Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Climat et austérité un tout autre récit à construire

Numéro 2 - 2016 par Julien Vastenaekels

mars 2016

Le récit der­rière le dogme de l’austérité est extrê­me­ment effi­cace. Grâce à sa sim­pli­ci­té, sa cohé­rence, son usage habile des images et méta­phores, ses nom­breux et divers porte-paroles, il par­vient à façon­ner la manière dont la socié­té pense l’économie. Or cette his­toire porte des valeurs qui n’accordent qu’une impor­tance insuf­fi­sante aux enjeux envi­ron­ne­men­taux et sociaux pour pou­voir les résoudre, et elle enferme l’économie dans un car­can ren­dant com­pli­quée la lutte contre le chan­ge­ment climatique.

Dossier

La Four­mi n’est pas prêteuse ;

C’est là son moindre défaut.

Que fai­siez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

— Nuit et jour à tout venant

Je chan­tais, ne vous déplaise.

— Vous chan­tiez ? j’en suis fort aise.

Eh bien ! dan­sez maintenant.

Alors que l’image de la four­mi tra­vailleuse est si bien ancrée dans notre esprit — d’après les dic­tion­naires, ce mot peut d’ailleurs dési­gner une per­sonne labo­rieuse et éco­nome —, qui aurait ima­gi­né que de nom­breuses four­mis soient en réa­li­té oisives et dépen­dantes des ouvrières pour sur­vivre ? En effet, diverses études démontent le mythe pro­pa­gé par la fable de La Fon­taine1. Ce petit exemple illustre la puis­sante capa­ci­té des his­toires à façon­ner les esprits.

Les his­toires façonnent aus­si nos démo­cra­ties. Elles peuvent notam­ment avoir un effet bien plus impor­tant qu’une méprise sur la nature de la four­mi quand il s’agit de mettre en forme la manière dont nous envi­sa­geons l’économie. Les pers­pec­tives éco­no­miques peu réjouis­santes et les bud­gets limi­tés seraient des fac­teurs impor­tants du manque total d’ambition des pays déve­lop­pés pour limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 2 °C d’ici 2100 et répondre aux enjeux envi­ron­ne­men­taux du XXIe siècle de manière géné­rale. Mais est-ce une fatalité ?

Pen­dant les périodes d’incertitude, de mul­tiples récits sont en concur­rence. La socié­té a besoin de débattre, de poser des diag­nos­tics et, dans une cer­taine mesure, de se ras­sem­bler autour d’une com­pré­hen­sion com­mune des faits, d’adhérer à une his­toire. La pos­si­bi­li­té d’un chan­ge­ment struc­tu­rel des ins­ti­tu­tions dépend de l’histoire qui domine. Celle-ci peut chan­ger. Ain­si tant l’expansion de l’intervention de l’État dans l’économie à la suite de la crise de 1929 que le tour­nant libé­ral des années 1980 sont les pro­duits de luttes entre dif­fé­rentes idées arti­cu­lées en récits2.

L’histoire bien ficelée de l’austérité

Bien construit et racon­té, le récit de l’austérité est celui qui domine les poli­tiques socioé­co­no­miques des gou­ver­ne­ments en Bel­gique et en Europe. Les prin­ci­paux élé­ments de cette his­toire puis­sante pour­raient être résu­més comme cela.

L’État a vécu au-des­sus de ses moyens. Dans un contexte éco­no­mique euro­péen dif­fi­cile, nous devons nous ser­rer la cein­ture. Pour sor­tir de la réces­sion et créer de l’emploi, les gou­ver­ne­ments doivent dimi­nuer leurs dépenses et amé­lio­rer la com­pé­ti­ti­vi­té des entreprises.

Cela implique des choix dif­fi­ciles mais il n’y a pas réel­le­ment d’autre che­min pos­sible, l’austérité est un mal nécessaire.

Com­men­çons par réfor­mer les ins­ti­tu­tions cou­teuses qui favo­risent trop ceux qui ne font pas assez d’efforts pour contri­buer à l’économie.

