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Clés pour comprendre la sexualité contemporaine

Numéro 07/8 Juillet-Août 2011 par Jacques Marquet

juillet 2011

On est pas­sé d’une sexua­li­té sta­tu­taire à une sexua­li­té consen­tie, ce qui, contrai­re­ment aux idées reçues, n’a pas levé tous les inter­dits, mais a dépla­cé les fron­tières du licite et de l’illi­cite. Ce consen­te­ment, cri­tère ultime de rela­tions légi­times, tra­duit une trans­for­ma­tion radi­cale du rap­port entre les hommes et les femmes qui s’in­carne dans une parole libé­rée à la dif­fé­rence des pra­tiques où le mono-par­te­na­riat reste l’i­déal. Les indi­vi­dus ont éga­le­ment pu se libé­rer des rôles sté­réo­ty­pés, même si cela pro­duit de l’an­xié­té en rai­son de l’o­bli­ga­tion d’être performant.

Aujourd’hui la sexua­li­té est omni­pré­sente : dans les rues où la publi­ci­té joue sans guère de rete­nue la carte du nu et de l’érotisme, où les sex shops à faible légi­ti­mi­té sont de plus en plus concur­ren­cés par des love shops bran­chés ; dans les maga­zines où même la presse fémi­nine autre­fois prin­ci­pal vec­teur de dif­fu­sion de l’idéologie fami­lia­liste n’hésite plus à consa­crer une place signi­fi­ca­tive à la sexua­li­té ; sur nos écrans de télé­vi­sion où le câble et la trans­mis­sion par satel­lite ont mul­ti­plié les chaines et la pos­si­bi­li­té d’accès à des pro­grammes éro­tiques ou por­no­gra­phiques ; sur nos écrans d’ordinateur où les sites à carac­tère sexuel sont légion et repré­sentent un mar­ché en constante pro­gres­sion. La place prise par la sexua­li­té et ses repré­sen­ta­tions dans ces divers espaces de la vie quo­ti­dienne se double d’une diver­si­fi­ca­tion des thé­ma­tiques et des pra­tiques abor­dées : la vir­gi­ni­té au mariage, la mas­tur­ba­tion, le droit à la sexua­li­té des per­sonnes han­di­ca­pées, la zoo­phi­lie, l’impuissance, l’inceste, l’homosexualité, la bisexua­li­té, le viol, l’absence de désir sexuel, les sex-toys, l’échangisme, le vagi­nisme, la taille du pénis, la fré­quence des rap­ports sexuels, les rap­ports buc­co-géni­taux, la pre­mière fois, l’asexualité, la sodo­mie, l’éjaculation pré­coce, l’éjaculation fémi­nine, le pré­ser­va­tif, la rela­tion amour-sexua­li­té, les infec­tions sexuel­le­ment trans­mis­sibles, l’avortement, l’orgasme, le sado­ma­so­chisme, le sexe vir­tuel… Même cette liste à la Borges ne suf­fit pas à réper­to­rier l’ensemble des aspects tou­chant à la sexua­li­té qui trouvent aujourd’hui à s’exprimer dans des espaces très accessibles.

La diver­si­té des lieux où la sexua­li­té se donne à voir et la diver­si­té des formes sous les­quelles elle s’expose en amènent d’aucuns à consi­dé­rer qu’en la matière tout est désor­mais per­mis, que la sexua­li­té ne connait plus de limite, plus de norme. Un seul fait suf­fit cepen­dant à contes­ter cette vision tron­quée de la réa­li­té : dans nos socié­tés, une part impor­tante de la popu­la­tion car­cé­rale — un quart envi­ron pour la France — est pour­sui­vie pour des crimes à carac­tère sexuel. S’il est indé­niable que les normes qui cadrent la sexua­li­té ont bien évo­lué au cours des der­nières décen­nies, il semble pré­ma­tu­ré d’évoquer un quel­conque vide nor­ma­tif à son sujet. Pour com­prendre la situa­tion actuelle, il peut être utile de ten­ter la com­pa­rai­son en opé­rant un retour en arrière.

