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Chili. Les défis de Michelle Bachelet

Numéro 3 mars 2014 par François Reman

février 2014

Après avoir rem­por­té faci­le­ment l’élection pré­si­den­tielle face à la can­di­date de la droite Eve­lyn Mat­thei, Michelle Bache­let va de nou­veau inves­tir la Mone­da après un pre­mier man­dat exer­cé entre 2006 et 2010. près avoir rem­por­té faci­le­ment l’élection pré­si­den­tielle face à la can­di­date de la droite Eve­lyn Mat­thei, Michelle Bache­let va de nou­veau inves­tir la Mone­da après un […]

Après avoir rem­por­té faci­le­ment l’élection pré­si­den­tielle face à la can­di­date de la droite Eve­lyn Mat­thei, Michelle Bache­let va de nou­veau inves­tir la Mone­da après un pre­mier man­dat exer­cé entre 2006 et 20101. près avoir rem­por­té faci­le­ment l’élection pré­si­den­tielle face à la can­di­date de la droite Eve­lyn Mat­thei, Michelle Bache­let va de nou­veau inves­tir la Mone­da après un pre­mier man­dat exer­cé entre 2006 et 2010 La droite retrou­vait dès lors démo­cra­ti­que­ment le pou­voir pour la pre­mière fois depuis l’élection de Jorge Ales­san­dri en 1956.

L’évaluation du bilan du gou­ver­ne­ment Piñe­ra au terme de quatre années d’exercice du pou­voir est par­ti­cu­liè­re­ment faible. La grande erreur de Piñe­ra a consis­té à ne pas avoir pris la mesure du vote des Chi­liens en 2010. C’est en effet moins son pro­gramme ou sa per­son­na­li­té qui ont été plé­bis­ci­tés que la Concer­ta­tion sanc­tion­née. En effet, épui­sés par vingt ans de ges­tion (trop) pru­dente d’un modèle de socié­té néo­li­bé­rale2 héri­té de la dic­ta­ture, les Chi­liens se lais­sèrent séduire par le dis­cours sou­vent déma­go­gique de celui qui pré­ten­dait trans­for­mer le pays en moins de cent jours.

Le nou­veau pré­sident n’avait en outre aucune rai­son de s’engager dans un pro­jet très ambi­tieux car le modèle socioé­co­no­mique du pays dont il hérite en 2010 a été défi­ni trente ans plus tôt — en pleine dic­ta­ture — par son sec­teur poli­tique et vigou­reu­se­ment pro­té­gé par une mino­ri­té de blo­cage après le retour de la démo­cra­tie en 1990. Ceux-là mêmes qui ont pen­sé et construit l’architecture socioé­co­no­mique chi­lienne se retrou­ve­ront d’ailleurs au sein de l’exécutif de Piñe­ra sous la ban­nière de l’Union démo­cra­tique indé­pen­dante (UDI), un par­ti de droite conser­va­teur défen­dant les inté­rêts de l’oligarchie natio­nale et dont le fon­da­teur, Jaime Guzmán, n’est autre que le père de la Consti­tu­tion du pays tou­jours en vigueur depuis trente-trois ans.

Mais cette absence d’enthousiasme envers le nou­veau pré­sident ne pré­sa­geait pas néces­sai­re­ment une issue de man­dat aus­si déplo­rable. La socié­té chi­lienne sem­blait de fait, peu encline à se mobi­li­ser tant elle avait inté­rio­ri­sé la logique tech­no­cra­tique d’exercice du pou­voir propre aux modèles néo­li­bé­raux — la poli­tique est une affaire d’experts. Sans jamais obte­nir les faveurs des son­dages, la pre­mière année du nou­vel exé­cu­tif fut néan­moins rela­ti­ve­ment calme, celui-ci se concen­trant sur son tra­vail de recons­truc­tion post-trem­ble­ment de terre et réa­li­sant une opé­ra­tion de mar­ke­ting poli­tique consi­dé­rable avec le sau­ve­tage des trente-trois mineurs pri­son­niers dans le désert d’Atacama3.

Un modèle en crise

La machine à gou­ver­ner s’enraya dès mars 2011 sous l’impulsion d’un mou­ve­ment étu­diant qui prit en quelques semaines une ampleur excep­tion­nelle4. Cette mobi­li­sa­tion en faveur d’une refonte du modèle édu­ca­tif chi­lien — consi­dé­ré avec le sys­tème de san­té et de pen­sions comme un des piliers de l’ordre post-pino­che­tiste — révé­la toutes les carences du gou­ver­ne­ment de Piñe­ra inca­pable d’offrir un espace de dia­logue poli­tique à un mou­ve­ment pour­tant sou­te­nu par 85 % de la population.