Et à l’inverse, arrê­tons de mettre des bâtons dans les roues des entre­prises afin qu’elles puissent deve­nir plus com­pé­ti­tives et enga­ger des travailleurs.

Nous pour­rons ain­si construire une éco­no­mie pros­père qui valo­rise l’effort et nous redon­ne­ra confiance dans l’avenir.

L’histoire est simple et d’apparence cohé­rente, facile à com­prendre et à répé­ter. Elle com­porte tous les ingré­dients néces­saires pour inté­res­ser et convaincre. Tout d’abord, il y a un enjeu fort : redres­ser l’économie et assu­rer la pros­pé­ri­té du plus grand nombre. Ensuite, elle fait inter­ve­nir des héros (ceux qui tra­vaillent dur, le gou­ver­ne­ment qui fait des choix dif­fi­ciles), des méchants (la dépense publique, les allo­ca­taires sociaux) et des vic­times (les entre­prises). Enfin, elle parle à tout un cha­cun car elle uti­lise des méta­phores et images fortes. Par exemple, en assi­mi­lant le bud­get d’un État à celui d’un ménage — deux choses qui fonc­tionnent en réa­li­té extrê­me­ment dif­fé­rem­ment —, on peut faci­le­ment convaincre qu’il faut réduire les dépenses de l’État quand l’économie va mal : « C’est du bon sens, n’est-ce pas ? »

En outre, les dif­fé­rents élé­ments du récit sont répé­tés consciem­ment et incons­ciem­ment par des experts, hommes poli­tiques, médias et autres figures d’autorité, ce qui ren­force sa cré­di­bi­li­té aux yeux des citoyens, qui ont alors ten­dance à reje­ter les idées alter­na­tives. La New Eco­no­mics Foun­da­tion illustre ce phé­no­mène avec l’exemple sui­vant : « Si je pense que mes yeux sont bruns, parce que tout le monde me l’a dit depuis des années, et qu’un jour quelqu’un me montre un miroir dans lequel ils semblent verts, ma pre­mière réac­tion est de ques­tion­ner la qua­li­té miroir, pas la cou­leur de mes yeux ! »3

Le changement climatique ignoré

Dans ce récit, les enjeux envi­ron­ne­men­taux sont tota­le­ment absents, ce qui peut s’expliquer par dif­fé­rentes rai­sons. Tout d’abord, les crises éco­no­mique et éco­lo­gique sont ima­gi­nées par les par­ti­sans du modèle éco­no­mique domi­nant comme tota­le­ment indé­pen­dantes pour ce qui est de leurs causes, solu­tions et tem­po­ra­li­té. Ensuite, la réso­lu­tion de la crise éco­lo­gique est incom­pa­tible avec le récit de l’austérité. D’une part, la réorien­ta­tion de l’économie néces­saire à la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique implique une inter­ven­tion de l’État, en contra­dic­tion avec l’idée que les dépenses publiques doivent être réduites. Et d’autre part, les mesures envi­ron­ne­men­tales, à tra­vers la pro­mo­tion de cer­tains types d’activité, cer­tains types de consom­ma­tion, au détri­ment d’autres, risquent de désa­van­ta­ger une par­tie des entre­prises. Ce serait leur mettre des bâtons dans les roues, impen­sable ! Enfin, les sujets éco­no­miques et envi­ron­ne­men­taux sont en concur­rence en matière de visi­bi­li­té dans le débat public. Ce n’est un secret pour per­sonne qu’en dehors des grand-messes comme les som­mets cli­ma­tiques, la crise éco­lo­gique est relé­guée au sta­tut de sujet secon­daire et lar­ge­ment éclip­sée du champ poli­tique et médiatique.

