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Ciel halogène

Numéro 7 - 2017 par Valentin Luntumbue

novembre 2017

Les reflets oran­gés glissent sur le verre mouillé de l’ascenseur. Quelques gouttes frappent. La com­po­si­tion (bleu fon­cé, blanche et jaune) est du plus bel effet. L’ascenseur des­cend à tra­vers la nuit, on sur­plombe cette ville basse, nichée au pied de la cita­delle. On voyage ver­ti­ca­le­ment d’un quar­tier à l’autre. Cette ville est un vrai bor­del. J’arrête de […]

Italique

Les reflets oran­gés glissent sur le verre mouillé de l’ascenseur. Quelques gouttes frappent. La com­po­si­tion (bleu fon­cé, blanche et jaune) est du plus bel effet. L’ascenseur des­cend à tra­vers la nuit, on sur­plombe cette ville basse, nichée au pied de la cita­delle. On voyage ver­ti­ca­le­ment d’un quar­tier à l’autre. Cette ville est un vrai bor­del. J’arrête de regar­der dehors. J’ai le vertige.

La cage de verre touche le sol de la rue de l’Épée. La porte s’ouvre. Je sors. Sur le mur en face, l’un ou l’autre plan sché­ma­tique du réseau urbain. C’est bien un trans­port en com­mun. Un peu comme un tram­way vertical.

Non, c’est stu­pide. C’est juste un ascenseur.

En tout cas, il fait froid. Il faut que je bouge. Mais ici je suis à l’abri. Pas de vent, pas de pluie. Par contre, le regard appuyé d’une men­diante sise juste en face de moi me met mal à l’aise. La honte, la honte qui étreint, et le regard qui fuit. Il ne pleut pas vrai­ment en fait. Seule­ment quelques gouttes froides iso­lées por­tées par le vent et qui vous frappent de temps à autre. Pas de la vraie pluie. Je des­cends sur le pavé mouillé. Toutes les façades, pré­co­ce­ment vieillies, se sont assom­bries. L’humidité pois­seuse et froide suinte par tous les pores de la pierre.

J’erre à tra­vers ces rues des­si­nées à la pein­ture à l’huile, dis­pa­rais­sant dans l’ombre entre deux réver­bères, réap­pa­rais­sant par por­tion sous leur lumière. Les noms des rues sur les plaques de métal sont aus­si ins­crits en dia­lecte, dont les accents fami­liers résonnent dans ma tête. Comme une made­leine de Proust froide, qui véhi­cule une ivresse para­doxale. Une sorte de nos­tal­gie qui donne mal au ventre, tant elle plonge ses racines dans quelque chose de vis­cé­ral, d’enfoui. Un mor­ceau d’enfance, un mor­ceau d’imaginaire confus qu’on semble effleu­rer du bout du doigt. Je me perds en sui­vant les pan­cartes du regard. Per­du entre deux pen­sées brumeuses.

Une église. Sa cou­leur blan­châtre contraste avec le quar­tier sombre que je viens de tra­ver­ser. J’approche de l’église. Kap­pel­le­kerk, c’est comme ça qu’elle s’appelle, je crois. Je la confonds tou­jours avec l’autre, plus loin.

Des gens. Des groupes. Ils parlent, fort. Ils ne marchent pas droit. Je pré­fère ça. Je pré­fère ça aux voi­tures. Le bruit des voi­tures, comme un bruit de fond per­pé­tuel dans les grandes villes. Moi je pré­fère entendre les gens qui marchent, qui courent, qui parlent et qui crient. Fina­le­ment j’aime le tumulte des gens, les hur­le­ments de la vie grouillante et four­millante. Mais pas les voi­tures. Une ville ça ne devrait pas être fait pour les voi­tures. Une ville ça appar­tient aux pié­tons. Ils en sont toute la vie, toutes les vies.

Je des­cends et tombe face au bou­le­vard. Je remonte par une autre ruelle à ma droite. On y aper­çoit par inter­mit­tence des mor­ceaux de la vieille ville. Trop de voi­tures. La place en face de moi est pra­ti­que­ment un par­king. Il paraît que même la Grand-Place était un par­king avant d’être réha­bi­li­tée. Et en pas­sant à côté de l’église, la deuxième, pour me rendre au petit parc en face, je dois tra­ver­ser une inélé­gante rue, tra­cée vio­lem­ment dans le quar­tier comme l’incision d’un chi­rur­gien incom­pé­tent sur le corps fati­gué de son patient, du gâchis. Vous savez, un de ces cara­bins du XIXe siècle qui ne se lavaient pas les mains. Voi­là ce que sont ces bou­le­vards arti­fi­ciels tra­cés à la va-vite dans cette ville, les sca­ri­fi­ca­tions d’un boucher.