Comme l’explique le socio­logue Rodri­go Contre­ras, « la ges­tion des conflits de la part de l’administration Piñe­ra s’est cal­quée sur celle d’un gérant qui doit faire face à des demandes syn­di­cales : décon­si­dé­ra­tion des reven­di­ca­tions, délé­gi­ti­mi­sa­tion de l’adversaire, stra­té­gie de pour­ris­se­ment du conflit. En fin de compte, on se sou­vien­dra de l’administration Piñe­ra pour sa faible capa­ci­té à don­ner de la gou­ver­na­bi­li­té poli­tique au pays5 », reconnait-il.

Le reste du man­dat de Piñe­ra fut tra­ver­sé par une suc­ces­sion de reven­di­ca­tions sociales dénon­çant la carence struc­tu­relle de l’action éta­tique dans toute une série de sec­teurs comme la san­té, l’environnement et la culture. Le concept de malêtre social fit irrup­tion sur la scène poli­tique tra­dui­sant le sen­ti­ment bien réel des Chi­liens d’être en per­ma­nence abu­sés, trom­pés, limi­tés en termes d’opportunités par un modèle géné­ra­teur de fortes inéga­li­tés et d’extrême concen­tra­tion du pou­voir économique.

Le socio­logue Alber­to Mayol a décrit dans un livre lumi­neux les res­sorts de ce malêtre social6. Il y ana­lyse de manière lucide le chan­ge­ment de cap opé­ré par la socié­té chi­lienne d’un ordre néo­li­bé­ral qui consa­cra l’abus de pou­voir des grandes entre­prises et des sec­teurs conser­va­teurs vers un nou­vel espace de citoyen­ne­té visant à rompre avec une ins­ti­tu­tion­na­li­té poli­tique géné­ra­trice d’inégalités et d’absence d’opportunités. Pour Mayol, le man­dat de Piñe­ra fut dès lors mis sous pres­sion par une force de trans­for­ma­tion sociale pro­ve­nant de la rue : le mou­ve­ment étu­diant, et par une force de conten­tion pro­ve­nant du gou­ver­ne­ment : l’UDI. Piñe­ra incar­nant les ver­sants éco­no­miques et poli­tiques du modèle en crise se trou­va donc logi­que­ment dans l’incapacité d’apporter une réponse adé­quate aux nom­breuses reven­di­ca­tions sociales.

Les défis de la nouvelle présidence

Même si Michelle Bache­let a été élue sur la base d’un pro­gramme annon­çant des chan­ge­ments au modèle socioé­co­no­mique héri­té de la dic­ta­ture, il reste à voir com­ment elle va pou­voir répondre à ce malaise social. Car si la contes­ta­tion étu­diante qui s’exprime main­te­nant depuis 2011 a ouvert un espace pour réfor­mer le modèle socioé­co­no­mique, à charge pour la nou­velle pré­si­dente de répondre aux nom­breuses attentes citoyennes. Elle a déjà pré­sen­té son futur gou­ver­ne­ment comme une « équipe sélec­tion­née sur des cri­tères de lea­deur­ship, de pro­fes­sion­na­lisme et d’engagement ».

L’ex-Concertation a été rebap­ti­sée Nou­velle Majo­ri­té et a incor­po­ré le Par­ti com­mu­niste. Le pro­gramme du pro­chain gou­ver­ne­ment com­prend bien une nou­velle Consti­tu­tion, une réforme de l’éducation et une réforme fis­cale, mais rien ne dit pour l’instant si le gou­ver­ne­ment Bache­let envi­sage de répondre clai­re­ment aux dif­fé­rentes demandes des mou­ve­ments sociaux d’autant que ceux-ci exigent non plus de simples cor­rec­tions au modèle néo­li­bé­ral, mais bien des réformes struc­tu­relles. « Michelle Bache­let ne repré­sente pas la rup­ture et le chan­ge­ment des règles du jeu », sou­ligne Rodri­go Contre­ras, « mais elle est capable d’actualiser le modèle en tenant compte des reven­di­ca­tions qui émanent des mou­ve­ments sociaux, ce que le gou­ver­ne­ment de Piñe­ra n’a jamais été capable de faire ».

Le socio­logue Fer­nan­do Alvear estime quant à lui qu’il existe encore beau­coup d’incertitudes quant au mode de ges­tion que va adop­ter Bache­let : « La Nou­velle Majo­ri­té est tra­ver­sée par dif­fé­rents cou­rants qui repré­sentent des sec­teurs tan­tôt plus bour­geois, tan­tôt plus popu­laires, explique-t-il. Il est pro­bable qu’il y ait deux stra­té­gies à l’intérieur de cette coa­li­tion : une qui croit qu’il faut céder sur cer­tains points pour apai­ser le malêtre et une autre plus conser­va­trice qui pense qu’il faut limi­ter les réformes pour ne pas ouvrir de boite de Pan­dore7. »

Michelle Bache­let devra en tout cas fer­railler à l’intérieur même de sa coa­li­tion où la Démo­cra­tie chré­tienne (DC) — consi­dé­rée comme le par­ti garant de la sta­bi­li­té ins­ti­tu­tion­nelle — veille­ra au res­pect des grands équi­libres fis­caux et à ce que la logique de sub­si­dia­ri­té du modèle éco­no­mique ne soit pas trop enta­mée. La DC est d’ailleurs par­ve­nue à faire nom­mer une de ses membres comme sous-secré­taire d’État à l’éducation déclen­chant la pre­mière polé­mique de l’ère Bache­let. Clau­dia Pei­ra­no avait en effet signé une tri­bune dans le jour­nal El Mer­cu­rio en 2011 mani­fes­tant son oppo­si­tion à la logique de gra­tui­té de l’enseignement allant de ce fait à l’encontre du pro­gramme de la Nou­velle Majo­ri­té. Sous le feu de la cri­tique, elle a été contrainte de démissionner.