Du dispositif d’alliance au dispositif de sexualité

À l’époque moderne, les rela­tions de sexe sont cadrées par ce que Michel Fou­cault appelle dans le pre­mier tome de son His­toire de la sexua­li­té (1976) le dis­po­si­tif d’alliance, c’est-à-dire le sys­tème de mariage régu­lant le déploie­ment de la paren­té, la trans­mis­sion des noms et des biens. Dans cette socié­té agraire, pré­oc­cu­pée de repro­duc­tion de l’ordre social, le mariage joue un rôle capi­tal dans la cir­cu­la­tion et la trans­mis­sion des richesses. L’insistance sur la néces­saire vir­gi­ni­té au mariage, le contrôle de la sexua­li­té des femmes s’expliquent pour une bonne part par ces pré­oc­cu­pa­tions d’ordre socioé­co­no­mique. Dès lors que la repro­duc­tion sociale et la repro­duc­tion sexuelle sont inti­me­ment liées, il ne peut être ques­tion de per­mettre à ses enfants de prendre quelque liber­té qui aurait pour consé­quence de réduire le patri­moine fami­lial. Mais selon Fou­cault, dès le XVIIIe siècle, ce dis­po­si­tif montre ses limites en tant que sup­port du nou­veau sys­tème poli­ti­co-éco­no­mique qui se met petit à petit en place et requiert que l’innovation puisse prendre le pas sur la repro­duc­tion sociale. Limites qui, selon lui, vont ame­ner les socié­tés occi­den­tales modernes à inven­ter un nou­veau pro­ces­sus de contrôle qu’il appel­le­ra le dis­po­si­tif de sexua­li­té. Celui-ci concur­ren­ce­ra pro­gres­si­ve­ment le pro­cé­dé ancien, mais sans le rem­pla­cer tota­le­ment. Avec le dis­po­si­tif de sexua­li­té, la pré­oc­cu­pa­tion pour un sys­tème de règles défi­nis­sant le per­mis et le défen­du, foca­li­sé sur le lien entre des par­te­naires au sta­tut défi­ni et les rela­tions sus­cep­tibles d’être contraires aux alliances, enre­gistre un retrait. Les tech­niques de contrôle des popu­la­tions, via une mul­ti­tude de relais gref­fés sur les corps, corps pro­duc­teurs et corps consom­ma­teurs, deviennent davan­tage mobiles et poly­morphes s’intéressant aux sen­sa­tions, aux impres­sions, aux plai­sirs, aux dési­rs. On passe ain­si pro­gres­si­ve­ment d’une pro­blé­ma­tique de la rela­tion à une pro­blé­ma­tique de la chair ; de nou­velles pré­oc­cu­pa­tions qui don­ne­ront lieu à l’émergence d’ensembles stra­té­giques inédits — hys­té­ri­sa­tion du corps de la femme, sexua­li­té de l’enfant, socia­li­sa­tion des conduites pro­créa­trices, psy­chia­tri­sa­tion du plai­sir per­vers — voient le jour.

L’analyse de Fou­cault montre encore com­ment les deux dis­po­si­tifs de pou­voir-savoir peuvent se sou­te­nir l’un l’autre : la loi de l’alliance impo­sant son cadre juri­dique à la chair que l’on découvre, dans un pre­mier temps ; la sexua­li­té renou­ve­lant le régime de l’alliance, ensuite, lorsque par exemple la psy­cha­na­lyse lie Loi et désir. Pas de rup­ture donc entre ces deux sys­tèmes, mais plu­tôt restruc­tu­ra­tion autour du dis­po­si­tif de sexua­li­té. Aujourd’hui, on peut cepen­dant se deman­der si la dis­so­cia­tion de la ques­tion de la repro­duc­tion de celle des plai­sirs, per­mise par l’utilisation d’une contra­cep­tion effi­cace, n’a pas sub­stan­tiel­le­ment modi­fié le rap­port entre les deux dis­po­si­tifs, per­met­tant un appro­fon­dis­se­ment du dis­po­si­tif de sexua­li­té. Si la repro­duc­tion n’occupe plus une place aus­si cen­trale aujourd’hui qu’autrefois, elle est cepen­dant res­tée une pré­oc­cu­pa­tion impor­tante des familles, familles dont Fou­cault sou­ligne le rôle cen­tral dans ce méca­nisme de glis­se­ment qui voit cer­taines tech­niques de pou­voir cen­trées sur l’alliance trans­for­mées et inté­grées au dis­po­si­tif de sexua­li­té. Mais à terme, l’autonomisation pro­gres­sive de l’économie des plai­sirs semble devoir réduire l’importance des élé­ments du cadre nor­ma­tif arti­cu­lés autour de la ques­tion de la reproduction.