Et j’ai tra­ver­sé la rue.

Face à moi, les sta­tues ron­gées par l’oxydation des anciennes cor­po­ra­tions de la ville, je pousse la grille et pose le pied dans le sable mouillé. On m’a dit un jour que les sta­tues dans le petit parc en face du palais du roi Phi­lippe II d’Espagne s’animaient la nuit pour mon­ter la garde devant le châ­teau ou se bala­der dans les ruelles madri­lènes avoi­si­nantes. Ce serait bien si ce genre de choses exis­tait aus­si ici. Mais ici, pas de fan­tôme de l’opéra, pas d’esprit thau­ma­turge, pas de sor­cier méta­morphe errant sous forme de sala­mandre, pas de kor­ri­gans… pas de guerre secrète sous la terre, pas de vie cachée sur les toits. Ce serait peut-être mieux si l’ange d’or qu’on aper­çoit depuis l’impasse Saint-Jacques pre­nait son envol tous les ven­dre­dis soir, salué par les fétiches et les masques des gale­ries d’art nichés dans la cour de l’impasse.

Le roi de Jéru­sa­lem. Je tourne à gauche vers le puits de lumière. Je passe à côté de la fon­taine étrange sau­vée de l’Exposition universelle.

Il ne pleut plus. Je m’assieds sur une marche du grand esca­lier, à côté de la Biblio­thèque natio­nale. On sur­plombe le centre.

La cité en face. La flèche illu­mi­née de l’hôtel de ville, la sil­houette de la Basi­lique au fond… et puis des lumières, des mil­liers de lumières, loin­taines ou très proches. Et un halo étrange cha­peaute la com­po­si­tion, un mélange cras­seux, une sorte de smog lumi­neux, l’addition chao­tique de toutes les petites étin­celles qui bru­lent len­te­ment leurs fila­ments, tous les gaz qui se consomment pai­si­ble­ment dans leurs pri­sons de verre ou de plas­tique à tra­vers la ville. Les étoiles sont invi­sibles, hor­mis l’étoile polaire, et le ciel est presque mauve. La nuit, la lumière vient du sol, et la cha­leur aus­si d’une cer­taine façon. La Terre semble vou­loir rame­ner les hommes au plus près d’elle par ces arti­fices. Et les villes se trans­forment en autant de nou­velles étoiles vues du ciel.

Un nou­veau mes­sage. Pas exac­te­ment celui auquel je m’attendais. Je réponds en tapo­tant fébri­le­ment. Puis je range mon télé­phone. Et j’attends. Oui, la lumière. La cou­leur et l’intensité de la lumière. C’est un mer­veilleux indi­ca­teur de la vie noc­turne des villes. La lumière qui s’élève des rues et des ruelles sur­tout, ces rues qui conti­nuent de vivre après le cou­cher du soleil, ou qui ne vivent qu’après lui. Les flots de badauds qui les arpentent et la chaude lumière rouge, orange et jaune leur donnent des airs de veines, où l’on res­sent les pul­sa­tions du cœur de la ville, où l’on a l’impression de n’être qu’un glo­bule au sein d’un plas­ma humain qui coule au gré de la pres­sion à tra­vers tous les vais­seaux lumi­nes­cents de cet orga­nisme. Le télé­phone. Je le res­sors et je lis le mes­sage que je viens de rece­voir. C’est bon, je me relève, et c’est tant mieux, parce que je com­men­çais à avoir froid. Je des­cends les marches. Je m’apprête à ren­trer dans ce quar­tier que je toi­sais voi­là deux minutes. J’ai l’impression de pas­ser sous la ligne de flot­tai­son, de quit­ter le Pala­tin pour redes­cendre dans la ville basse.