Afin de lut­ter effi­ca­ce­ment contre le chan­ge­ment cli­ma­tique en temps de crise et plus géné­ra­le­ment enga­ger une tran­si­tion socia­le­ment juste vers une socié­té durable, démys­ti­fier l’histoire domi­nante et de créer un nou­veau récit semble indis­pen­sable. La recherche sug­gère de pro­duire un récit for­mu­lé de façon cohé­rente et mémo­rable, uti­li­sant des méta­phores capables de sus­ci­ter des émo­tions. Cela ne signi­fie pas que cette his­toire doit être posi­tive de bout en bout — celle de l’austérité ne l’est pas non plus —, mais il est impor­tant qu’elle offre une pers­pec­tive de fin heu­reuse. Comme le récit de l’austérité, cette his­toire doit être suf­fi­sam­ment simple pour pou­voir être com­prise et répé­tée et ain­si façon­ner effi­ca­ce­ment les esprits.

Une question de choix

Com­men­çons par poin­ter du doigt que le manque de mesures et moyens alloués pour résoudre la crise envi­ron­ne­men­tale ne peut s’expliquer que pour des rai­sons de couts, mais qu’il est le résul­tat de choix poli­tiques déli­bé­rés. L’argument du « mal néces­saire » est un cache-sexe d’une idéo­lo­gie qui place l’intérêt d’un petit nombre avant l’intérêt de tous. En effet, on pour­rait citer un cer­tain nombre de finan­ce­ments publics ces der­nières années qui sont en totale contra­dic­tion avec les objec­tifs cli­ma­tiques annon­cés par la Bel­gique et l’Europe. Pre­nons les exemples fla­grants de la mobi­li­té et de l’énergie.

À l’heure où Bruxelles et la Bel­gique battent les records d’embouteillages, démon­trant un besoin criant d’alternatives concrètes et acces­sibles à tous, le contri­buable belge conti­nue à débour­ser plus de 4 mil­liards d’euros chaque année pour finan­cer les voi­tures de socié­té — un sou­tien d’une ampleur unique dans le monde. Dans le même temps, le gou­ver­ne­ment prend en otage les usa­gers du rail en dimi­nuant les moyens des che­mins de fer de 3 mil­liards d’euros, ce qui rend inévi­table une hausse des tarifs et porte un coup aux inves­tis­se­ments. En matière de mobi­li­té, le chan­ge­ment, ce n’est pas main­te­nant. Et tant pis pour les gens qui ne prennent pas de trans­port alter­na­tif à cause de l’offre et de la qua­li­té insuf­fi­santes, ain­si que pour ceux qui pour­raient pro­fi­ter de routes moins embouteillées.

Dans le sec­teur de l’énergie, ce sont aus­si des solu­tions du siècle pas­sé qui sont pri­vi­lé­giées, au pro­fit d’un petit nombre d’acteurs. L’entêtement irra­tion­nel à pro­lon­ger des cen­trales nucléaires vieillis­santes — et même dan­ge­reuses selon cer­tains gou­ver­ne­ments voi­sins — va rendre plus dif­fi­cile l’essor du pho­to­vol­taïque et de l’éolien, alors que nous sommes lar­ge­ment à la traine en matière d’énergies renou­ve­lables. Cet ana­chro­nisme n’est pas éton­nant quand on sait qu’une étude du WWF et du four­nis­seur d’énergie Ene­co a mon­tré en 2014 que deux tiers des aides publiques en Bel­gique concernent les éner­gies traditionnelles.

Tou­te­fois, cela montre que même quand l’économie va mal, des arbi­trages en faveur du cli­mat et de l’environnement sont à por­tée de main. Il est pos­sible de renou­ve­ler l’eau stag­nante dans laquelle nous sommes plon­gés aujourd’hui et notam­ment d’améliorer sub­stan­tiel­le­ment tant les sys­tèmes éner­gé­tiques que les trans­ports en commun.