De la sexualité statutaire à la sexualité consentie

Si l’on pose la ques­tion plus pré­cise de la légi­ti­mi­té des pra­tiques sexuelles, une for­mule, sug­gé­rée par Irène Thé­ry, per­met de sai­sir l’évolution tou­jours en cours : le pas­sage pro­gres­sif d’une sexua­li­té sta­tu­taire à une sexua­li­té consen­tie. Dans la socié­té tra­di­tion­nelle, et cer­tai­ne­ment celle où domi­nait le dis­po­si­tif d’alliance, le per­mis et l’interdit étaient fonc­tion du sta­tut des par­te­naires : étaient légi­times les seuls rap­ports sexuels entre époux. Aujourd’hui c’est le consen­te­ment du par­te­naire — un par­te­naire que ni la tra­di­tion, ni la com­mu­nau­té ou la famille, ni les liens contrac­tuels, fussent-ils ceux du mariage, ne peut impo­ser — qui fonde la légi­ti­mi­té d’une rela­tion sexuelle. La concep­tion d’un par­te­naire à chaque fois choi­si est désor­mais éle­vée au rang d’idéal. Sexua­li­té sta­tu­taire et sexua­li­té consen­tie ren­voient à des sys­tèmes nor­ma­tifs dif­fé­rents : la ligne de démar­ca­tion entre le licite et l’illicite se déplace. Lorsque prime la sexua­li­té sta­tu­taire, l’adultère est for­te­ment condam­né, mais le viol conju­gal n’existe pas, tout rap­port sexuel impo­sé par le conjoint étant cou­vert par le droit au devoir conju­gal. Aujourd’hui que la légi­ti­mi­té d’un rap­port sexuel requiert l’accord du par­te­naire, pas­ser outre son refus plonge ipso fac­to cette conduite dans l’illégitimité, et ce, quel que soit le sta­tut de ce par­te­naire. Le viol — néga­tion du refus de l’autre — est deve­nu le com­por­te­ment illé­gi­time par excel­lence. Dans cette pers­pec­tive, on peut même consi­dé­rer que le viol d’enfant bafoue dou­ble­ment la règle du consen­te­ment : une pre­mière fois en n’entendant pas son refus de l’acte, une seconde fois en fai­sant comme s’il était à même de consen­tir alors que notre socié­té estime qu’il n’en est rien. Mais paral­lè­le­ment à la condam­na­tion d’actes autre­fois tolé­rés ou accep­tés, des pra­tiques hier encore illi­cites trouvent main­te­nant droit de cité. Que l’on évoque les rela­tions sexuelles hors mariage, la sexua­li­té entre per­sonnes de même sexe, les pra­tiques sado­ma­so­chistes… la réac­tion la plus com­mune est inva­ria­ble­ment la même : « Si c’est entre adultes consen­tants…». Même la pros­ti­tu­tion fait l’objet de réflexion en ce sens, cer­tains posant la ques­tion de savoir si elle ne pour­rait pas être consi­dé­rée comme un métier comme les autres… sous-enten­du une pro­fes­sion ayant fait, pour cer­taines femmes en tout cas, l’objet d’un choix éclairé.

La sen­si­bi­li­té nou­velle pour les vio­lences sexuelles est conco­mi­tante de l’émergence du consen­te­ment en tant que cri­tère ultime de la défi­ni­tion de la sexua­li­té légi­time. Ces deux phé­no­mènes tra­duisent aus­si un appro­fon­dis­se­ment du pro­ces­sus d’individualisation et une trans­for­ma­tion radi­cale du rap­port entre les hommes et les femmes. D’une part, le fait de lier la légi­ti­mi­té de l’acte sexuel au consen­te­ment des par­te­naires équi­vaut à consa­crer la liber­té sexuelle comme droit per­son­nel inces­sible, pers­pec­tive indi­vi­dua­liste en phase avec la nou­velle approche des vio­lences sexuelles qui consi­dère aujourd’hui en pre­mier lieu non pas l’ordre social ou les bonnes mœurs, mais les vic­times à par­tir de la prise en compte des souf­frances et trau­ma­tismes subis. D’autre part, la réfé­rence au consen­te­ment implique ipso fac­to d’abandonner tout modèle conju­gal fon­dé sur une quel­conque hié­rar­chie entre les sexes et, au contraire, de pen­ser les par­te­naires (hommes et femmes / femmes et femmes / hommes et hommes) comme des sujets libres et égaux, la vio­lence deve­nant un indi­ca­teur de rela­tions sociales consi­dé­rées comme patho­lo­giques, s’écartant de l’idéal démo­cra­tique. Dans le cadre qui émerge pro­gres­si­ve­ment, l’individu, homme ou femme, devient la réfé­rence pour pen­ser tant la sexua­li­té légi­time que la prise en compte des vic­times d’actes de vio­lence : comme l’écrit Michel Bozon, l’activité sexuelle est d’abord pen­sée comme une sexua­li­té d’individus ; de même, le trai­te­ment des vio­lences sexuelles accorde une atten­tion inédite au point de vue des (indi­vi­dus) victimes.