J’ai tou­jours eu cette image (ou plu­tôt ce fan­tasme) de ce qu’elle devrait être, cette ville basse : un lieu aux ruelles étroites sinueuses et pen­tues, où, comme s’agglutinent les livres dans la gale­rie Bor­tier, s’agglutine la foule, en ter­rasse, debout ou assise à même le sol, des cafés ouverts d’où émane une lumière cra­moi­sie, des concerts çà et là, répar­tis tout le long de la ruelle, dans et devant les bars…

Une autre église. Un mor­ceau de gare en tra­vaux. Encore des sans-abris, et, à l’exception d’eux, pas grand monde.

J’accélère le pas sur le pavé mouillé. La Grand-Place. Déserte. Ou presque. L’impression quand on y entre que l’hôtel de ville est là, juste en face, à un mètre devant vous. Qu’il suf­fi­rait d’ouvrir les bras pour l’embrasser tout entier. J’ai été dis­trait. Je repars vers la droite. Longe la Mai­son du Roi. Pen­dant les vacances, c’est infes­té de tou­ristes. Par­fois je me prends même à les détes­ter. Non pas que je sois du genre xéno­phobe, mais plu­tôt… oui, c’est cela, comme un enfant jaloux qui n’aime pas par­ta­ger sa mère. Jaloux. C’est donc que j’aime un peu cette ville ? Pas sûr.

Et je m’enfonce dans les ruelles exigües, me frayant un che­min à tra­vers les ter­rasses des res­tau­rants. Tous nous vantent leurs menus et des rabat­teurs tentent de jeter leurs filets de part et d’autre des groupes de gens qui évo­luent entre les tables. Je regarde autour de moi, et je me dis que cette ville a dû être belle avant. Comme sur les pho­tos en noir et blanc.

Et dans mes sou­ve­nirs aus­si. C’est étrange comme tout paraît inon­dé de soleil dans mes sou­ve­nirs, enfin, tous les jours heu­reux. Aux enter­re­ments, il fait tou­jours gris, il pleut. Les plus tristes, eux, on dirait qu’ils sont noyés dans la nuit. Les quar­tiers où je n’aimais pas aller enfant, je suis inca­pable de me les repré­sen­ter de jour.

Ter­ré dans une de ces ruelles, d’où on ne peut plus vrai­ment voir le ciel, je par­viens à ral­lier le bar où je dois retrou­ver mon ami. C’est fou comme ces lieux qui paraissent si petits vus de l’extérieur, cachent par­fois en fait un espace d’une insoup­çon­née enver­gure der­rière leur façade. Et cet espace est plu­tôt bien rem­pli. Plu­tôt que de res­ter dans la rue, peu clé­mente, les gens demeurent à l’intérieur.

J’y rejoins des amis. L’un d’eux sert de guide à une amie étran­gère aux yeux bleus. Anglaise. Ils sont plon­gés dans une dis­cus­sion inex­tri­cable sur la ques­tion des langues.

Résonnent à nou­veau les noms de rues marol­liennes dans mon esprit. La ques­tion est com­plexe en effet. Sur­tout ici. C’est une ville de bâtards, de zin­nekes, où beau­coup tentent de se rat­ta­cher à quelque chose, avec ou sans suc­cès. Non pas qu’il y ait un défi­cit d’identité, au contraire, peut-être qu’il y en a trop. Une ville étran­gère à elle-même, où l’on parle fran­çais par acci­dent. Où tous ne parlent pas la langue de leurs parents. Un joyeux bor­del, entre les frans­quillons, les enfants aux parents rifains, les Pakis­ta­nais de Matonge qui parlent lin­ga­la ou le glo­bish des fonc­tion­naires euro­péens. Une image me vient. Une ruelle de la ville, le pas d’une porte. Une mère et une fillette. La mère c’est mon aïeule, la fillette, ma grand-mère. La mère, un balai à la main, conseille à sa fille, en thiois : « Va jouer avec les autres enfants dans la rue, tu appren­dras le fran­çais ». La fillette s’encourt et revient peu après. Fière d’elle-même, elle annonce à sa mère : « Maman, maman, je parle fran­çais ! » Elle lui récite ce qu’elle a appris. C’est du wallon.

J’accompagne un ins­tant l’Anglaise sor­tie fumer. J’hésite à la suivre quand elle rentre.