Mettre fin à l’économie casino

Cepen­dant, l’ampleur des mesures à prendre pour rele­ver les défis envi­ron­ne­men­taux et sociaux de notre siècle est telle que la socié­té a besoin de pou­voir inves­tir mas­si­ve­ment dans la trans­for­ma­tion éco­lo­gique de l’économie. Afin de nous redon­ner la capa­ci­té col­lec­tive à agir néces­saire, un objec­tif cru­cial est celui de mettre la finance au ser­vice de l’intérêt géné­ral plu­tôt que de la satis­fac­tion d’intérêts par­ti­cu­liers. Les mar­chés finan­ciers, res­pon­sables de la crise de 2008, au lieu d’être pro­fon­dé­ment trans­for­més ont été remis sur pied et se com­portent tou­jours comme un casi­no géant pla­né­taire où les joueurs sont très éloi­gnés des réalités.

Cela n’a pour­tant pas tou­jours été le cas. Après la crise éco­no­mique des années 1930, des mesures impor­tantes sont mises en place pour mettre une muse­lière aux mar­chés finan­ciers dont le crash avait conta­mi­né l’économie réelle. Ain­si, les banques cen­trales, sous contrôle démo­cra­tique, sont ren­for­cées et ont le pou­voir de gérer les réserves de devise et de contrô­ler les méca­nismes de change. Elles ont la pos­si­bi­li­té de blo­quer les éven­tuelles fuites mas­sives de capi­taux à l’étranger. Les banques de dépôt — qui gèrent l’argent des épar­gnants, prin­ci­pa­le­ment au ser­vice de l’économie réelle — sont sépa­rées des banques d’investissement — qui spé­culent. C’est dans ce contexte de mise sous tutelle du libé­ra­lisme que des poli­tiques de pro­tec­tion sociale sont déve­lop­pées et que l’État élar­git pro­gres­si­ve­ment sa place dans la sphère éco­no­mique jusque dans les années 1970.

En 1973, la crise pétro­lière affecte gra­ve­ment l’économie mon­diale et entraine notam­ment de nom­breuses faillites d’entreprises. Une aubaine pour les par­ti­sans de l’idéologie néo­li­bé­rale qui reviennent sur le devant de la scène avec un récit qui fait mouche : l’interventionnisme de l’État a mené à la crise ; tan­dis que les mar­chés finan­ciers sont plus effi­caces pour drai­ner l’épargne et l’investir au mieux dans l’économie réelle. Il en découle une série de dérè­gle­men­ta­tions ayant pour effet de dimi­nuer les moyens de l’État à tra­vers des cadeaux aux plus riches et aux entre­prises, ain­si que de reti­rer la muse­lière de la finance. Le rap­port de force s’inverse et les États sont sou­mis pro­gres­si­ve­ment aux mar­chés financiers.

Ce retour de l’économie casi­no débri­dé est res­pon­sable de la crise finan­cière de 2008, qui a conduit à l’explosion de l’endettement public pour sau­ver les banques pri­vées. Cette débâcle n’a pas été sui­vie de réformes fon­da­men­tales du sys­tème finan­cier et nom­breux sont les experts à s’inquiéter d’éventuelles répliques.

Si nous vou­lons retrou­ver nos leviers d’action pour inves­tir dans la trans­for­ma­tion éco­lo­gique de l’économie, ce n’est pas en grap­pillant de maigres sous dans les poches des béné­fi­ciaires sociaux qui ne sont en rien res­pon­sables de la crise mais en repre­nant le contrôle de la finance, en sou­met­tant le sys­tème à un cadre strict et contrô­lé démocratiquement.

Une récente étude de la Lon­don School of Eco­no­mics4 sug­gère d’orienter le com­por­te­ment des banques vers les inves­tis­se­ments durables à tra­vers la poli­tique moné­taire et une régu­la­tion de la finance. En effet, contrai­re­ment à ce qu’elles clament, on constate par exemple encore qu’aujourd’hui les banques inves­tissent mas­si­ve­ment dans les éner­gies fos­siles. Les trois grands groupes pré­sents en Bel­gique, BNP Pari­bas, Deutsche Bank et ING, inves­tissent notam­ment à 90% dans les éner­gies fos­siles pour 10% dans les éner­gies renou­ve­lables5. Or selon cette étude, récom­pen­ser les banques qui inves­tissent dans les acti­vi­tés bas-car­bone et impo­ser un cadre plus strict aux autres pour­raient être même plus effi­caces que de don­ner un prix au car­bone pour lut­ter contre le chan­ge­ment climatique.