Pro­gres­si­ve­ment, le Code pénal intègre l’évolution rapi­de­ment esquis­sée ci-des­sus : les délits sont requa­li­fiés autour du couple concep­tuel anti­no­mique consen­te­ment / vio­lence, le degré des peines est rééva­lué… En ce sens, on peut dire que le modèle de la sexua­li­té consen­tie est sou­te­nu par le sys­tème juri­di­co-ins­ti­tu­tion­nel de notre socié­té à son niveau le plus glo­bal. Cela ne signi­fie cepen­dant pas que le pas­sage vers ce modèle de sexua­li­té se ferait sans heurts. Le modèle de la sexua­li­té sta­tu­taire reste la réfé­rence de cer­tains groupes sociaux chez les­quels les valeurs de la moder­ni­té ont du mal à péné­trer l’espace pri­vé. On pense notam­ment à tous ceux qui conti­nuent à se réfé­rer à un modèle conju­gal lar­ge­ment dis­sy­mé­trique entre les sexes, ayant ten­dance à confi­ner les femmes dans un rôle second, et à toutes celles, impré­gnées de ces modèles cultu­rels, qui consi­dèrent qu’elles ne peuvent « se refu­ser » à leur mari. La restruc­tu­ra­tion qui accom­pagne le pas­sage d’un modèle de sexua­li­té à l’autre est donc com­plexi­fiée par le rap­port socia­le­ment dif­fé­ren­cié aux normes et dis­po­si­tifs qui régulent les rela­tions sexuelles. Le carac­tère com­plexe de cette tran­si­tion appa­rait aus­si à l’examen de la des­ti­née de deux normes addi­tion­nelles à celle du consen­te­ment : la fidé­li­té d’une part, la per­for­mance d’autre part.

De la fidélité

Si le contrôle de la fidé­li­té, sur­tout celle des épouses, était une pièce mai­tresse du dis­po­si­tif sou­te­nant la sexua­li­té sta­tu­taire, il n’en est à prio­ri plus de même dans le dis­po­si­tif qui se met peu à peu en place. D’une part, le non-res­pect du devoir de fidé­li­té entre époux n’est plus un délit pénal depuis la loi du 20 mai 1987 et, d’autre part, la loi du 27 avril 2007 réfor­mant le divorce, sup­pri­mant le divorce pour faute, a consi­dé­ra­ble­ment réduit l’impact de l’adultère dans toute pro­cé­dure de divorce. Par ailleurs, on sait que nombre de nos conci­toyens ont pris dis­tance par rap­port aux ins­tances qui autre­fois avaient pré­ten­tion à dire la norme en matière de sexua­li­té, et sin­gu­liè­re­ment l’Église catho­lique romaine. Les indices de cette dis­tan­cia­tion pro­gres­sive sont nom­breux : même dans les milieux croyants, nombre de femmes recourent à la contra­cep­tion ; une part impor­tante de la popu­la­tion, y com­pris des catho­liques, se démarque des posi­tions de l’Église rela­ti­ve­ment à l’utilisation du pré­ser­va­tif dans le cadre de la lutte contre le vih et le sida ; des pra­tiques condam­nées par­fois de façon très viru­lente par l’Église catho­lique ain­si que d’autres ins­tances morales — la mas­tur­ba­tion, l’utilisation de jouets sexuels, la consom­ma­tion de sup­ports por­no­gra­phiques, la sodo­mie — sont aujourd’hui consi­dé­rées comme des pra­tiques sexuelles « accep­tables » par une large part de la population.

Néan­moins, nombre d’études en Bel­gique, en France et dans les pays envi­ron­nants montrent que la fidé­li­té conju­gale reste une norme très pré­gnante. Certes, il y a des écarts à cette norme, et on sait que les rela­tions extracon­ju­gales sont lar­ge­ment dis­si­mu­lées, sur­tout dans le cadre fami­lial, mais les enquêtes menées en France entre 1970 et 2006 font ain­si appa­raitre que l’infidélité est jugée « inac­cep­table » par une pro­por­tion crois­sante de la popu­la­tion, l’évolution étant sur­tout sen­sible chez les femmes. L’exigence de fidé­li­té est la plus forte au sein des couples nais­sants. Ces enquêtes révèlent aus­si que la fidé­li­té conju­gale reste un idéal, ce qui nous amène à poser la ques­tion des contours et des res­sorts de la fidé­li­té contemporaine.