La nomi­na­tion de Nicolás Eyza­guirre comme ministre de l’Éducation a éga­le­ment lais­sé plus d’un Chi­lien per­plexe. Éco­no­miste de ten­dance néo­clas­sique, il fut ministre des Finances de Ricar­do Lagos entre 2000 et 2006. Il incarne cet excès de pru­dence qui a carac­té­ri­sé la Concer­ta­tion pen­dant vingt ans. Il est loin d’être un homme de rup­ture et appar­tient au monde de la grande bour­geoi­sie chi­lienne. Ancien du FMI, il a été nom­mé par le mil­liar­daire Andró­ni­co Luk­sic à la tête de la chaine de télé­vi­sion pri­vée Canal 13. Eyza­guirre devra com­po­ser avec un mou­ve­ment étu­diant qui n’a aucu­ne­ment l’intention de bais­ser les bras et qui fut d’ailleurs capable de démettre trois ministres de l’Éducation sous le gou­ver­ne­ment Piñera.

La nomi­na­tion d’un pro­fil tech­no­cra­tique comme le sien peut lais­ser pré­sa­ger que Michelle Bache­let n’envisage fina­le­ment pas une trans­for­ma­tion pro­fonde du modèle, mais plu­tôt sa moder­ni­sa­tion ou son upda­ting. Une bonne par­tie des sept mil­lions de dol­lars dépen­sés pen­dant sa cam­pagne pro­vient du monde de l’entreprise à qui elle devra inévi­ta­ble­ment rendre des comptes. Ce constat amène le spé­cia­liste de la poli­tique chi­lienne, Franck Gau­di­chaud à conclure que : « Le pro­gramme de Bache­let esquive ou même rejette les trans­for­ma­tions struc­tu­relles pro­fondes pour se concen­trer sur la moder­ni­sa­tion des poli­tiques fis­cales, édu­ca­tion­nelles et ins­ti­tu­tion­nelles. Il s’agira pour elle de main­te­nir cette démo­cra­tie néo­li­bé­rale de basse inten­si­té tout en ten­tant d’éviter une irrup­tion non contrô­lée des mou­ve­ments sociaux à l’agenda de son gou­ver­ne­ment8. » Une modé­ra­tion qui pour­rait de la sorte appro­fon­dir une dépo­li­ti­sa­tion qui s’est déjà mani­fes­tée par une très forte abs­ten­tion (60 %) lors du second tour des élec­tions présidentielles. 

  1. Michelle Bache­let l’emporte par 62 % contre 48 % pour Eve­lyn Matthei.
  2. Le concept néo­li­bé­ral est sou­vent uti­li­sé de manière par­fois exces­sive en Europe pour défi­nir des poli­tiques libé­rales. Il n’en va pas de même au Chi­li où ce concept s’applique à une réa­li­té his­to­rique, c’est-à-dire l’imposition d’un modèle d’État sub­si­diaire de nature non interventionniste.
  3. Fran­çois Reman, « À la chi­lienne ? », La Revue nou­velle, décembre 2010.
  4. Fran­çois Reman, « Chi­li. Plus qu’un mou­ve­ment étu­diant », La Revue nou­velle, novembre 2011.
  5. Pro­pos recueillis par l’auteur.
  6. Alber­to Mayol, No al lucro, Ram­dom House Mon­da­do­rie, San­tia­go du Chi­li, 2012.
  7. Pro­pos recueillis par l’auteur.
  8. Franck Gau­di­chaud, « Chile y Amé­ri­ca Lati­na están en la mira », www.rebeligion.org.

François Reman


Auteur

François Reman est licencié en journalisme et diplômé en relations internationales. Il entame sa carrière professionnelle en 2003 en tant que chargé de communication à la FUCID, l’ONG de coopération au développement de l’Université de Namur. Il y assumera rapidement le rôle de responsable des activités d’éducation au développement. En 2010, il s’envole pour le Chili où il travaillera comme journaliste correspondant pour La Libre Belgique et le Courrier. De retour en Belgique en 2013, il est engagé au MOC comme attaché de presse et journaliste pour la revue Démocratie. En 2014, il devient attaché de presse de la CSC. En dehors de ses articles pour la presse syndicale, la plupart de ses publications abordent la situation politique en Amérique latine.