Non seule­ment la finance a de l’influence sur le cli­mat, mais la soli­di­té du sys­tème finan­cier est affec­tée aus­si par les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux. Cela explique pour­quoi le sec­teur des assu­rances a pris conscience et éva­lué les impacts finan­ciers dus aux risques gran­dis­sants de catas­trophes cli­ma­tiques6. Le sec­teur finan­cier pour­rait éga­le­ment subir les effets directs et indi­rects de la déva­lua­tion d’actifs qui ne seraient plus ren­tables dans une éco­no­mie bas-car­bone. Cer­tains pro­posent d’ailleurs l’introduction de Car­bon Stress Tests pour éva­luer les risques encou­rus7.

Des réformes fon­da­men­tales du sys­tème finan­cier ont eu lieu par le pas­sé en temps de crise, grâce à l’émergence et la domi­na­tion de nou­veaux récits, pour­quoi de nou­velles trans­for­ma­tions ne seraient-elles pas possibles ?

Viser la qualité plutôt que la quantité

Faut-il uti­li­ser les leviers d’un sys­tème finan­cier mora­li­sé pour relan­cer à toute vapeur l’économie ? Non, le fonc­tion­ne­ment bou­li­mique de notre éco­no­mie, fon­dée sur l’exigence de pro­duire tou­jours plus, épuise tant la pla­nète que les hommes. L’exploitation sans limites de res­sources natu­relles finies, l’érosion de la bio­di­ver­si­té et le chan­ge­ment cli­ma­tique en sont des consé­quences immé­diates. Cette course effré­née à la com­pé­ti­ti­vi­té et aux gains de pro­duc­ti­vi­té pro­voque éga­le­ment la dégra­da­tion des condi­tions de vie et du sens du tra­vail. De même, elle creuse le fos­sé entre les plus riches et les autres, les pre­miers ayant ten­dance à s’approprier les béné­fices des gains de pro­duc­ti­vi­té réa­li­sés sur le dos des tra­vailleurs. Si l’on en croit une étude d’Oxfam sur la répar­ti­tion du patri­moine mon­dial, en 2016, les 1% les plus riches pos­sè­de­ront à eux seuls une plus grande part du gâteau que celle que se par­tagent les 99% restants.

Conseille­rait-on à une per­sonne atteinte d’obésité mor­bide de man­ger tou­jours plus ? C’est pour­tant simi­laire aux fon­de­ments de notre modèle éco­no­mique actuel.

Tou­te­fois il y a pire qu’une socié­té de crois­sance : une socié­té de crois­sance sans crois­sance. Tel un toxi­co­mane pri­vé bru­ta­le­ment de sa drogue, le sys­tème éco­no­mique entre dans une spi­rale néga­tive et qui engendre notam­ment de l’endettement, du chô­mage et une dimi­nu­tion des res­sources de l’État.

Or la pers­pec­tive de la fin de la crois­sance est désor­mais prise au sérieux par des per­son­na­li­tés de pre­mier plan. « La crois­sance éter­nelle, c’est fini », annon­çait en 2015 l’économiste James K. Gal­braith. Tho­mas Piket­ty quant à lui décla­rait à Libé­ra­tion déjà en 2013 : « Est-il bien rai­son­nable de miser sur le retour de la crois­sance pour régler tous nos pro­blèmes ? […] Il est temps de réa­li­ser que cela ne résou­dra pas l’essentiel des défis aux­quels les pays riches doivent faire face en ce début de XXIe siècle ». Désor­mais, inven­ter une éco­no­mie qui vise la qua­li­té plu­tôt que la quan­ti­té n’est pas un idéal, mais une nécessité.