Même si l’on peut émettre quelques réserves quant à la charge nor­ma­tive du terme lui-même, les études menées tant en Bel­gique qu’en France nous apprennent que la fidé­li­té reste au cœur de l’idéal conju­gal d’une large majo­ri­té de conci­toyens ; par­tout, les modèles lais­sant place aux rela­tions extracon­ju­gales sont mino­ri­taires et dépassent rare­ment les 10%. Au sein de la posi­tion majo­ri­taire, il convient cepen­dant de dis­tin­guer deux for­mules d’un poids qua­si équi­valent : le modèle de la « fidé­li­té pour la vie » encore domi­nant par­mi les plus âgés et celui de la « fidé­li­té tant que l’on est avec quelqu’un » mas­si­ve­ment choi­si par les plus jeunes et qui devient pro­gres­si­ve­ment majo­ri­taire. Dans le pre­mier de ces modèles, la péren­ni­té de la rela­tion est une valeur en soi et la fidé­li­té y est une norme abso­lue ; dans le second, la qua­li­té rela­tion­nelle prime sur la durée et la ques­tion de la fidé­li­té n’est plus qu’une norme rela­tive, ne se posant que pour autant que les par­te­naires consi­dèrent encore faire couple.

Le relâ­che­ment de l’exigence de durée du couple pour­rait lais­ser croire que le modèle des fidé­li­tés suc­ces­sives est une concep­tion plus lâche et moins exi­geante que l’ancienne. Il n’est pas cer­tain que ce soit tou­jours le cas, car, paral­lè­le­ment à une réduc­tion poten­tielle de la durée de l’engagement, on enre­gistre aus­si des formes d’extension des exi­gences. Pour cer­tains, il ne s’agit pas seule­ment de savoir si l’autre a des rela­tions avec un tiers, mais aus­si de contrô­ler ses dési­rs, ses pen­sées ou les expo­si­tions de lui qui tra­duisent une part de sa sexua­li­té. En ce sens, et sin­gu­liè­re­ment chez les jeunes, le fait de pen­ser régu­liè­re­ment à une rela­tion amou­reuse avec une autre per­sonne ou de la dési­rer est consi­dé­ré comme « inac­cep­table » dans une pro­por­tion non négli­geable. De même, il est des per­sonnes qui expriment comme un droit sur l’image du corps du par­te­naire, ou se disent pro­fon­dé­ment bles­sées par les pra­tiques sexuelles soli­taires (mas­tur­ba­tion, vision de films por­no­gra­phiques) de celui-ci. Autre­fois, de tels com­por­te­ments auraient été qua­li­fiés de péchés par cer­tains, de dévia­tions ou de per­ver­sions par d’autres, mais dans tous les cas à par­tir de caté­go­ries qui ren­voient à la fai­blesse humaine. La caté­go­ri­sa­tion sous-jacente à ces témoi­gnages est tout autre : elle ren­voie à la bles­sure. On trouve ici un indice de l’hypersensibilité des fron­tières de soi, de l’hyperfragilité face aux conflits inter­per­son­nels, toute forme de souf­france psy­chique étant inter­pré­tée comme une bles­sure dont l’autre est res­pon­sable. Ces témoi­gnages rendent plau­sible l’hypothèse d’une exten­sion des contours de la fidélité.

Pour l’essentiel, le carac­tère cen­tral de la réfé­rence à la fidé­li­té semble aujourd’hui s’inscrire dans l’économie des rela­tions. Une très large majo­ri­té de la popu­la­tion (près de neuf per­sonnes sur dix) consi­dère que « la fidé­li­té est indis­pen­sable pour le bon­heur du couple ». Et le fait le plus remar­quable est sans doute que cette opi­nion reste majo­ri­taire même au sein des groupes qui déclarent que leur idéal conju­gal serait une for­mule qui laisse une place à des rela­tions sexuelles avec des tiers. En d’autres mots, le par­te­naire exté­rieur appa­rait comme une menace pour la rela­tion, et la rela­tion extracon­ju­gale comme des­truc­tion poten­tielle du couple.

Parce qu’elle ren­voie réel­le­ment et au niveau de l’imaginaire aux images de dévoi­le­ment, de nudi­té et d’abandon, la sexua­li­té appa­rait comme aux anti­podes des rôles sociaux lar­ge­ment sté­réo­ty­pés. Dans cette pers­pec­tive, la sexua­li­té est aujourd’hui appré­hen­dée comme un fac­teur essen­tiel du pro­ces­sus de révé­la­tion de soi. Cette dyna­mique de décou­verte de soi implique des prises de risque qui requièrent qu’existe une sécu­ri­té par ailleurs. C’est jus­te­ment cette sécu­ri­té de base que le par­te­naire exté­rieur met­trait en péril. La menace sera plus forte encore si la rela­tion avec le tiers est vécue ou anti­ci­pée comme une bles­sure nar­cis­sique par l’autre membre du couple, car inter­pré­tée par lui comme signe de son inca­pa­ci­té à jouer son rôle de révé­la­teur de la per­son­na­li­té de son par­te­naire. Une argu­men­ta­tion à carac­tère psy­cho­lo­gique a ain­si pris le relais des fon­de­ments moraux d’une norme de fidé­li­té lar­ge­ment recy­clée, mais tou­jours opérante.