L’errance. Elle paraît si facile, si sédui­sante. Je repars. Sans rien dire. Je me reperds dans les ruelles, pas­sant je ne sais par où, quelque part entre la Bourse et l’église Saint-Nico­las. Je finis par retom­ber sur la rue des Bou­chers, que je remonte. J’atterris entre des colonnes, dans la gale­rie du Roi, déserte. Il est tard, c’est vrai. Tout entière, elle vibre au son de mes pas sur son sol propre. J’ai l’impression de la pos­sé­der, qu’elle n’est rien qu’à moi. Je me demande ce que ça doit être d’y habiter.

Je res­sors de la gale­rie, et j’arrive au Wol­ven­gracht. Quel hor­rible quar­tier. Des par­kings. Et des bâti­ments de bureau qui res­semblent à des par­kings. Des rues inhu­maines. À chaque fois que je passe ici, je me dis « que cette ville est terne ».

Terne, oui elle l’est. Le gris y domine. Dans des tons sales. Même en jour­née, on dirait quel­que­fois une pein­ture à l’huile dévo­rée par l’humidité, ou une vieille image numé­rique au pixel baveux. La pluie, per­sis­tante, cor­ro­sive, fait cou­ler les cou­leurs dans les cani­veaux et les emporte au loin, liqué­fie le pay­sage. Quand un ines­pé­ré rayon de lumière en vient par hasard à glis­ser sur un de ces murs gris sombre, la com­po­si­tion devient pra­ti­que­ment surréaliste.

Et puis ce ciel. Blanc. Déses­pé­ré­ment blanc. D’octobre à mai, il est blanc. Une épaisse chape de vapeur froide recouvre uni­for­mé­ment le ciel comme un dôme de plexi­glas et dis­tille la lumière d’un astre absent. La lumière solaire, qui réveille d’ordinaire les cou­leurs au sol, est fil­trée et devient déses­pé­ré­ment blanche, morte, fade, acide par moments, comme la lumière d’une lampe halogène.

Ou celles mor­ti­fères d’une chambre d’hôpital.

Je com­mence à avoir mal au crâne. Je crains d’avoir de la fièvre, il fait froid. Un vent gla­cial s’est levé. Je panique, je m’énerve.

Tant pis. La lumière des night-clubs de la rue du Cirque acca­pare mon atten­tion. Toutes ces ampoules qui cli­gnotent. Tout ce rouge et ce rose. Elles illu­minent la rue noire…

J’ai beau avoir ser­pen­té avec un sen­ti­ment de sym­pa­thie mal­saine les pires quar­tiers mal­fa­més d’autres villes, je serai tou­jours mal à l’aise dans les bas-fonds de celle qui m’a vu naitre.

Je prends le bou­le­vard Jac­q­main en direc­tion du quar­tier de la gare du Nord. Une autre abo­mi­na­tion urba­nis­tique. C’est propre, c’est bien ordon­né, c’est grand et spa­cieux, mais c’est sans vie, quelque chose a raté. Et tout autour, les pires bouges. C’est sinistre.

J’oblique vers le port. Y’a rien que des bou­le­vards par ici. Je déteste les bou­le­vards. Avant, il y avait une rivière, des canaux. C’est joli des canaux. J’aurais pré­fé­ré à d’affreux bou­le­vards gris tra­cés à grands coups de scal­pel. L’eau donne aus­si sa forme à une ville, que ce soit la Seine, le Tibre, la Tamise, le Danube ou même le Bos­phore. Pri­vée d’eau, est-ce que la ville ne perd pas aus­si un peu ses repères ?

Au moins il nous reste celui-là.

J’avais envie de le voir. Comme à son habi­tude, il est presque désert. Les vents le balaient. Je fré­mis de froid. La fièvre me gagne. Je m’enfuis dans l’autre sens.

Et je marche, long­temps, en ligne. Le long des bou­le­vards, au gré des lueurs. Il n’y a pas tant de voi­tures que ça. On pour­rait presque mar­cher au milieu du bou­le­vard sans ris­quer de se faire écraser.

Il fait froid, mais il ne neige même pas. Quand il neige, le pay­sage devient si beau dans l’intervalle où la neige tombe et le moment où elle se trans­forme en une boue affreuse. La neige apaise tout. Tout est d’un blanc imma­cu­lé un matin de neige. Les limites s’effacent, il n’y a plus ni chaus­sée ni trot­toir, mais uni­que­ment de la neige, livrée au pié­ton. Et ce déli­cieux état de grâce dure quelques heures à l’orée du jour, jusqu’à ce qu’on sale les rues et que les voi­tures reprennent pos­ses­sion de leur ter­ri­toire. En atten­dant, tout resplendit.