Dans cette optique, le ther­mo­mètre éco­no­mique pure­ment quan­ti­ta­tif qu’est le pro­duit inté­rieur brut (PIB) devrait être rem­pla­cé ou com­plé­té par un ou plu­sieurs autres indi­ca­teurs plus per­ti­nents. Com­ment pour­rait-on connaitre avec pré­ci­sion l’état de san­té d’un patient en se basant uni­que­ment sur la quan­ti­té d’aliments ingé­rée ? D’autres indi­ca­teurs rela­tifs aux grands enjeux socié­taux aide­raient à faire le point et à navi­guer vers les objec­tifs que nous nous serons fixés démocratiquement.

Si plu­sieurs décen­nies de tra­vaux ont fait naitre de nom­breux indi­ca­teurs alter­na­tifs, ceux-ci sont encore loin d’être capables de contre­ba­lan­cer l’influence du PIB sur l’économie, faute de faire consen­sus. Cepen­dant l’usage de nou­veaux indi­ca­teurs pro­gresse dou­ce­ment. Des ini­tia­tives concrètes existent dans dif­fé­rents pays et régions, notam­ment en Wal­lo­nie où cinq indi­ca­teurs com­plé­men­taires au PIB sont ain­si en en train d’être déve­lop­pés8.

Des emplois riches de sens

Tou­te­fois chan­ger de ther­mo­mètre de l’économie n’est ni suf­fi­sant ni une condi­tion indis­pen­sable pour enta­mer sa trans­for­ma­tion, d’autres chan­tiers paral­lèles sont éga­le­ment impor­tants. Favo­ri­ser l’expansion d’activités qui néces­sitent de la main‑d’œuvre et qui sont moins source de dégra­da­tion de l’environnement serait une stra­té­gie gagnante à la fois sur le ter­rain de l’emploi et sur celui de l’environnement. Alors que jusqu’à pré­sent la crise éco­no­mique a davan­tage ravi­vé les incan­ta­tions pour redé­ployer la pro­duc­tion sans dis­cer­ne­ment, une réflexion sur le type d’activités à pro­mou­voir est donc nécessaire.

Ain­si un cer­tain nombre de sec­teurs tels que ceux des soins, de l’aide sociale, de l’éducation, de la culture, de l’artisanat ou de l’agriculture agroé­co­lo­gique consomment peu de res­sources natu­relles et génèrent des acti­vi­tés riches en emplois. C’est-à-dire qu’il s’agit d’activités pour les­quelles des gains de pro­duc­ti­vi­té impor­tants sur la main‑d’œuvre n’auraient que peu de sens. Par exemple, alors qu’améliorer l’efficience d’une indus­trie en rem­pla­çant une par­tie de ses ouvriers par des machines per­met­trait d’élever sa com­pé­ti­ti­vi­té et de rem­plir les poches de ses action­naires, aug­men­ter le nombre moyen d’élèves par classe serait bien sûr contre­pro­duc­tif. De même, aug­men­ter le nombre de patients soi­gnés chaque heure par une infir­mière ne l’aidera pas for­cé­ment à pro­di­guer de meilleurs soins.

En outre, pro­mou­voir ces acti­vi­tés a de nom­breux avan­tages : amé­lio­rer la qua­li­té de vie des gens, dimi­nuer l’impact de l’économie sur l’environnement, créer plus d’emplois… Des emplois qui sont source d’épanouissement, qui ne sont pas rem­pla­çables par des machines et qui ne sont pas délo­ca­li­sables9.

Dans l’optique de construire une éco­no­mie qui vise la qua­li­té, cette stra­té­gie gagne­rait à être com­plé­tée par des poli­tiques de par­tage du tra­vail, dont l’efficacité pour créer de l’emploi en temps de crise par le pas­sé a été démon­trée. La course sans fin à la com­pé­ti­ti­vi­té n’est donc pas la seule réponse pos­sible au chô­mage. En outre, le par­tage du tra­vail dimi­nue­rait les inéga­li­tés et amé­lio­re­rait le bien-être et la san­té des nom­breux tra­vailleurs qui souffrent aujourd’hui de stress ou de dépression.