De la puissance à la performance

La thé­ma­tique de la per­for­mance sexuelle semble aujourd’hui se dif­fu­ser dans une logique sen­si­ble­ment dif­fé­rente de celle du folk­lore mas­cu­lin van­tant les exploits noc­turnes des mâles ; elle ne lui est cepen­dant peut-être pas tota­le­ment étran­gère. Opé­rons à nou­veau un retour en arrière pour mieux sai­sir l’évolution.

Que l’impuissance mas­cu­line ait été un sujet de pré­oc­cu­pa­tion des socié­tés qui nous ont pré­cé­dés est cer­tain. Sans prendre heu­reu­se­ment par­tout un tour aus­si tra­gique que dans Le Tri­bu­nal de l’impuissance de l’Ancien Régime étu­dié par Pierre Dar­mon (1979), où les maris accu­sés étaient som­més de prou­ver leur viri­li­té en s’exécutant en public sur une estrade mon­tée à cet effet, il n’en reste pas moins que tour à tour, les sor­ciers, les rebou­teux, les prêtres et les méde­cins ont eu à se pen­cher sur cette dis­grâce. De même, les figures de la folle — l’homosexuel aux atti­tudes et traits effé­mi­nés, consi­dé­ré comme une injure à la mas­cu­li­ni­té virile — et du cocu — soup­çon­né d’être inca­pable de main­te­nir l’ordre com­mu­nau­taire et d’exercer sa domi­na­tion sur son épouse, notam­ment dans le domaine sexuel — ont long­temps opé­ré comme repous­soirs, des­si­nant par là un idéal mas­cu­lin à la recherche du pouvoir.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le concept d’impuissance est un concept poly­morphe, dési­gnant tout autant l’absence d’érection que l’éjaculation avant péné­tra­tion. Par ailleurs, impuis­sance et sté­ri­li­té res­tent des vocables long­temps confon­dus. Mais pour notre pro­pos, on sou­li­gne­ra sur­tout que la ques­tion de la puis­sance n’est pas une pro­blé­ma­tique stric­te­ment sexuelle : puis­sance sexuelle et puis­sance pater­nelle sont inti­me­ment nouées. Si la puis­sance sexuelle fait défaut, faute de pro­gé­ni­ture, l’homme se trouve dans l’incapacité d’exercer sa puis­sance pater­nelle ; il est alors reje­té du côté des hommes de second rang.

Même si à cette époque, la pro­blé­ma­tique de la puis­sance sexuelle ne se réduit pas à la ques­tion de la sté­ri­li­té, pas plus que celle de la puis­sance fami­liale et sociale des hommes ne se limite à celle de la pater­ni­té, il convient de noter qu’un même terme défi­nit les posi­tions enviables — puis­sance — et peu enviables — impuis­sance — dans l’un et l’autre domaine. Cette cor­res­pon­dance a aujourd’hui presque tota­le­ment dis­pa­ru de l’échiquier social. Rares sont les milieux sociaux où l’idée de puis­sance pater­nelle est encore valo­ri­sée ; l’autorité paren­tale a rem­pla­cé l’autorité pater­nelle. La pro­blé­ma­tique des capa­ci­tés et troubles sexuels autre­fois appré­hen­dée à par­tir de la figure de la puis­sance l’est aujourd’hui à tra­vers celle de la per­for­mance, un peu comme si la ques­tion poli­tique de la domi­na­tion était relayée par celle éco­no­mique et spor­tive de la com­pé­ti­tion. Les posi­tions enviables dans la vie sexuelle comme dans la vie pro­fes­sion­nelle, nœud de l’inscription sociale, sont actuel­le­ment qua­li­fiées de performantes.