Plus encore, la neige dévoile le ciel. Les oppres­sants nuages blancs qui l’obstruaient tout entier semblent s’être tel­le­ment refroi­dis qu’ils ont chu­té sur le sol sous forme d’éclats blancs, le recou­vrant à la place d’un ciel qu’ils laissent par­fai­te­ment déga­gé, bleu et clair.

Mais ce serait bien si l’été arri­vait. L’été est une période heu­reuse. Claire et sans brume.

Je remonte len­te­ment, avec peine. Je par­viens fina­le­ment à hau­teur de la rue Royale.

Je patiente un ins­tant, je réflé­chis. Il n’y a pas encore de métro à cette heure-ci. Je conti­nue de mar­cher. L’architecture tout autour est caco­pho­nique. Ailleurs, tout est bien ran­gé : il y a le quar­tier gothique, le quar­tier clas­sique, le quar­tier moderne… Un jour, près de la place des Bar­ri­cades, un artiste qui fai­sait des pho­tos m’a dit qu’il trou­vait ce mélange des genres inté­res­sant. Moi je n’aimais pas. Et pour­tant j’aime le désordre.

Cette ville est oppres­sante. J’y ai été heu­reux, mais j’ai besoin de chan­ger d’air.

Tout devient confus. J’ai l’impression de la détes­ter, comme l’envie de la prendre dans mes bras et de me pres­ser contre elle comme l’enfant qui s’accroche à sa mère de peur de la perdre, et qui se serre de plus en plus en san­glo­tant. Il vou­drait à nou­veau se ser­rer contre son sein et ne plus jamais avoir à la lâcher. Et pou­voir pleu­rer. Serein. Protégé.

C’est confus. Tout est confus. Mon mal de tête enfle.

Je me traine dans cette rue déserte. Un gyro­phare m’éblouit. Je cherche à fuir. Tout est encore plus flou. Je des­cends dans une bouche de métro, me réfu­gie sous la rue, à la recherche d’un abri. Je suis tenaillé par la fatigue.

Je pense à l’été. J’aime la dou­ceur de l’été nor­dique. Je m’imagine à la mai­son, toutes les fenêtres et les portes ouvertes. C’est le soir, mais une douce bise tiède souffle encore et sou­lève déli­ca­te­ment les ten­tures. Le soleil n’est pas encore cou­ché. Sa lumière dorée coule sur la moi­tié supé­rieure des arbres.

Il y aura peut-être de la musique.

La Sep­tième de Bee­tho­ven. La Sep­tième Sym­pho­nie reten­tit dans la sta­tion, dans les entrailles du quar­tier euro­péen. Elle me tire de ma som­no­lence. Je ne sais com­bien de temps j’ai été assou­pi. Je fixe les murs blancs de la sta­tion. Personne.

Il fait presque jour. Le soleil se lève. Le ciel est blanc. Même pas gris. Blanc. Je devrais peut-être ren­trer chez moi. Enfin.

Je véri­fie mon télé­phone. Tou­jours rien, elle ne m’a pas envoyé de message.

Depuis l’ascenseur Poe­laert, depuis que je l’ai lais­sée. Rien.

On s’est sépa­ré pour une brou­tille, main­te­nant que j’y pense. Si ça se trouve c’était ma faute.

C’est à moi d’aller vers elle, pas à elle de cou­rir après moi. C’est moi qui suis par­ti, c’est moi qui ai erré toute la nuit.

Il y a des métros main­te­nant. Je devrais y aller. J’hésite. J’hésite fortement.

Non, j’irai, je trou­ve­rai sa porte. J’hésiterai encore.

Long­temps.

Et comme j’appuierai sur la son­nette, alors que reten­ti­ra la Sep­tième de Bee­tho­ven, tout en or ou en pierre qu’elles fussent, toutes les sta­tues ailées de la ville s’animeront, s’envoleront et s’en iront, tout en haut, vers le soleil bra­ban­çon, per­cer comme du verre le ciel, ce ciel halogène.

Et peut-être qu’alors, sur le pas de sa porte, elle parai­tra. Elle paraitra.

Valentin Luntumbue


Auteur

diplômé en études européennes (Collège d’Europe)