Évi­dem­ment, des ques­tions res­tent ouvertes. Quelles sont exac­te­ment les acti­vi­tés à pro­mou­voir ? Quel est leur poten­tiel ? Com­ment assu­rer la recon­ver­sion d’employés vers ces sec­teurs ? Com­ment les pro­mou­voir effi­ca­ce­ment ? Avec quelles res­sources ? Peut-être pour­raient-elles être abor­dées dans le cadre d’une ins­ti­tu­tion à créer et qui consis­te­rait en un obser­va­toire des ten­dances futures sur le mar­ché du tra­vail ? Sa mis­sion serait d’identifier les nou­veaux métiers, pra­tiques et besoins compte tenu de ce qu’on appelle les grandes ten­dances et les défis socié­taux. Autre­ment dit, com­ment la robo­ti­sa­tion, la tran­si­tion éner­gé­tique, le vieillis­se­ment de la popu­la­tion par exemple exercent-ils des modi­fi­ca­tions sur la nature des emplois, en détruisent-ils cer­tains et en créent pro­gres­si­ve­ment d’autres que le com­mun des mor­tels peine à ima­gi­ner aujourd’hui ?

Un tout autre récit nécessaire

La bataille de l’opinion menée par ceux qui sou­haitent chan­ger le sys­tème pour résoudre la triple crise éco­no­mique, sociale et envi­ron­ne­men­tale ne se gagne­ra pas à l’aide de chiffres et de faits, mais à tra­vers des his­toires qui par­viennent à tou­cher les gens.

La lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique est tout sauf une fata­li­té. Si ceux qui portent d’autres valeurs se ras­semblent pour construire et rendre audible un autre récit qui soit solide et pos­sé­dant autant de puis­sance nar­ra­tive, il devrait être pos­sible de faire émer­ger une alter­na­tive éco­lo­gique et sociale à la hau­teur des enjeux de ce siècle.

  1. Voir à ce pro­pos « Une étude détruit le mythe de la four­mi tra­vailleuse » sur le blog Pas­seur de Sciences
  2. À ce pro­pos, voir Mark Blyth, Great Trans­for­ma­tions : Eco­no­mic Ideas and Ins­ti­tu­tio­nal Change in the Twen­tieth Cen­tu­ry, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2002.
  3. À pro­pos du récit de l’austérité, voir New Eco­no­mics Foun­da­tion (2013), Fra­ming The Eco­no­my : The Aus­te­ri­ty Sto­ry.
  4. Ema­nuele Cam­pi­glio (2016), « Beyond car­bon pri­cing : The role of ban­king and mone­ta­ry poli­cy in finan­cing the tran­si­tion to a low-car­bon eco­no­my », Eco­lo­gi­cal Eco­no­mics, volume 121, p. 220 – 230.
  5. Fair­fin (2015), Notre ave­nir ébran­lé : Les inves­tis­se­ments des banques actives en Bel­gique dans le chan­ge­ment cli­ma­tique et les vingt-cinq plus grandes banques dans le monde 2004 – 2014.
  6. Swiss Re (2015), Why we care about cli­mate change.
  7. 2° Inves­ting Ini­tia­tive (2015), Finan­cial Risks and the Tran­si­tion to a Low-Car­bon Eco­no­my.
  8. IDDRI (2014), Les nou­veaux indi­ca­teurs de pros­pé­ri­té : pour quoi faire ?.
  9. Voir à ce sujet la carte blanche de Tim Jack­son dans le New York Times, « Let’s Be Less Pro­duc­tive ».

Julien Vastenaekels


Auteur

Ingénieur civil et doctorant au Centre d’études du développement durable de l’ULB