Alain Ehren­berg a bien mon­tré com­ment notre socié­té s’était pro­gres­si­ve­ment conver­tie au [Le] culte de la per­for­mance (1991), c’est-à-dire à une idéo­lo­gie qui valo­rise la concur­rence et les gagneurs, nous enjoi­gnant d’adopter une atti­tude proac­tive et un esprit de com­pé­ti­tion en toutes cir­cons­tances, tant dans notre rap­port aux autres que dans notre rap­port à nous-mêmes. Ce type de rap­port au monde qui se foca­lise sur la res­pon­sa­bi­li­té des indi­vi­dus touche désor­mais la sphère de la sexua­li­té. Le macho d’autrefois, pro­to­type d’une mas­cu­li­ni­té virile, pou­vait se retrou­ver dans une lutte entre mâles concur­rents pour l’accès aux femmes. Cette forme de com­pé­ti­tion à l’ancienne valo­ri­sait déjà ses gagnants. On per­çoit les conni­vences qui peuvent se déve­lop­per entre celle-là et la com­pé­ti­tion tous azi­muts de nos socié­tés contem­po­raines. Un élé­ment dis­tingue cepen­dant radi­ca­le­ment la seconde de la pre­mière : elle est géné­ra­li­sée. L’injonction à être per­for­mant, et notam­ment à être per­for­mant sur le plan sexuel, touche aujourd’hui tant les hommes que les femmes, et ce, à tous les âges de la vie.

Sans doute n’y a‑t-il pas consen­sus sur la défi­ni­tion même de la per­for­mance sexuelle. Pour d’aucuns, l’émergence d’une cli­nique de trans­for­ma­tion des organes géni­taux (allon­ge­ments péniens, recon­fi­gu­ra­tion des lèvres vagi­nales…), de la poi­trine, des fesses, des lèvres ren­voie à cette logique. Ces pra­tiques, bien qu’en expan­sion impor­tante, res­tent cepen­dant mar­gi­nales. Deux élé­ments semblent cepen­dant pro­gres­si­ve­ment émer­ger comme com­po­santes de la per­for­mance sexuelle : d’une part, l’obligation pour tout couple d’avoir une acti­vi­té sexuelle et, d’autre part, l’obligation de prise en compte des dési­rs, des plai­sirs et des attentes de satis­fac­tion sexuelle du par­te­naire. Ici aus­si, on assiste à une forme de recy­clage de la norme impo­sant autre­fois d’accomplir son devoir conju­gal. La sexua­li­té est de plus en plus appré­hen­dée comme une com­pé­tence dont l’acquisition et l’entretien nous incombent.

Pour Alain Ehren­berg, crises d’identité, dépres­sions ner­veuses, consom­ma­tions mas­sives de médi­ca­ments psy­cho­tropes sont lar­ge­ment impu­tables à l’obligation géné­ra­li­sée de nous com­por­ter en gagneur qui nous touche tous. De même, sur le plan de la sexua­li­té, nous ferions volon­tiers l’hypothèse que troubles de l’érection, demandes de sou­tien chi­miques, déve­lop­pe­ment d’une sexua­li­té vir­tuelle, reven­di­ca­tion d’un droit à l’asexualité… peuvent être lus, au moins par­tiel­le­ment, comme des indices d’une dif­fi­cul­té à accep­ter cette injonc­tion quo­ti­dienne de performance.

La libération sexuelle a‑t-elle eu lieu ?

Bien qu’il reste de nom­breux aspects non abor­dés, on pour­rait, en guise de conclu­sion, ten­ter de faire un bilan de ce qui a été avan­cé jusqu’ici en se deman­dant si la libé­ra­tion sexuelle a eu lieu. Sous cette for­mule appa­rem­ment simple, il nous semble que quatre accep­tions du terme au moins s’entremêlent : pre­miè­re­ment, celle de la libé­ra­tion de la parole et de l’image à carac­tère sexuel ; deuxiè­me­ment, celle de la libé­ra­tion des pra­tiques sexuelles par rap­port aux ins­tances nor­ma­tives qui dict(ai)ent les normes en matière de sexua­li­té ; troi­siè­me­ment, celle de la libé­ra­tion de la sexua­li­té des indi­vi­dus par rap­port au cadre conju­gal ; et enfin, celle de la libé­ra­tion de l’individu par rap­port à la/sa sexualité.

La réponse à la pre­mière ques­tion, celle qui ren­voie à la pre­mière accep­tion du terme, est incon­tes­ta­ble­ment affir­ma­tive. On l’a sou­li­gné en intro­duc­tion, les repré­sen­ta­tions expli­cites de la sexua­li­té sont aujourd’hui omni­pré­sentes dans notre quo­ti­dien. Il en est de même pour la parole qui rem­plit nos médias, mais dont on sai­sit aus­si qu’elle acquiert pro­gres­si­ve­ment une place signi­fi­ca­tive dans la vie des indi­vi­dus dès lors que la sexua­li­té joue un rôle accru dans le pro­ces­sus de construc­tion iden­ti­taire et qu’elle est appré­hen­dée comme une com­pé­tence dont le déve­lop­pe­ment nous incombe, ce qui ne peut man­quer d’induire une atti­tude réflexive à son égard que les diverses repré­sen­ta­tions de la sexua­li­té viennent nourrir.

