marquis@usaintlouis.be