La seconde ques­tion appelle une réponse en deux temps : d’une part, on l’a vu, les pra­tiques sexuelles de la majo­ri­té des couples contem­po­rains ne sont plus régu­lées par les direc­tives des ins­tances reli­gieuses autre­fois si pré­gnantes ; mais, d’autre part, il serait naïf de pen­ser qu’aucune ins­tance nor­ma­tive n’a pris le relais. Comme le sou­ligne Michel Bozon, la sexua­li­té est de moins en moins appré­hen­dée comme une ques­tion morale, et de plus en plus comme un pro­blème de bien-être ; c’est en ce sens que l’on parle de san­té sexuelle. Mais la médi­ca­li­sa­tion de la sexua­li­té dif­fuse sa propre concep­tion du bon fonc­tion­ne­ment sexuel : une sexua­li­té « pro­té­gée » pour les rela­tions occa­sion­nelles et les couples débu­tants, une sexua­li­té contra­cep­tée hors des périodes de concep­tion, une sexua­li­té sou­te­nue par les trai­te­ments phar­ma­co­lo­giques lorsqu’apparaissent des signes de « dys­fonc­tion­ne­ment sexuel»… 

Comme Fran­çois de Sin­gly en fai­sait l’hypothèse au début des années nonante, la libé­ra­tion de la sexua­li­té des indi­vi­dus par rap­port au cadre conju­gal n’est, elle, que très par­tielle. Certes, le mariage n’est plus cette pièce cen­trale du dis­po­si­tif d’alliance ; une vie sexuelle, avant et après le mariage, ou hors mariage, est tout à fait pos­sible et légi­time. Néan­moins, on a vu que, pour les per­sonnes en couple, le mono-par­te­na­riat conti­nue à opé­rer comme norme. La limite à la libre dis­po­si­tion de soi, de son corps, de sa sexua­li­té est là tout à fait évi­dente. L’accentuation du pro­ces­sus d’individualisation n’a pas fait dis­pa­raitre toutes les normes sociales en la matière. Et ce que Bozon appelle le double stan­dard des sexes, à savoir le fait que les attentes à l’égard des hommes et des femmes sont dif­fé­rentes — par exemple, une cer­taine rete­nue est davan­tage deman­dée à ces der­nières, alors même qu’on attend aus­si d’elles qu’elles régulent le désir des hommes — et dont les exemples sont nom­breux, prouve à sou­hait que l’idéal d’égalité entre les sexes, y com­pris dans la sphère sexuelle, reste encore (au moins par­tiel­le­ment) à construire. De ce point de vue, l’arrivée des enfants appa­rait tou­jours comme un moment pivot qui tend à dif­fé­ren­cier les com­por­te­ments des hommes et des femmes, même là où ils étaient jusqu’alors très proches, les femmes se posant à par­tir de là davan­tage en par­te­naire paren­tal, les hommes conti­nuant à se pré­sen­ter plus comme par­te­naire conju­gal (et sexuel).

Quant à savoir si les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont davan­tage libé­rés de leur sexua­li­té, la ques­tion reste ouverte. Elle n’est pas d’abord d’ordre socio­lo­gique et ren­voie à la concep­tion et au vécu que cha­cun va avoir de la sexua­li­té. Mais les réponses, mul­tiples et sin­gu­lières qui seront for­mu­lées, s’inscriront dans un espace tout à la fois plus ouvert et plus contrai­gnant. La situa­tion nou­velle est poten­tiel­le­ment libé­ra­trice pour la femme qui sort peu à peu d’une mise sous tutelle, coin­cée qu’elle était dans un rôle de mère à l’ombre des figures de la reli­gieuse vouée à Dieu et de la pros­ti­tuée pro­mise aux enfers, tout comme pour l’homme main­te­nant auto­ri­sé à délais­ser quelque peu son rôle sté­réo­ty­pé de macho. Cepen­dant cette nou­velle donne n’en est pas moins anxio­gène, puisque cha­cun d’entre nous est aujourd’hui pous­sé à appré­hen­der la sexua­li­té de façon proac­tive pour y deve­nir et res­ter per­for­mant, et ce, alors que le dia­logue entre les sexes sur leur sexua­li­té res­pec­tive ne fait réel­le­ment que com­men­cer et que les rap­ports de pou­voir entre hommes et femmes, entre les divers milieux sociaux, les dif­fé­rents modèles de sexua­li­té (hété­ro-homo-bi-sexua­li­té)… drai­nant leurs lour­deurs et contraintes res­pec­tives conti­nuent à opérer. 

Jacques Marquet


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